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de

 

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(1878)

 

 

 

I
 

LE VŒU DE MARCIENNE
 

 

Clélie Meurville, nous le savons déjà, s’était mariée, après le scandale d’un enlèvement.

Blonde, jolie, délicate, élevée ou plutôt gâtée par une mère créole, qui lui faisait donner des leçons de guitare et de danse, plus assidûment que des leçons de littérature et de morale, d’une sensibilité qui la livrait d’avance au premier souffle de l’amour, elle avait vu pour la première fois le jeune comte d’Arsonval pendant l’émigration, dans un voyage à Londres, que M. Meurville, commissionnaire de son état, trafiquant pour tous les partis, avait fait, dans l’intérêt des royalistes.

C’était en 1813. Clélie était une enfants de quatorze ans. Philippe d’Arsonval avait à un peu près dix-neuf ans. Elle l’admira, comme un héros, de bayer si gentiment après la patrie absente. Elle eut pitié de la blancheur de son teint, qu’elle prit pour la pâleur de l’exil.

Elle revint d’Angleterre avec un rêve qui ne la quitta plus ; quand, l’année suivante, les d’Arsonval rentrèrent en France et débarquèrent au Havre, elle eût voulu semer des lys sur les pas de Philippe ; elle fit la jonchée de ses plus tendres sourires et de ses plus innocentes tendresses.

Le jeune vicomte d’Arsonval rentrait surtout pour aimer, pour s’amuser, pour se marier. Il but, comme une première rosée du printemps de plaisir qui commençait pour lui, cette admiration langoureuse ; il y prit bientôt intérêt ; puis, s’échauffa pour les jolis yeux de la blonde rêveuse.

 

Faut-il ajouter que les millions de M. Meurville doraient le chemin d’une mésalliance ? Les émigrés revenaient, en général, avec un furieux appétit, et le milliard leur fut servi un peu tard, à leur gré.

La restitution, ou le cadeau, du bonhomme Paupe rendait, il est vrai, au vieux comte d’Arsonval une belle maison, de beaux bois ; mais, la facilité même avec laquelle le gentilhomme incorrigible rentrait dans son bien, l’incitait à croire que le bien des autres était aussi à sa discrétion. Toujours gêné, dépensant à tort et à travers, il fit quelques emprunts à M. Meurville, ne se hâta pas de rembourser, et, quand il mourut, le compte restait ouvert.

Le fils, sans calcul trop brutal, sans parti-pris, continua des relations qu’il sentait utiles et que la douce Clélie rendait fort agréables.

Fut-il ébloui par l’éclair d’une grande passion, aussi rapidement dissipée que conçue ? Clélie, soumise d’avance à la fascination, eut-elle besoin d’une séduction habile ou d’une adoration foudroyante, pour promettre sa main, quand elle avait donné son cœur ?

C’est ce qu’il serait impossible de préciser. Le jeune comte, à demi sincère, à demi intéressé, demeuré naïf sous la rouerie d’une éducation faite dans le parasitisme de l’émigration, entêté de plaisirs, avide de tout ce qui était doux, ne demandant pas mieux que d’aimer ce qui était aimable, ravi de plaire, trouvant une beauté beaucoup plus blonde que toutes celles qu’il avait courtisées en Angleterre, dans cette charmante et sentimentale personne dont la blonderie, comme eût dit Hamilton, recevait un reflet doré des millions paternels, dupe de lui^même plutôt que trompé, le comte se crut très-amoureux.

L’héritage que lui laissait son père, en 1821, était déjà hypothéqué. Le comte Philippe ne s’effraya pas de cette brèche. Il s’imagina n’avoir besoin que d’un joli salut à M. Meurville pour que la brèche fût réparée avec une truelle d’or ; et un jour que ses créanciers le défiaient, c’était en 1823, il entrepritle voyage du Havre pour faire le salut en question.

M. Meurville le rendit, mais ne comprit pas. Philippe d’Arsonval s’expliqua. Le négociant répondit par un refus catégorique, mais courtois. Le dépit s’en mêla. Clélie était extasiée.

Le comte d’Arsonval, à l’issue d’un grand bal, donné par M. Meurville, par une nuit d’été, après deux valses et trois contre danses, pendant lesquelles il avait parlé de mourir, s’il lui fallait renoncer à l’amour de Clélie, l’enleva, comme un héros de roman et de romance.

Le scandale fut énorme parmi les bourgeois. La jeunesse de l’émigration trouva l’aventure plaisante, et ne donna tort à Philippe, que quand celui-ci fit mine d’épouser. 

M. Meurville voulut résister. Les habitudes commerciales l’emportèrent. Sa fille était pour lui, d’ordinaire, un chargement précieux qu’il estimait très-haut. Une pareille avarie gâtait à jamais son trésor.

- Puisque vous l’avez, gardez-la ! écrivit-il au comte d’Arsonval.

Il ferma la lettre, son cœur, sa caisse, et défendit qu’on prononçât jamais le nom de son gendre et de sa fille devant lui.

Un portrait de Clélie à seize ans, avec une robe blanche, une rose à la main, un ruban bleu dans les cheveux, une fort jolie peinture qui avait été payée très-cher, fut lacéré et brûlé, pour que rien ne restât de cette enfant maudite, dans la maison déshonorée.

Madame Meurville mourut de ce chagrin subit.

Clélie pleura beaucoup, puis se résigna à son bonheur égoïste, en gardant cet arrière-fond de mélancolie dévorante que laisse la malédiction paternelle.

Elle fut heureuse trois ans. C’était beaucoup. Elle trouva que ce n’était pas assez ; et quand elle vit son héros, son chevalier sentimental bâiller à ses romances, s’absenter pour des chasses effrénées, pour des voyages à Paris ; quand elle sentit baisser, fraîchir cette température de cajoleries enfantines qu’elle savourait avec la paresse gourmande d’une créole ; quand cette âme toute petite, toute frileuse, toute gentille, qui s’était blottie dans sa joie, et qui n’en sortait que pour voleter autour de son mari, reçut sur son aile le vent froid de l’abandon ; quand elle se heurta à des airs sombres, à des froncements de sourcils, à des impatiences ; quand elle vit pleurer, sous le foudroiement de la ruine celui dont elle attendait de l’espoir, et dont elle recevait de la force ; quand elle crut comprendre que Philippe d’Arsonval, sans lui adresser un reproche, souffrait de l’avoir épousée sans dot, et subissait à cet égard comme une accusation d’escroquerie de la part de ses créanciers ; quand elle eut la certitude d’avoir été une réception ; elle dépérit, elle languit, elle se mit à pleurer, et cette fois, toute la sève de sa raison décolorée s’en alla avec les larmes.

Elle devint, non pas folle, le mot est trop dur pour exprimer la légère secousse qui troubla sa tête, mais absolument étrangère à la réalité. Elle glissa un anéantissement de sa volonté, de ses souvenirs, qui fut comme l’eau caressante et meurtrière pour Ophélie.

Le comte, après avoir caché cette tristesse silencieuse de sa femme, finit par s’en épouvanter, et convoqua les médecins.

C’était à l’heure critique où Philippe luttait, ou du moins croyait lutter, contre les happe chair qui lui disputaient son domaine.

Pour être plus libre de son combat, il éloigna sa femme et la plaça dans un couvent de religieuse Visitandines, récemment établi à Troyes, refuge ouvert aux âmes romanesques et endolories qui commencèrent à devenir assez nombreuses, à partir de 1822.

Il fallut un conseil tenu par la supérieure et la sœur infirmière, ainsi qu’un interrogatoire auquel la sœur tourière dut minutieusement répondre, avant que la visite de Paupe et des enfants fut autorisée.

Le médecin n’était pas là. Les religieuses hésitèrent quelques temps à prendre sur elles la responsabilité d’une entrevue, qui pouvait causer un ébranlement dangereux à la malade.

Paupe était connu. La sœur tourière donna les meilleurs renseignements sur la physionomie de la jeune fille qui accompagnait le tailleur, et elle assura que les enfants de la comtesse avaient véritablement l’air de chérubins.

C’est argument n’eût peut-être pas suffi à attendrir la prudence des Visitandines, un peu blasées sur l’idéal des chérubins et peu portées, par discipline, à faciliter des effusions de famille, si la grande surprise de cette visite n’eût provoqué une curiosité exorbitante, plus forte que tous les règlements.

D’ailleurs, l’heure de la visite quotidienne du médecin allait sonner ; il arriverait presque immédiatement et serait là à tout événement.

Paupe attacha son cheval à un barreau de la grille ; et, suivant Marcienne qui tenait Diane et Léo par la main, il se dirigea vers le pavillon spécial habité par la comtesse d’Arsonval.

Elle occupait une chambre qu’on avait voulu parer, et peut-être égayer, en y suspendant un portrait enluminé de la Sainte-Vierge, qui montrait son cœur pantelant et auréolé à son fils, colorié de même, et découvrant, par un même geste, le même objet, plus saignant  encore.

Les deux pieuses écorchures avaient des devises tendres, qui, recommandaient de prendre le mal en patience, puisqu’aucune créature terrestre ne pouvait jamais comparer son état à celui des deux illustres victimes qui souffraient, à cœur ouvert.

Sur la cheminée, de chaque côté d’une pendule d’albâtre, des vases de fleurs en papier voulaient donner l’illusion d’un renouveau, ou d’un printemps éternel.

Une large fenêtre, ayant vue sur la campagne, mais munie de barreaux qui mettaient de singulières hachures dans le paysage, permettait de contempler une longue suite de vignes hautes, qui ne donnaient de verdure que pendant quelques mois, et qui, le reste du temps, avec leurs ceps tordus sur des échalas, semblaient un champ de squelettes attachés pour blanchir.

Au loin, la pente d’un coteau morne, pelé, qui passe pour une montagne et qui justifie son nom de Montgueux, mais qui produit d’excellents navets, terminait l’horizon.

Du reste, la chambre était vaste, convenablement meublée, lavée dans le milieu, avec une bordure cirée le long des lambris. La mélancolie d’une pensionnaire en bonne santé s’en fût accommodée, les jours de soleil.

C’était là que, depuis plus d’un an, la comtesse d’Arsonval était installée. Une sœur couchait près d’elle, dans un cabinet dont la porte restait ouverte ; elle en prenait bien soin, ne la laissait manquer d’aucune tisane, d’aucune lecture pieuse, d’aucun office de fête, et faute de savoir jouer d’un instrument quelconque, l’amusait une ou deux fois par jour, en tournant la manivelle d’une serinette qui broyait les airs les plus câlins, les moins capables d’exalter l’imagination.

La malade avait d’ailleurs la faculté de se promener, en toute saison, dans le couvent ; mais elle n’en usait jamais. Elle pouvait même descendre, l’été, dans le jardin ; mais, trop nouvellement planté, il n’offrait d’abri que sous deux berceaux, occupés déjà, l’un par une statue de la Sainte-Vierge, l’autre par une statue de saint-Joseph.

On permettait à la comtesse des petits ouvrages ; elle brodait machinalement des chiffres sur des scapulaires, et découpait surtout des fleurs en papier, qui étaient la spécialité, l’industrie privilégiée du couvent.

Clélie parlait peu. On eût dit qu’elle avait peur de sa voix : quand elle s’entendait, elle regardait autour d’elle, cherchant celle qui éveillait ainsi un écho sans souvenir dans son cœur.

Sa mélancolie était douce, humble, patiente.

On avait craint d’abord une paralysie ; mais les facultés étaient engourdies, étourdies, plutôt que lésées dans leurs organes. Voilà pourquoi, à plusieurs reprises, le médecin avait affirmé que la nature pouvait autant, sinon plus, que la médecine, sur l’état de la malade.

Le comte avait promis, en toute sincérité, de la reprendre, de l’emmener en Italie, quand il aurait terminé la liquidation de ses affaires, au retour, surtout, de la visite essentielle à son parent émigré d’Heidelberg.

Maintenant, depuis la mort du comte, on attendait la décision de M. Meurville.

Le médecin faisait tous les jours sa visite.

Tous les jours, la supérieure adressait à la malade une petite exhortation, comme à une enfant qu’on gronde, et la religieuse qui la gardait jouait tous les jours, consciencieusement, les mêmes airs de serinette.

C’était là tout le traitement.

 

 

II.

 

 

LA SERINETTE PERD LA VOIX

 

 

Madame d’Arsonval était assise dans un grand fauteuil, un petit tabouret sous les pieds, ses deux mains blanches et fluettes appuyées sur les bras du fauteuil, les yeux égarés dans les rideaux de la fenêtre, pour chercher un pli, un rien qu’elle avait perdu de vue depuis la veille. La tête inclinée sur l’épaule, elle écoutait vaguement le petit orgue, posé sur les genoux de la religieuse, qui lui versait ainsi sa ration quotidienne de mélodie.

La porte s’ouvrit, et la supérieure, marchant devant les visiteurs, entra la première.

- Madame la comtesse, - dit-elle en faisant une révérence au titre ; puis, en se redressant avec un air de bonté protectrice pour parler à la malade : 

- je vous amène une visite qui vous fera bien plaisir.

Madame d’Arsonval eut un petit sourire, non de contentement, mais d’étonnement, pour ce mot visite qu’elle ne comprenait pas.

La supérieure se tourna vers la religieuse qui, la main appuyée sur la manivelle, avait interrompu brusquement l’air de Ma tendre musette ; une note, à demi étouffée, se prolongeait comme un soupir.

- Comment va-t-elle, ma sœur ? demanda la supérieure à demi-voix et d’un ton de commandement.

- Toujours de même, ma révérende mère.

- Il n’y a pas d’inconvénient, n’est-ce pas, à lui laisser voir ses enfants ?

- Je n’en vois aucun, ma révérende mère.

La supérieure prit la place que la sœur musicienne venait de quitter, à côté du fauteuil de la comtesse, et fit signe qu’on pouvait entrer.

La religieuse introduisit Paupe et les enfants.

Léo et Diane s’avancèrent d’abord.

Marcienne les suivait en les guidant, en les poussant légèrement de ses doigts, posés sur leurs épaules. Paupe fermait la marche.

Léo et Diane se tenant par la main, serrés l’un contre l’autre, marchaient à petits pas, intimidés par le silence qui les accueillait, par la supérieure au costume rigide, par la solennité de l’entrevue.

Léo réprimait mal un petit tremblement ; Diane ouvrait de grands yeux. Léo ne songeait point à s’attendrir ; une curiosité, plus âpre que sa douleur, se lisait dans ses regards.

Mais Diane, attirée par cette figure pâle, aux cheveux blonds comme les siens, se souvenant tout à coup de quelque caresse, oubliée depuis longtemps, se reconnaissant, plus qu’elle ne reconnaissait sa mère, dans cette vision extraordinaire et douce, quitta la main de son frère, et avec un sanglot qui ressemblait à un roucoulement de tourterelle, courut vers la comtesse pour se jeter dans ses genoux : 

- Maman ! maman ! c’est moi !

La comtesse tressaillit à cet appel, comme elle avait tressailli au mot visite. Elle cherchait à comprendre.

Elle vit cette enfant en deuil, posée devant elle, qui tendait ses petites mains, sa petite bouche, tout son être,  et elle sourit ; puis, associant le charme de cette apparition à un souvenir de musique, elle fit le geste de tourner la manivelle, et dit :

- Encore ! encore !

Léo avait rejoint Diane. Il regarda d’un air plus suppliant la comtesse ; et d’une voix plus ferme, il dit, comme sa sœur :

- Maman ! c’est moi !

La comtesse le regarda à son tour, ne sourit plus, parut inquiète. Ces yeux noirs, cette voix mieux timbrée tourmentaient le sommeil de sa mémoire ; elle passa, à plusieurs reprises, la main sur son front, et chercha quelque temps, sans savoir ce qu’elle cherchait. Puis, elle renversa la tête en arrière, et répéta avec un accent plaintif :

- Maman ! maman !

Quelle obscure pensée battait de l’aile autour de sa raison ? L’incertaine vision de madame Meurville, la « maman » morte de son mariage ? ou reflet des heures heureuses de sa maternité, à elle ?

Marcienne s’était glissée derrière les enfants, pour les encourager, pour les conseiller, et pour surprendre, en même temps qu’eux, le moindre réveil de la vie morale dans cette mère qu’elle aimait pour la torture de son existence sacrifiée, qu’elle avait tant de fois évoquée pour se regarder en elle.

Cachée par Léo et Diane, elle s’agenouilla et leur souffla tout bas :

- Dites-lui vos noms.

- Je suis Léo, maman, reprit le petit garçon.

- Je suis Diane ! dit la petite fille.

Madame d’Arsonval répéta :

- Léo ! Diane, Léo !

Puis elle les caressa machinalement, trouvant leur visage doux à caresser, comme leur voix douce à entendre ; mais, au bout d’une minute, son geste automatique se ralentit, ses doigts glissèrent sur ces figures charmantes, et reprirent leur pose première sur les bras du fauteuil.

- Pauvre dame ! murmura la supérieure avec une compassion routinière.

Cette pitié, bien que manifestée par une personne sacrée, provoqua Marcienne.

Elle se souleva sur ses genoux, montra sa tête entre celles de Léo et de Diane ; puis, se relevant et écartant les enfants, elle contraignit pour ainsi dire, le regard baissé de la comtesse à s’élever, en se maintenant à la hauteur du sien.

La malade, devant ce visage nouveau qui s’offrait visiblement pour la plaindre, sans l’interroger, eut un mouvement de curiosité sympathique ; elle se pencha, et l’on vit que ses lèvres cherchaient les mots d’une question à adresser.

Marcienne lui dit alors, en s’approchant encore, en la couvrant du rayonnement de son cœur, qui filtrait en sueur lumineuse à travers tous ses traits :

- Voulez-vous venir avec Léo et Diane, madame la comtesse ?

Elle lui tendait les mains. La comtesse parut ravie de la voix de celle dont la figure la ravissait déjà. Elle souleva ses deux mains amaigries pour les mettre dans celles de Marcienne, et n’osa pas.

- Je ne peux pas, dit-elle.

Elle se renversa en arrière, jetant un regard d’effroi autour de la chambre, pour attester la Sainte-Vierge, et le Christ au cœur saignant, qu’elle ne voulait pas les quitter.

La supérieure, qui trouvait cette jeune fille trop familière avec madame la comtesse d’Arsonval, intervint pour défendre sa pensionnaire et la pension.

- La chère dame ! dit-elle d’un ton doucereux ; où l’emmèneriez-vous ?

- Chez nous, ma sœur, répondit simplement Marcienne.

- Chez vous, mon enfant ?

La supérieure avait le devoir d’admirer toute charité ; elle n’y manqua pas ; car elle fit un geste de remerciement et d’estime ; mais, en même temps, elle plongea son regard froid, d’un bleu d’ardoise, dans le fond de la chambre, où le tailleur adossé contre la porte se tenait, renfrogné, mal à l’aise, et elle surprit un mouvement d’épaules.

- Je crois, mon enfant, reprit la supérieure, que monsieur votre père se rend compte, comme moi, de la difficulté. C’est bien assez – ajouta-t-elle, en baissant la voix – de la charge de ces deux enfants.

Marcienne ne voulait pas discuter, devant Léo et Diane ce qu’elle avait fermement résolu. Son projet, qui lui semblait difficile au départ du village, lui paraissait possible, facile, réalisable, depuis qu’elle était en face de la malade. Elle ne voulait plus renoncer à la douceur, à la douleur, à l’orgueil d’attirer par son âme et d’essayer de guérir cette âme meurtrie et obscurcie.

Rose était oubliée. La concurrence que lui ferait madame d’Arsonval dans le cœur de Léo, Marcienne l’acceptait pour elle seule. Rendre cette pauvre femme à la raison, pour lui rendre ensuite ses deux enfants, devenait l’unique ambition de son héroïsme. Il lui semblait que l’hospitalité donnée à Diane et à Léo, était une tâche personnelle à son père. Elle en voulait une qui fût la sienne.

Elle aussi, en entrant dans cette chambre, elle avait jeté un regard sur les images ensanglantées ; et sa foi lui conseillait de s’arracher le cœur, s’il le fallait, pour qu’il eût aussi son auréole.

Elle s’agenouilla devant la comtesse et, lui prenant dévotion sur ses lèvres :

- Ah ! – madame, lui dit-elle, après un long baiser qui coulait mettre le battement de leurs veines à l’unisson, - il faut venir avec nous ! Nous vous arrangerons une belle chambre comme celle-ci, et vous aurez toute la journée Léo et Diane.

Marcienne n’osait pas faire d’autres promesses ; mais celles-là lui paraissaient irrésistibles.

- Léo, Diane ! répéta la comtesse, en cherchant avec un peu plus de bonne volonté à se souvenir.

- Oui, vos enfants ! Regardez-les, madame. Vous les aimiez tant, et ils vous aiment tant ! ils ne peuvent plus se passer de leur maman.

- Leur maman ?...

Elle redit ce mot, comme elle avait dit les noms, en faisant un prodigieux effort pour percer ce voile durci, séparant son impression actuelle d’une impression ancienne, qui commençait à vibrer au fond de sa mémoire.

Cette intelligence fragile avait fléchi sous l’épouvante de la vie, et avait cédé si vite, qu’elle ne s’était pas brisée ; mais elle avait peur de se redresser ; elle se défiait naïvement des espérances qu’on voulait lui suggérer.

Elle regarda Léo et Diane, mais surtout Marcienne.

Celle-ci l’émouvait plus que ceux-là. Qu’était-ce donc que cette nouvelle infirmière, vêtue de noir comme les religieuses, mais si différente des Visitandines, puisqu’elle voulait l’emmener hors de sa chambre ? Qu’était-ce donc que ce visage où le sien se reflétait, se reposait et plongeait tout entier ?

Elle voulut se soulever. Elle avança la bouche pour un baiser. Marcienne, audacieuse jusqu’au génie, approcha son front et reçut cette caresse qui fut une communion. Un premier cercle était brisé ; la malade se penchait pour ainsi dire hors d’elle-même. Encore un effort, et la mère emprisonnée dans la folle allait s’évader.

Ce fut un spectacle rapide, mais superbe.

Paupe l’admirait avec rage.

- Je crains que ces émotions ne fatiguent madame la comtesse, dit la supérieure d’un ton plus sec, en se levant.

Marcienne était satisfaite ; elle parut obéir à la religieuse et se reculer pour partir.

Madame d’Arsonval voulut la retenir par un murmure, accompagné d’un geste de volonté enfantine.

- Non, - reprit la fille du tailleur, - nous ne pouvons pas rester.

La malade fut inquiète. Elle s’agita et dit :

- Léo ! Diane !

Les enfants allaient se précipiter vers elle.

Marcienne les arrêta, et répondit : 

- Je les emmène !

La comtesse gémit et protesta par un battement de ses deux mains.

- Leur maman ! leur maman ! dit-elle encore avec anxiété.

- Leur maman, reprit Marcienne, c’est moi, puisque ce n’est plus vous !

Hélas ! les forces de la malade ne pouvaient lutter davantage ; la voix de Marcienne était en toute chose persuasive que provoquante.

Madame d’Arsonval s’affaissa, découragée, dans son fauteuil.

- C’est vrai ! – balbutia-t-elle en remuant la tête. – Pauvre Clélie ! pas d’enfants, pas de mari ! Clélie toute seule ! Pauvre Clélie !

Elle pleura, comme pleurent les fous, de ce ton monotone qui fait des larmes le suintement naïf d’une infirmité cérébrale, et non la protestation d’une douleur morale, réfléchie et consciente.

La supérieure, mécontente, allait interposer son autorité.

Marcienne, interdite, ne savait si elle devait pousser plus loin l’épreuve. Son sublime instinct lui avait fait tenter un réveil de la jalousie maternelle ; mais elle avait trop présumé de l’énergie de la malade.

Paupe s’avançait, pour abréger la visite, quand la porte s’ouvrit et quand le médecin entra.

C’était un homme vif, prompt, habile à comprendre. Il savait déjà que les enfants de la comtesse étaient auprès de leur mère :

- Eh bien ! – dit-il quand il fut au milieu de la chambre, - les a-t-elle reconnus ?

- Non, docteur, répondit la religieuse.

- Pas tout à fait, ajouta Marcienne.

Le médecin fut surpris de ces deux réponses divergentes, et frappé de la voix ferme de la fille du tailleur.

Il regarda Marcienne, la toisa, hocha la tête, sourit, et s’avança vers la comtesse. Il lui tâta le pouls, tourna son fauteuil à la lumière pour mieux la regarder dans les yeux, dans la figure :

- Cela ne va pas mal, - reprit-il en se redressant et en prenant une chaise, - Maintenant, racontez-moi ce qui s’est passé.

La supérieure et Marcienne se regardèrent. 

La religieuse réclamait par son attitude le droit de parler seule ; Marcienne, tout en s’inclinant avec respect, maintenait son droit de rectifier ce qui serait inexact dans le récit.

Le rapport de la mère supérieure fut véridique et bref.

Le médecin, tout en l’écoutant, regardait Marcienne qui le charmait. Quand la supérieure eut fini, il interpella le tailleur qu’il connaissait et avec qui il avait déjà parlé plusieurs fois de la malade.

- C’est votre fille, monsieur Paupe, cette belle enfant ?

C’était la première fois que Marcienne s’entendait traiter de belle, par un autre que son père. Elle fut fière du compliment, car elle comprit bien qu’il ne s’adressait pas à sa figure.

- Oui, docteur, répondit Paupe également fier, mais parce que lui prenait le compliment à la lettre.

- Quel âge a-t-elle cette enfant-là ?

Paupe dit l’âge de Marcienne.

- Vraiment ! – reprit le docteur, - elle a un air d’intelligence qui trompe sur son âge. C’est vous, mon enfant, qui avez soin de ce garçon et de cette petite fille ?

- Avec papa oui, monsieur.

- Est-ce que vous vous changeriez aussi de la mère ?

- Oui, monsieur. Nous étions venus pour cela.

Cette étrange question du médecin et la réponse décidée de Marcienne firent pousser une double exclamation à Paupe et à la supérieure.

- Vous avez eu une excellente idée, continua le docteur. Madame d’Arsonval est malade de son malheur ; elle n’est pas folle. La vue de ses enfants, qu’elle reconnaîtrait au bout de deux jours, l’émulation que lui donnerait une sœur d’adoption de ses enfants jouant à la maman achèveraient de la sortir de cette léthargie morale. Je l’ai dit à M. Sainton, et à vous aussi, monsieur Paupe ; c’est la famille seule qui peut la guérir.

- Nous ne serions pas sa famille, dit assez niaisement le tailleur, pris à l’improviste.

- Elle la retrouverait assez nombreuse, avec ses deux enfants.

- Je puis les installer ici : dit la supérieure avec un à-propos menaçant.

Marcienne serra Léo et Diane contre elle.

- Ma sœur, ce ne serait plus du tout la même chose.

- Pourquoi, docteur ?

- Oh ! j’en aurais trop long à expliquer...

Il se fit un petit silence.

- Alors, - demanda Marcienne d’une voix palpitante, - nous pouvons l’emmener ?

- Comme vous y allez !

- Je m’y oppose, dit vivement la supérieure en froissant son double chapelet et ses têtes de mort, comme une geôlière qui froisse un trousseau de clefs.

- Et moi aussi, je m’y oppose pour aujourd’hui. Elle n’est pas préparée au voyage. Ce sera pour un autre jour.

- Pour demain ? insista Marcienne.

- Quelle vocation ! qu’en dites-vous, monsieur Paupe ?

Le tailleur était sombre. Cette avidité de famille de la part de son unique enfant l’atteignait au cœur, sous l’armure de sa colère contre les d’Arsonval. Il se voyait de plus en plus enlacé par une fatalité qui lui avait pris son repos, son pauvre petit Maximilien, et qui absorbait maintenant Marcienne.

Quand donc aurait-il une famille pour lui tout seul, et non pour la famille des autres ?

Il ne voulait pas résister trop ouvertement à sa fille. Il savait, par expérience, que ses objections ne lui servaient guère, et que ses rebellions contre les volontés de Marcienne lui portaient malheur.

Il crut cependant devoir faire remarquer qu’il était mal logé ; qu’il n’avait rien chez lui de ce qui était nécessaire à une personne délicate et malade comme madame d’Arsonval ; sans compter qu’il ne se reconnaissait pas le droit de trancher, par lui-même, une question de cette gravité.

La supérieure fut de l’avis de M. Paupe.

- Quavez-vous à répondre à cela, mon enfant ? dit le docteur en se remettant en face de Marcienne.

- Papa a bien raison, monsieur. Nous sommes trop pauvrement logés pour recevoir madame d’Arsonval ; mais, il y a précisément, tout à côté de chez nous, une maison à louer, plus nouvelle que la nôtre, et qu’on pourrait arranger.

Paupe allait dire à sa fille :

- Avec quel argent feras-tu cette dépense ?

Mais il se souvint de l’argent de M. Sainton et du crédit ouvert. Il baissa la tête.

Cette défection aviva le courage de la supérieure :

- Je ne permettrais pas, dit-elle avec lenteur, en croisant ses mains dans ses larges manches, - qu’on emmenât madame la comtesse sans une déclaration formelle de sa famille.

- Je prends cela sur moi, dit le docteur.

- Moi, je ne me permets pas de rien prendre sur ma conscience, répliqua la religieuse. Cette chère dame m’a été confiée par son mari...

- Qui est mort ! interrompit le médecin.

- Elle a son père...

- Qui a donné ses pleins pouvoirs à M. Sainton.

- M. Sainton n’est pas ici.

- On peut lui écrire aujourd’hui même, et avoir la réponse dans quatre jours.

- M. Sainton ne voudra pas, quand il attend M. Meurville.

- On peut essayer. Quant à M. Meurville, je ne crois pas qu’il ait à se plaindre, s’il trouve sa fille guérie.

- Guérie ? répéta Paupe avec un air de doute.

La supérieure ne se fit pas l’écho de cette parole téméraire. Elle sourit d’un sourire moqueur et béat.

- Guérie ! murmura Marcienne en joignant les mains.

- C’est du moins la seule chance qui nous reste, - repartit le docteur ; - j’avais songé à écrire à M. Paupe. Il m’est plus agréable qu’il soit venu de lui-même.

- Oh ! ce n’est pas moi ! – ne put s’empêcher de dire le tailleur. – C’est Marcienne !

- Votre fille, monsieur Paupe, c’est votre conscience. Elle vous fait honneur et vous êtes trop modeste. J’aimerais mieux n’avoir pas à me déranger, pour aller voir là-bas la malade qui se trouvait ici à ma portée. Mais tant pis, le devoir avant tout ; et mon devoir professionnel c’est de déclarer qu’avec les distractions bornées, la serinette perpétuelle, et l’atmosphère de cette maison-ci, madame d’Arsonval ne guérira jamais... Vous entendez cela, monsieur Paupe, le devoir ; vous avez été soldat ?

- Oui, monsieur.

- Eh bien, voici une corvée qu’il s’agit d’accepter bravement, et de remplir comme vous avez rempli l’autre. Les enfant sont bonne mine ; donnez un peu de cette bonne mine à la mère.

Le médecin se tut, en continuant par un beau rire persuasif son argumentation.

- Nous reviendrons dans cinq jours, dit Marcienne timidement, pour ne pas offusquer la supérieure.

Et, s’adressant aux enfants, en cachant l’orgueil qui s’étalait sur son front :

- Un peu de patience, monsieur Léo et mademoiselle Diane ; dans cinq jours, vous aurez votre maman, M. le docteur le promet.

Elle s’approcha une dernière fois de la malade, qui, pendant tout ce colloque, s’était replongée sans ses limbes.

- Au revoir ! madame la comtesse, - dit-elle en lui faisant une révérence, comme si madame d’Arsonval avait pu la comprendre. – Nous reviendrons bientôt. Vous ne les quitterez plus ! Monsieur Léo, et vous, mademoiselle Diane, embrassez votre maman... pas trop fort, vous lui feriez peur, et vous lui feriez mal.

Les enfants se haussant sur la pointe des pieds, tendant le cou et avançant la bouche, sollicitèrent un baiser que la malade laissa prendre sur chacune de ses joues, avec une sorte de plaisir que son regard interrogeait.

Marcienne, pour sa part, avec un tact qui révélait en elle toutes les divinations féminines, ne réclama pas d’autre récompense que celle qu’elle avait reçue déjà, et se tint modestement entre les deux enfants pendant que ceux-ci prenaient le baiser de leur mère.

Quand ce fut fini, la fille du tailleur se recula doucement avec Léo et Diane.

Madame d’Arsonval attirée, se leva avec une vivacité qu’on ne lui connaissait plus ; elle voulut parler, crier ; le médecin s’interposa et rompit le charme.

- Partez ! – dit-il à Marcienne ; - en voilà assez pour aujourd’hui. Revenez dans cinq jours... Madame la supérieure, ajouta-t-il d’un ton légèrement goguenard, - je défends toute autre visite pour notre malade ; il faut la laisser reposer... et réfléchir.

 

III
 

 

LE DOCTEUR CAPRON

 

 

Le retour des voyageurs fut silencieux, comme l’avait été le départ.

Léo, pourtant, n’eût pas demandé mieux que de parler de sa mère. Il regardait Marcienne d’un regard reconnaissant et suppliant ; mais Marcienne se faisait cruelle, pour ne pas exposer l’enfant à des cruautés plus sérieuses du tailleur.

Diane, fatiguée, dormait sur les genoux de la jeune fille.

Paupe revenait triste, une fois de plus effrayé et irrité de cet acharnement du sort. Il ne se disait pas qu’il s’y était exposé. Il ne se trouvait coupable que de ne pas résister à sa fille. Mais le moyen de lui résister ? Le sort lui faisait un guet-apens de la plus logique et de la plus méritée des passions paternelles.

Il ne dit que trois mots à Marcienne, en montant en voiture :

- Tu m’as trompé !

- Non, papa ; c’est toi qui te trompes toujours.

Marcienne répondait avec un peu de gaieté ironique. Elle emportait des provisions de joie, de confiance en elle-même et en la destinée, en même temps qu’une provision de santé.

Elle avait franchi un nouveau degré dans la gloire du sacrifice. Elle était dorénavant plus qu’une amie, plus qu’une sœur, plus qu’une mère pour ces enfants. Elle sentait montée au rôle de bon génie.

La belle affaire d’habiller une petite fille, de se faire obéir d’un garçon comme Léo, de contraindre la haine injuste de son père, à agir comme une amitié ardente, de mener de front le ménage du tailleur, l’éducation des enfants d’Arsonval !

C’était maintenant que la tâche allait devenir sérieuse, difficile, mais superbe ! C’était maintenant que Marcienne se sentait forte !

Il lui semblait que le baiser donné par la malade avait avivé en elle les sources de la vie ; et, le soir, au souper, Paupe, qui gardait de la mauvaise humeur, dissimulée sous de la fatigue, surpris de lui voir les joues brillantes et colorées, lui dit :

- Qu’est-ce que tu as ? de la fièvre, j’en suis sûr.

- Oh ! non, mais du bonheur !

Le tailleur poussa un soupir.

- Du bonheur ? oui, à ta manière. Tu sais ce que ces bonheurs nous ont coûté jusqu’ici ? Lequel de nous deux va payer celui que tu nous attires ?

Paupe était gêné par la présence des enfants pour dire ce qu’il pensait. Il avait peur de Léo depuis la fuite ; mais il ne l’en aimait pas davantage.

Marcienne fut exacte au rendez-vous indiqué par le médecin de Troyes ; et, cinq jours après la visite au couvent de la Visitation, elle ramenait la comtesse d’Arsonval.

Le tailleur, plus taciturne que jamais, avait emprunté cette fois la voiture du médecin de X... Léo et Diane étaient forcément de l’expédition.

Une lettre de M. Paupe, et copiée sans doute sur le livre spécial de la maison Meurville, avait satisfait les scrupules de la supérieure.

Celle-ci souhaita un excellent voyage à la caravane, et ne manqua pas de dire d’un ton solennel à Marcienne que toute la communauté allait prier et faire une neuvaine pour la guérison de la chère dame.

Il était impossible de faire mieux sentir le peu de confiance qu’inspirait le traitement bizarre imaginé par le docteur.

Je ne décrirai pas l’installation de la comtesse dans la maison louée par M. Paupe, à côté de sa maison. Je ne raconterai pas non plus la stupeur, l’admiration de tout le pays, quand on apprit que le tailleur s’imposait ce surcroit effroyable de soins et de responsabilité.

Quelques finauds, et parmi ceux-là maître Herluison, qui commença à rôder beaucoup dans le village, insinuèrent, il est vrai, que Paupe n’était pas aussi dupe qu’il paraissait l’être, de son bon cœur, de  son dévouement héréditaire à la famille d’Arsonval. 

Comme il ne pouvait évidemment pas payer les dépenses, il était permis de supposer qu’il prélevait un bénéfice sur les subsides accordés par M. Sainton. Cela semblait, d’ailleurs, si simple, et chacun dans le village eût été si bien disposé à en faire autant, qu’au lieu d’être blâmé, Paupe fut considérablement envié, félicité.

Herluison avait donné la formule : - C’est malin ! – et la formule devint proverbiale. On clignait de l’œil en passant devant Paupe, en le saluant, en lui demandant des nouvelles de la comtesse et de Marcienne. Un redoublement de considération s’attacha à sa personne ; de la jalousie aussi.

Cette famille Paupe, - disait-on, - avait bien de la chance. Le père avait acquis pour rien, ou fait semblant d’acquérir, les biens du comte d’Arsonval. Il les avait rendus, parce qu’il ne pouvait pas les garder ; mais il avait gagné, à cet acte de probité nécessaire, une rente de cent écus. Le fils, aussi habile que son père, préférait un capital, une dot pour sa fille, dont les bonnes langues donnaient le chiffre.

La sauvagerie de Paupe s’expliquait par une fierté, que, d’un commun accord, chacun blâmait. C’était mal à lui de mépriser ceux qui n’avaient pas la chance de sauver des nobles, à lui surtout, qui se vantait autrefois d’être un libéral, fils d’un jacobin.

Paupe, que ces commentaires entendus directement ou surpris, irritaient et blessaient comme d’infâmes calomnies, devenait, non pas fier, mais plus farouche. Il ne sortait que pour aller chez ses pratiques ; et celles-ci étaient moins empressées à le faire travailler, puisqu’il avait d’autres ressources. On le voyait, plus que jamais, toute la journée, les jambes croisées sur son établi, tirant l’aiguille avec fureur.

Marcienne et les enfants passaient des heures dans la maison voisine. Rose tenait compagnie à M. Paupe ; on n’avait pas besoin d’elle ailleurs ; mais la fauvette chantait moins dans cette cage, devenue maussade comme une prison.

Rose en voulait à Marcienne, qui ne se faisait pas aider, qui avait peur de lui montrer la comtesse. Elle en voulait à Léo, qui, depuis l’arrivée de sa mère, ne se souciait plus de chansons et comprenait mieux, sans intermittence, la gravité tendre de Marcienne.

Elle en voulait à M. Paupe de ce qu’il souffrait de pareilles injustices.

Elle s’ennuyait, et comme elle n’était pas faite pour l’ennui, elle eût mieux aimé retourner bien vite chez sa mère, au risque de retourner aussi à l’école, si elle n’avait pas toujours espéré qu’un jour, on aurait besoin d’elle pour égayer la comtesse.

En attendant, elle continuait à venir chez le tailleur. Elle s’installait près de l’établi, pour coudre et pour bâiller, n’ayant de petites échappées de rire et de gaieté que quand Léo et Diane passaient ou venaient, riant aussi, de la joie moins commune qu’ils apportaient de chez leur mère.

Marcienne était bien vengée. Songeait-elle à une vengeance ? Se rappelait-elle seulement que le dépit ressenti de la gaieté continuelle de Rose, et de ses familiarités avec Léo, était pour beaucoup dans sa bonne action, en faisant une action toute simple ?

Elle était entrée dans son rôle nouveau, comme dans un devoir naïf : elle s’y dilatait : elle avait trouvé sa fonction, augmenté le but de sa vie, et en prenant bien soin de cette dame si délicate et charmante, elle apprenait le secret de délicatesses rêvées ; elle affinait ses sens, son esprit.

Pour abréger l’analyse de cet épisode, qui clôt l’enfance héroïque de Marcienne, ce qui est le prologue des douleurs, des sacrifices de la jeune fille, je ne puis mieux faire que citer la lettre écrite par le médecin de Troyes, le docteur Capron, au représentant de M. Meurville, six semaines après la translation de madame d’Arsonval dans la maison du village.

« Troyes, le 5 mars 1831.

 

 

       « Monsieur Sainton,

 

« Je comprends trop la responsabilité que j’ai assumée près de vous, et celle que vous avez prise vous-même près de M. Meurville, pour ne pas vous envoyer, selon nos conventions, un dernier bulletin de la santé de madame d’Arsonval.

« Je cesse, à partir d’aujourd’hui, mes visites régulières à madame la comtesse ; pour le surplus du traitement, mon confrère de X...., un praticien d’ailleurs fort estimé dans la vallée d’Othe, me remplacera désormais.

« Je me permets de joindre à cette lettre la note de mes honoraires, grossie de mes frais de déplacement, en vous avouant, en toute franchise, que j’aurais pu assurément la faire moindre, en m’abstenant, depuis trois semaines, de visites inutiles. Mais j’ai dû céder aux instances de M. Paupe, surtout à celles de sa fille, qui a la modestie d’attribuer à la science une guérison due surtout à la sorcellerie de sa bonté. Quand nous n’aurons que des rebouteuses et des envoûteuses comme celle-là, nous ne les dénoncerons pas à la justice.

« Oui, monsieur, madame d’Arsonval est guérie ! C’est, après tout, un triomphe, non pas pour mon art, mais pour mon scepticisme. Il y a longtemps que je proteste contre les maisons de santé ; contre la séquestration de pauvres êtres dont la raison court les champs. Parbleu !.... qu’on les laisse courir à sa poursuite ; ils la rattraperont peut-être ! Pinel a brisé les chaînes des fous ; démolissons les bastilles qui les enferment, même celles qui ont des bénitiers aux portes...

« Mais je m’égare, et j’oublie, monsieur, que vous êtes un homme positif, dont le temps est précieux, et qui n’a pas un quart-d’heure à perdre, pour lire mes théories médicales.

« Donc, madame d’Arsonval est guérie ! Elle était malade ; elle n’a jamais été folle. Elle doit sa guérison à des agents naturels, à la vue de ses enfants, à un changement d’air, de vie, de décor.

« Je l’avais dit à son mari, quand il me l’avait confiée ; son cas n’était pas grave. Il pouvait le devenir par une longue réclusion. M. Paupe est arrivé à temps ; il eût peut-être été trop tard au retour de M. Meurville.

« Quel singulier homme que ce tailleur, brutal, hargneux, absurde, imbu de toutes les idées révolutionnaires, mais admirablement docile aux volontés de sa fille, que j’appellerais un ange, si je croyais aux anges, et que j’aime mieux traiter comme un être normal, dans toutes les conditions rêvées par la physiologie et la psychologie, pour former une femme parfaite !

« La société peut compter sur les anarchistes qui sont si obéissants envers leurs enfants, car ils ont le reflet direct des consciences pures et des logiques droites. Celui-là a emmagasiné toutes ses vertus dans sa fille. Il va de temps en temps aux provisions ; mais il attend qu’on ne le voie pas, et c’est à la dérobée qu’il va cueillir le fruit légitime, convoité comme un vol.

« Quant à cette petite Marcienne, dites à M. Meurville que s’il veut un jour la doter, et que s’il peut la marier à un honnête homme intelligent, il n’aura pas payé sa dette, mais il aura fait une œuvre excellente.

« Je ne sais où elle apprend, mais elle comprend à demi-mot. Son grand visage blanc s’étend quand on lui parle, et absorbe la lumière des autres. Elle a fait de la maisonnette louée en votre nom, et habitée par madame d’Arsonval, une véritable ferme de Trianon, avec des élégances rustiques qui se mêlent à la grâce que la comtesse répand autour d’elle, à mesure qu’elle revient à la vie normale.

« J’ignore ce que cela vous coûte, mais votre argent est bien employé. Tapis, meubles, superflu et nécessaire, cette petite fille a tout prévu. Elle a loué pour le gros ouvrage une vieille femme, ancienne servante du château ; mais elle-même se réserve les soins délicats, la surveillance et le traitement.

« Croiriez-vous que je n’ai pas eu une seule critique à faire, une seule prescription à formuler ? Elle a tout deviné, tout pressenti. Cette enfant, qu’on pourrait croire mystique, remplace la dévotion par l’action, et ne prie que pour tromper l’ardeur pratique de son dévouement. D’ailleurs, sa dévotion n’exclut pas la malice. Elle n’a passé qu’une heure, en deux visites, dans le couvent, et cela lui a suffi pour qu’elle ait remarqué tout ce qu’il ne fallait pas imiter.

« Elle a remplacé les images encadrées de nos bonnes religieuses et les fleurs en papier, par des fleurs rares qu’un jardinier d’Aix-en-Othe lui fournit, car les serres du château sont sous les scellés. Madame d’Arsonval a ainsi sans cesse le printemps, au milieu de cet hiver éternel de la communauté. La serinette que je tolérais, et qui était une des passions, un des moyens curatifs spéciaux du couvent, est remplacée par une volière d’oiseaux qui chantent. Elle-même, Marcienne, est à la fois la fleur douce et pâle qui commence à se colorer, et l’oiseau qui gazouille à demi-voix des paroles calmantes.

« La guérison a été rapide. Dès que la comtesse eut reconnu ses enfants, elle a voulu voir cette jeune fille qui leur a tenu lieu de mère, et dont elle était jalouse. Cette curiosité bienfaisante, toujours renouvelée par des découvertes nouvelles, ne s’est pas encore rassasiée. Elle a attiré notre malade hors de sa mélancolie noire ; Elle l’attire maintenant hors de sa mélancolie grise. Vienne le mois de mai, et la jeune femme, la jeune fille, accouplées par une sympathie charmante, iront au bois avec les enfants.

« Au risque de passer pour un bonhomme sentimental et bavard, permettez-moi d’insister sur ce que ce dévouement ingénieux de mademoiselle Paupe impose de devoirs essentiels à M. Meurville.

« Que fera-t-on de cette jeune fille quand on lui aura retiré sa chère malade, qu’elle aime beaucoup, et ses chers enfants qu’elle aime... j’allais dire trop ? De l’argent ne satisfera pas son cœur, qui se creuse à l’infini, et qui ne saurait se remplir que de dévouement et d’amour.

« En fera-t-on une femme de chambre ? Une lectrice de la comtesse ? Osera-t-on subalterniser une amitié qui est aujourd’hui l’égale des plus fières ? La laissera-t-on retomber dans la vie d’artisan qu’elle avait près de son père ?

« Je vous avertis de ce péril, car il est très-grand. La physiologie est une bonne chose quand elle se sert de la psychologie, et je vous avouerai que je tâche de philosopher, en médicamentant. Il est très-bon de rencontrer des affections comme celle de cette petite fille ; mais en leur devant la vie, il ne faut pas les tuer.

« Voilà ce que je vous prie de dire de ma part à M. Meurville.

« J’ai bien étudié cette petite Marcienne. Dans sa simplicité, elle jette son âme par dessus l’établi paternel. Elle ne se croit pas ambitieuse ; sa nature, son cerveau, ses sens le sont pour elle.

« Un médecin qui ne la jugerait que sur sa mine, croirait à la prédominance du tempérament nervoso-lymphatique, héritée de sa mère. De même qu’elle refait les autres, elle se refera ; et vous verrez, si vous ne la tuez pas, quelle femme aimante, passionnée, elle sera un jour ! Elle n’abandonnera jamais son père ; mais elle n’abandonnera pas davantage les idées dont elle se berce actuellement.

« Ce contact quotidien avec une créature douce, élégante, sentimentale, ce besoin de vie intelligente pour guérir et guider l’intelligence des autres, la séparent à jamais de la vie grossière de nos paysans. En ferez-vous une femme du monde ? e n’en sais rien ; elle n’y tient guère ; mais si vous la séparez maintenant de madame d’Arsonval, pour l’abandonner à elle-même, vous lui laisserez des souvenirs qui l’empoisonneront sans la tuer ou qui la feront souffrir cruellement.

« Ce que je dis vous étonne ? Cela m’étonne bien davantage de le dire et de le penser. Mais je suis un fureteur, un chercheur de bric à brac dans les cœurs humains ; et quand je découvre une rareté, je suis disposé à en faire une merveille. Je m’imagine que la fille de ce tailleur brutal est un génie de tendresse ; je la plains d’avance, et je voudrais conjurer le sort qui l’attend.

« Vous trouverez que je radote ! c’est possible. Si j’avais vingt ans, en pensant à cette petite fille qui trompe sur son âge, je radoterais bien davantage encore. S’il plaît à M. Meurville, quand il viendra chercher madame la comtesse, sa fille, de me fixer un rendez-vous, je suis à ses ordres, et je lui dirai alors tout ce que je pense sur cette héroïne modeste, qu’il n’a pas le droit de laisser mourir d’ennui, de consomption dans son village, ou dans un couvent.

« Je suis, monsieur, en vous priant d’excuser la loquacité d’un vieux médecin de nonnes, votre tout dévoué serviteur, »

 

« CAPRON »

 

 

A cette lettre qui l’étonna beaucoup, mais qu’il ne comprit qu’à moitié, et qu’il trouva impertinente par sa longueur, M. Sainton fit la réponse que voici :

 

A Monsieur le docteur Capron, rue des Bûchettes, à Troyes.

 

« Le Havre, le 8 mars 1831.

 

« Monsieur, 

 

« J’ai reçu votre honorée du 5 courant, contenant des détails que je m’empresse de transmettre à M. Meurville. Il apprendra avec satisfaction l’amélioration sensible que vous avez constatée dans la santé de sa fille.

« Je n’ai pas besoin de ses ordres pour vous adresser, en une traite sur la maison Dereins et Cie, nos correspondants dans votre ville, le montant de vos honoraires.

« Je suis de votre avis, monsieur le docteur, sur M. Paupe. C’est un homme extrêmement bizarre. Sans me permettre le moindre soupçon fâcheux sur un désintéressement dont il donne tous les jours la preuve, je crois qu’il pense, en bon père de famille, et avec raison, qu’on n’oubliera pas ses services ni ceux de sa fille.

« Je ne comprends pas très-bien ce que vous prenez  pourtant la peine de m’expliquer sur le compte de mademoiselle Marcienne. Excusez mon peu d’aptitude.

«  e n’ai jamais pu lire de roman, même celui de Paul et Virginie, qui m’aiderait peut-être à comprendre la grande amitié de mademoiselle Marcienne pour le jeune Léo. Ce que je sais, c’est que M. Meurville, dès son retour, en faisant cesser, avec toutes les formes de convenance possibles, une intimité que sa fortune et sa haute position lui interdisent de prolonger, s’inspirera des sentiments d’exacte probité et de délicatesse que je me plais à respecter en lui.

Je ne doute pas, en tout cas, qu’il ne tienne à vous remercier personnellement et à vous demander votre avis à ce sujet, ainsi que sur les précautions à prendre pour maintenir la santé de madame d’Arsonval dans l’heureux état où vos soins, beaucoup plus que ceux de mademoiselle Paupe, ont su l’amener.

« En attendant la faveur d’un accusé de réception, je suis, monsieur le docteur, votre très-humble, très-obéissant et très-respectueux serviteur, 

 

« Jean-Baptiste SAINTON »

 

 

Après avoir lu cette lettre, le docteur Capron la froissa et faillit déchirer la traite qu’elle contenait. Il se ravisa cependant, mit la traite dans son portefeuille, et poussa un gros soupir.

- Pauvre Marcienne ! ce rustaud de comptoir ose parler de Paul et Virginie pour s’en moquer et se moquer de moi ! Comme si cela se ressemblait ! comme si j’avais voulu faire une pareille comparaison !

 

 

IV
 

LE PRINTEMPS

 

Marcienne n’avait jamais douté de son aptitude à souffrir ; mais elle ignorait certainement qu’elle eût de la vocation pour lagaieté, non pas au même degré que son amie Rose, d’une façon toute différente, mais d’une façon aussi incontestable.

Dans cette maison, parée comme un grand joujou, dont elle avait fait son petit ménage, où sa poupée était une vraie dame, où tout le monde prenait ses ordres, mais où tout le monde était servi par elle, la pauvre enfant était sollicitée par un bonheur timide, souriant, qui bourgeonnait comme les branches des lilas, qui promettait des fleurs et des parfums pour l’été et qui l’embaumait d’avance.

Elle qui n’avait jamais pu faire sa partie dans un duo, avec Rose Gautier, elle se souvenait de chansons qu’elle croyait avoir entendu chanter par sa mère, et qu’elle fredonna tout à coup, un certain soir que Diane était plus lente à s’endormir.

Quant à Madame d’Arsonval, amenée à une aurore, à un printemps de sa raison, par cette conductrice aimable, elle sentait bien encore par intervalles, autour de sa tête, des brouillards qui l’effrayaient, des vapeurs attristantes qui prolongeaient la convalescence sans faire douter de la guérison. La mémoire, en lui revenant, lui donnait le prétexte d’une douleur ou  d’une résignation douloureuse.

Après avoir reconnu Léo et Diane, elle apprit en même temps la mort de leur père, dont le bruit vague avait voltigé comme un oiseau autour de son front, l’effleurant sans y pénétrer.

Le premier bénéfice de sa raison fut de pleurer sur son veuvage et sur les orphelins.

Les enfants lui racontèrent les bontés de Marcienne ; mais, peut-être que sans rien dire contre M. Paupe, ils se laissèrent aller à des allusions sur sa dureté ; et la pauvre comtesse frémit à la pensée des dangers qu’auraient pu courir ses enfants, plus qu’elle ne fut émue de reconnaissance pour la protection résignée du tailleur.

La certitude de sa ruine évoqua les scènes lamentables qui avaient contribué à épaissir le voile dont sa raison était restée couverte pendant plus d’un an. La perspective du pardon de M. Meurville n’adoucissait qu’à moitié l’impression pénible. Il resterait sans doute un reproche, même involontaire, dans les yeux de ce père qui l’avait maudite, et qui, froissé dans son orgueil, ne fléchissait que devant la banqueroute.

Ne devrait-elle pas expier encore après son veuvage et ses malheurs, cette faute qui avait entaché l’honneur paternel, et tué sa mère ?

C’était donc avec un espoir, mêlé d’effroi, qu’elle attendait le retour de M. Meurville.

L’amitié, le dévouement, en un mot le charme de Marcienne, fut le seul sentiment que Madame d’Arsonval accueillit sans réserve. Ses faiblesses étaient si bien comprises par cette enfant forte d’âme ; elle trouvait dans ce cœur ingénu une exhortation si engageante ; Marcienne démontrait si simplement la facilité d’agir, qu’à chaque conversation, a chaque journée passée ensemble, Clélie d’Arsonval s’attachait davantage à cette enfant si naturelle et si extraordinaire, l’appelant tour à tour sa fille ou sa sœur, à moins que dans certaines heures d’accablement et de fièvre, la comtesse renonçant à vouloir, et se soumettant comme Diane à l’autorité de cette créature, qui avait toujours sa volonté prête, ne l’appelât en souriant sa petite mère.

Marcienne, de son côté, avait beau se défendre contre l’attraction même de son bienfait ; elle avait beau se rappeler qu’elle était uniquement la fille de Paupe, et que c’était un grand honneur de se sacrifier à des êtres qu’elle croyait supérieurs à elle ; en dépit de sa modestie, elle se laissait aller à une égalité que son cœur trouvait juste. Moralement, elle n’avait rien à acquérir pour s’élever au niveau de ses hôtes ; mais précisément parce qu’elle avait la peur secrète et instinctive de valoir mieux qu’eux, elle était heureuse de leur devoir des leçons pour ce qu’elle ignorait.

Voilà pourquoi, six semaines après ce réveil de madame d’Arsonval, Marcienne, sans être plus coquette, avait appris de la comtesse à se coiffer mieux, à donner à ses humbles habits un air élégant qu’ils n’avaient pas, à lire avec plus d’onction et de nuances, à mieux traiter enfin, pour la délicatesse des regards, toute sa petite personne rustique.

Paupe trouvait une revanche dans cette supériorité visible de sa fille, même pour ce qui était emprunté.

Plusieurs fois, on lui dit :

- Marcienne devient une demoiselle !

Et il ne se révoltait pas à cette idée, qui était comme la constatation d’une conquête de la fille du peuple sur des enfants de nobles et de bourgeois.

Un jour, Marcienne partait en promenade, et, en passant devant la fenêtre de son père, elle avait frappé aux carreaux pour lui dire bonjour.

Paupe, après avoir répondu par un hochement de tête, descendit de son établi, alla sur le pas de sa porte, afin de suivre du regard sa fille, tenant sous le sien le bras de la comtesse, précédée par Léo et Diane, qui se tournaient à chaque instant pour lui demander quelque chose.

Paupe fut très-fier de remarquer plusieurs voisins et voisines qui en faisaient autant que lui, avec des airs d’étonnement et d’admiration.

- On dirait les deux dames du château ! murmura une voix à son oreille.

Paupe tressaillit, comme si une pensée secrète avait tout à coup pris la parole ; il se retourna vivement de côté, et aperçut, à trois pas de lui, Me Herluison dont les yeux luisaient plus que d’habitude.

- Savez-vous, monsieur Paupe, 6 dit l’huissier, - que dans très-peu d’années, mademoiselle Marcienne sera bonne à marier ?

- Je le sais.

Le tailleur parlait d’un ton peu encourageant. Maître Herluison lui gâtait son orgueil, en voulant s ‘y associer.

- La comtesse d’Arsonval se chargera sans doute de lui trouver un mari ?

- Pourquoi donc ? Marcienne et moi, nous n’avons besoin de personne.

- Après une telle amitié ! répliqua maître Herluison.

- La comtesse ne s’y entendait guère, - continua Paupe, du temps où elle n’avait pas perdu la raison. Je doute qu’elle s’y entende mieux maintenant qu’elle a été folle.

- Elle est guérie !

- On le dit : je n’en sais rien ! A quoi, d’ailleurs, reconnaît-on qu’une femme n’est plus folle ?

- Voilà, monsieur Paupe, une parole injuste de la part d’un homme qui a pour fille une personne si raisonnable.

- Ma fille finirait par perdre son bon sens si cette amitié-là devait durer.

- Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur Paupe ?

- Moi !

- Oui, vous ! qui ne pensiez pas cela, il y a une minute, quand vous regardiez mademoiselle Marcienne et la comtesse passer devant vous ; vous disiez et vous pensiez qu’on les prendrait pour les deux sœurs ; elles sont en deuil toutes les deux, et, à la démarche, la vraie grande dame, c’est la jeune fille. 

- Que parlez-vous de grande dame ? – s’écria Paupe, furieux plutôt d’être deviné que d’être contredit ; - ma fille est du peuple, elle restera du peuple.

- La comtesse n’était pas noble avant son enlèvement ! – dit légèrement l’huissier par taquinerie ou par calcul ; - et mademoiselle Marcienne n’aurait pas besoin d’un comte d’Arsonval pour entrer en châtelaine dans le château.

- Ah ? vous revenez à votre vieille idée, - repartit Paupe. – Si c’est pour me taquiner, je suis devenu coriace. Ce qui est fait est fait. Le père Paupe a cru bien agir ; je n’ose plus le blâmer, maintenant que je sais combien il en coûte de rester dans ses idées... A propos, on ne le vendra donc jamais, ce château ? Il faut que vos clients aient prélevé de fameux intérêts de leur argent pour montrer tant de patience à être remboursés ?

- Ils nous attendent, monsieur Paupe.

- Ils attendrons longtemps.

L’huissier parut abandonner tout à coup ce sujet de conversation, en faisant un détour pour y revenir :     - Je suis certain, _ reprit-il, - que la comtesse et mademoiselle Marcienne vont se promener dans la forêt, du côté du parc ?

- Qui vous fait croire cela ? répliqua le tailleur.

- Ce ne serait pas la première fois, et c’est si naturel ; la promenade est jolie, le chemin est bon, et cette pauvre petite comtesse doit vouloir rôder autour de ses souvenirs.

- Ce n’est pas le moyen d’éviter une rechute ! Marcienne a tort de souffrir cela, grommela le tailleur.

Il regarda, et ne vit plus sa fille, qui venait précisément de tourner au bout de la rue, dans un chemin qui conduisait à la forêt.

- Mademoiselle Marcienne a raison, _ reprit l’huissier. – On dit que M. Meurville va bientôt venir. On pourra lui souffler l’idée de marchander le château.

- Essayez de lui souffler cette idée-là, maître Herluison.

- Croyez-vous qu’elle ne viendra pas à la comtesse, à ses enfants, à mademoiselle Marcienne, et peut-être bien à vous-même ?

- Vous êtres fou !

- Pas plus que votre fille, que la comtesse, et que vous, monsieur Paupe. Eh bien ! n’oubliez pas que M. Meurville, qui est un négociant habile, pourrait trouver là une bonne spéculation, dont chacun profiterait.

Paupe n’écoutait plus. Il était rentré brusquement dans sa boutique, et il était remonté sur son établi.

Herluison parut se demander s’il n’entrerait pas avec le tailleur ; ou bien, jetant un regard du côté de la forêt, s’il ne rejoindrait pas la comtesse et Marcienne, en cherchant un prétexte pour les aborder, et pour faire les communications, nécessaires selon lui, que M. Paupe refusait ou affectait de refuser.

Herluison était tenace, et il lui semblait que s’il mettait des dames dans son jeu, la partie serait infailliblement gagnée.

Depuis quelque temps, il observait cette acclimatation de la comtesse d’Arsonval dans le voisinage du tailleur ; et son intérêt lui faisait faire les mêmes remarques que le docteur Capron.

- Il est impossible, - se disait-il, que la comtesse, sauvée, se résigne purement et simplement à laisser Marcienne chez son père, quand elle partira elle-même avec M. Meurville. D’un autre côté, il est impossible que Marcienne quitte le tailleur, fût-ce pour suivre la comtesse. Cette petite fille a l’entêtement des Paupe, dans son large front ; et Paupe restera toute sa vie, en face de ce domaine, qui entretient sa rage. On cherchera évidemment un moyen terme. M. Meurville se résignera à acheter le château, pour venir y résider deux ou trois mois à chaque saison ; ou bien l’orgueil de Paupe jugera l’occasion bonne pour capituler, en conservant les apparences. S’il refuse pour lui quelques avantages, il laissera sa fille les accepter. Il est donc important de rester à la portée de ces gens-là, le dossier de mes clients sous le bras. Ils auront tous besoin de moi. Il y aura plusieurs façons de traiter. Ah ! si Marcienne avait trois ou quatre ans de plus ! Mais c’est une enfant, et je suis presque de l’âge de son père... Cependant, on a vu se faire des mariages plus extraordinaires ! Dans quatre ans, je ne serai pas encore un viellard ; elle sera une femme... Elle aura eu du chagrin... Je pourrai la venger... Décidément, c’est une affaire à suivre.

D’après ces raisonnements que je résume, mais qui se présentaient par bribes, par fragments à son imagination, l’huissier, sans s’exposer à des rebuffades trop décisives du tailleur, tournant autour de lui, de Marcienne, de la comtesse, sans qu’on l’aperçût, se  maintenant à de grandes distances, restait cependant à la portée d’un signal.

Ce jour-là, il n’avait pu résister à la tentation de s’approcher, de sonder le terrain. Ces promenades de la comtesse, de Marcienne et des enfants, autour du château ; ces stations dans la forêt qu’il avait constatées et suivies, ne trahissaient-elles pas l’intensité d’une affection sentimentale, pour cette terre perdue qu’on pouvait reconquérir.

Le printemps s’annonçait. M. Meurville allait se mettre en route ; les bourgeons gonflaient la pointe des branches d’arbres ; les enchères, toujours attardées, pouvaient avoir lieu ; déjà, on était venu s’enquérir des mises à prix chez les notaires. La politique (et maître Herluison était un grand liseur de journaux), pouvait faciliter une vente, jusque-là si difficile.

La chambre des députés venait, par une loi, de bannir à jamais la branche aînée des Bourbon’s, en offrant ainsi un appât aux bourgeois riches, qui devaient être l’aristocratie du nouveau régime. La meilleure des Républiques ne livrerait pas de biens nationaux à la spéculation ; mais elle préparait des transactions entre les nobles ruinés, auxquels le milliard d’indemnité n’avait donné que des illusions fugitives, et les commerçants millionnaires qui voudraient blasonner leur comptoir.

Herluison était de son époque.

Les huissiers ne marchent ni à la tête, ni à la queue du troupeau ; ils voltigent sur les flancs pour harceler ceux qui s’attardent et qui perdent de vue le pâturage. Herluison avait non pas le génie qui crée les moyens d’agir, mais le génie pratique et rusé qui profite des moyens offerts.

Marcienne et la comtesse ne se doutaient pas de ce tournoiement de vautour financier au-dessus de l’idylle de leur amitié.

Madame d’Arsonval, en sortant de ce sommeil de son intelligence, gardait des lenteurs de pensée, des timidités de volonté, qui la faisaient l’égale et parfois l’inférieure de Marcienne, et Marcienne, tout en prévoyant un déchirement prochain, heureuse, comme les natures héroïques, du bonheur actuel, sans thésauriser pour l’avenir, se livrait naïvement à la joie de son œuvre, n’en attendant pas de récompense.

Il était vrai que par une attraction naturelle à l’approche du printemps, et à mesure que la guérison se fortifiait, les promenades s’étaient dirigées vers la forêt, aux alentours du château.

Clélie d’Arsonval, restée naïve, et trouvant dans sa jeune compagne l’élan, la pousse printanière que son pauvre cœur, brisé par un grand coup, ne lui donnait plus, aspirait par les poumons de Marcienne l’air vif, les senteurs des bois en éveil. Elle perdait de sa pâleur, en voyant les joues de Marcienne se colorer. Tous les quatre par certains jours de soleil, s’asseyant sur les roches, sur les fougères, sur les arbres abattus, aspirant la grande caresse de la forêt, riaient, causaient, dans des épanchements enfantins, où la fille du tailleur paraissait la maman, étant la plus raisonnable, où la comtesse paraissait la plus petite fille, étant la dernière à battre des ailes dans cet éveil de la jeunesse.

Si Herluison avait pu rejoindre Marcienne et la comtesse, les suivre en se cachant, il eût entendu, ce jour-là, la comtesse dire sa compagne avec un soupir :

- Je voudrais bien rester ici, toujours.

- Dans le château ? demanda timidement Marcienne,

- Dans le château, ou dans la maison là-bas, pour ne plus vous quitter.

Marcienne sourit, mais devint rêveuse. 

Elle souriait, parce que l’idée d’une séparation prochaine la faisait souffrir, et qu’elle cachait toujours ses douleurs sous un sourire. Mais elle réfléchissait, pour trouver le moyen d’empêcher, d’attarder cette séparation.

- Si votre père le voulait ! murmura-t-elle.

- Voudra-t-il ? répondit la comtesse.

Elle ne pensait jamais à son père qu’avec crainte. Toute petite, elle n’en avait jamais reçu une caresse ; et quand elle pouvait flatter sa vanité, elle lui avait fait une blessure qu’il n’oublierait jamais. 

Madame d’Arsonval eut une ombre de tristesse que Marcienne voulut dissiper ; mais il ne fallait pour cela ni songer au château, ni trop se plaire dans le bois, ni aspirer avec trop de plaisir l’air du printemps.

 

 

V

 

 

LE RÉVEIL

 

 

Depuis que la comtesse était guérie, Marcienne, qui avait installé tout à fait Léo et Diane près de leur mère, pour qu’ils continuassent le charme du traitement, et pour les soustraire autant que possible à Rose Gautier, revenait coucher tous les soirs chez son père.

Paupe, en se retrouvant seul avec elle, en ayant ainsi un prétexte pour prolonger un peu sa veillée, en la regardant, en l’écoutant même lui parler de la comtesse, se trouvait récompensé, dédommagé, et s’endormait sans maudire personne.

Le lendemain de la promenade remarquée par Herluison, à huit heures, comme Marcienne, ayant fini le ménage de son père et fait sa toilette avec le soin qu’elle y mettait depuis quelque temps, se disposait à sortir, pour rejoindre madame d’Arsonval, le facteur poussa la porte et tendit une lettre.

- C’est de M. Sainton, dit machinalement le tailleur en la décachetant, et dès que le facteur se fut retiré.

Marcienne qui, depuis quelques jours, vivait dans l’attente vague d’une épreuve pour laquelle elle armait tout son courage, pâlit et porta la main à son cœur.

Paupe relut deux fois la lettre, non pour la comprendre mieux, car le style de M. Sainton avait au moins le mérite d’être clair comme le cristal et précis comme un chiffre ; mais pour se composer mieux la physionomie, qu’il devait avoir en communiquant cette grave nouvelle a sa fille.

Il prit le parti de sourire, de son mauvais sourire d’autrefois. Marcienne ne fut que plus alarmée.

- Est-ce que M. Meurville est arrivé ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforçait d’affermir.

- Non ; M. Sainton croit même qu’il n’est pas encore en route.

- De sorte, qu’il ne viendra pas ici avant la fin du mois ?

- Il paraît qu’il n’y viendra pas du tout.

- Comment ?

- M. Sainton me transmet les ordres formels qu’il a reçus de son maître. C’est le caissier qui, dans les premiers jours de mai, viendra chercher la mère et les enfants, pour les conduire au Havre, au-devant de M. Meurville.

Marcienne se préparait à la visite du grand-père. Elle avait, dans sa tête, arrangé toute une scène d’effusion, dont elle pensait bien que ses chétives espérances recevraient un peu de rosée.

Il était invraisemblable que Mr. Meurville détachât d’elle Léo. Diane et la comtesse, sans laisser subsister un lien. En tout cas, elle n’avait pas prévu cette brutalité. Elle se mit à trembler de tous ses membres ; s’appuya à l’établi de son père, baissa la tête et laissa couler deux grosses larmes le long de ses joues.

Paupe vit les deux larmes de sa fille, et d’un ton relativement doux, mais dans lequel perçait pourtant l’âpre ironie d’un homme dont la logique triomphe : 

- Cela t ‘étonne, fillette ? tu croyais faire la connaissance de M. Meurville ?

- Je croyais qu’il tiendrait à nous connaître ?

- Eh bien ! moi, je m’attendais à cela, et cela m’arrange. Les bourgeois sont aussi ingrats que les nobles. Mon père avait enrichi les d’Arsonval, et tu sais comme ils se sont acquittés ! Toi, tu as voulu me donner la charge de ces deux enfants. Ce n’était pas assez ; tu y as joint leur mère ; nous avons payé de la mort de Maximilien les joues roses de ce garçon et de cette petite fille ; tu as guéri la comtesse, et ce parvenu aussi ingrat que des nobles, rougit de te remercier et d’entrer dans ta maison ! Ah ! les hommes ! hier, les seigneurs ; aujourd’hui, les bourgeois ; demain, je l’ai bien vu par le conseil municipal, ce sera le jour des paysans ! On ne fera jamais assez de révolutions, vois-tu bien, pour extirper l’orgueil et l’égoïsme !

Paupe lança la lettre avec colère parmi ses outils.

 Marcienne pleurait toujours, et pensait tout bas : 

- Ils vont partir ! je ne les verrai plus jamais, jamais ! qu’est-ce que je vais devenir ?

Le tailleur, qui devinait cette douleur, reprit avec une gaieté forcée :

- Ce n’est pas pour moi que je suis furieux ! Cela m’est bien égal de ne pas recevoir le salut ou la poignée de mains de ce marchand de cassonade ou de marmelade ! Mon état vaut le sien, et ma fille vaut la sienne. Veux-tu que je te dise ? Je redoutais sa visite. Il m’aurait fait quelque affront d’argent. L’insulte me viendra par M. Sainton ; les choses iront plus carrément avec celui-là ; je lui fermerai la porte, et tout sera dit. Il fera le paquet de la mère et des enfants, le bagage serait plus léger, car ils me devront toujours leurs habits de deuil, comme ils te doivent leur bonne mine. Je l’attends, M. Sainton ; le compte ne sera pas difficile à régler. Il verra que j’ai dépensé leur argent pour eux, sans qu’il me soit resté seulement la crasse d’un sou dans la main. Il acquittera les notes s’il en reste à acquitter, et tout sera dit... Nous reprendrons notre vie tranquille...

Marcienne ne put retenir un sanglot.

Paupe eut un tressaillement de colère ; et montrant à sa fille toute la jalousie dont son cœur s’emplissait :

- Tu pleurerais moins, n’est-ce pas s’il fallait m’abandonner pour les suivre ?

Mercienne releva la tête, et dit vivement : 

- Je n’ai jamais songé à les suivre et à te quitter. 

Paupe, honteux de l’injustice de son reproche, devant ce clair visage, voulut soutenir autrement l’infaillibilité de sa colère. 

- Voulais-tu donc les garder à perpétuité ? demanda-t-il rudement.

- Je ne sais pas ce que je voulais, reprit la courageuse enfant en essuyant ses larmes ; je me préparais bien à l’idée de les voir un jour s’en aller ; mais je ne m’attendais pas à ce qu’on les reprendrait ainsi, tout à coup. J’espérais m’habituer à leur départ ; maintenant, je ne pourrai pas...

Elle dit cela simplement, avec une vérité d’accent qui effraya son père, et qui l’irrita surtout.

- Cela devait-être, - répliqua Paupe, avec amertume. – Ces gens-là m’auront tout pris, jusqu’au cœur de mon enfant !

- Non, papa, je t’assure que je t’aime bien ; que je t’aime, au contraire, bien davantage depuis qu’ils sont là.

- Oui, dit le tailleur, parce que j’ai consenti à les garder ; mais quand ils n’y seront plus, tu ne m’aimeras plus.

- Ah ! papa, - s’écria la pauvre fille avec un désespoir naïf, - quand ils seront partis, c’est toi qui m’aimeras davantage ; tu me verras si malheureuse !

Paupe l’entoura de ses bras. Il avait bien le droit, ce tyran, de laisser voir toute sa fureur maternelle. 

- Je ne peux pas t’aimer davantage, - dit-il avec une émotion étrange. C’est toi qui les aimes mieux que moi. D’ailleurs, tu les aimes, et moi je les déteste !

En disant cela, cet homme stoïque essaya de cacher, dans le froncement de ses sourcils, deux larmes qui vinrent brûler ses paupières.

Marcienne se dégagea de l’étreinte de son père et le regarda fixement :

- Ce n’est pas vrai ! – lui dit-elle doucement, - tu ne les détestes pas .

- Moi ?

- Et tu souffres aussi de leur départ ?

- Moi ! souffrir de ce que je deviens libre ?

Moi, souffrir de ne plus voir ces enfants ?

- Qui ne t’ont rien fait.

- C’est vrai ; mais leur père !

- Ils n’avaient plus peur de toi, - continua Marcienne. – Diane me disait hier : « si je l’appelais aussi papa ! » Et Léo était fier, quand tu lui donnais la main.

Paupe ne répliqua pas ; il cherchait la main de sa fille. Quand il la tint, il la serra, et dit :

- A quoi bon parler de cela ! tu te fais de la peine.

Mais Marcienne reprit :

- Le caractère de Léo te plaisait...

- Je lui trouvais de l’énergie, c’est vrai ! M. Meurville en fera de la dureté.

- Il avait de la fierté comme toi !

- M. Meurville en fera de l’orgueil.

- Il t’obéissait en toute chose ! 

- J’étais juste avec lui, dit Paupe, dont l’œil étincela à travers des larmes.

- Pauvres petits, - ajouta Marcienne frémissante, - s’ils voulaient encore s’enfuir, qui saurait les rejoindre et les rapporter ? T’en souviens-tu, papa ? Tu n’aurais pas osé, ce jour-là, me dire que tu les haïssais.

- Je leur en voulais, cependant.

- Oui, parce qu’ils te croyaient méchant.

- J’aurais dû l’être, méchant, implacable, repartit le tailleur, quand toute cette histoire a commencé ! Je ne me trompais pas en maudissant ce comte d’Arsonval ! Ces enfants, je ne leur en veux pas, mais tu vois comme on leur apprend la reconnaissance.

- Ce n’est pas leur faute si M. Meurville a tant de vanité.

- Bah ! le grand-père est riche à je ne sais combien de millions ; il a de belles maisons là-bas ; il ne les aimera pas comme... tu les aimais, c’est impossible, mais il leur donnera des laquais pour les servir. Ils oublieront bien vite le tailleur, son établi, sa boutique...

- Madame d’Arsonval n’oubliera pas facilement.

- Elle a déjà perdu la mémoire pendant deux ans : elle peut la perdre encore.

- Oh ! ne dis pas cela, tu me ferais peur, - repartit Marcienne en se ranimant tout à coup. – Ce départ, en effet, peut rendre la comtesse malade autant qu’elle l’a été. Elle retrouvait ses idées dans les bois, aux alentours du château. Si M. Capron écrivait à M. Meurville et s’opposait à ce départ ? Un médecin a le droit de faire cette défense-là !

Paupe haussa les épaules.

- Est-ce que tu crois qu’il n’y a pas des médecins au Havre, et à Paris, pour rétorquer ce que pourra dire le médecin de Troyes ?

- M. Capron est un savant.

- Pour toi, pour moi. Le sera-t-il pour M. Meurville ?

- Il a de la volonté.

- Peut-il en avoir contre la volonté d’un père ?

Marcienne regarda le tailleur avec un ébahissement touchant. Ne savait-elle pas mieux que lui comment les pères obéissent !

La pensée de M. Capron fortifiait et consolait un peu Marcienne.

Elle invoquait dans son cœur la sympathie du docteur pour elle, plus que l’autorité scientifique du praticien.

- Ne parlons pas de la lettre de M. Sainton avant d’avoir reçu la réponse ou la visite du docteur, dit-elle à son père. Je vais lui écrire.

- Toi ? tu oserais ?... de ta grosse écriture d’écolière ?

- Tu ne me vois pas écrire depuis un mois, répondit Marcienne. La comtesse m’a appris à écrire comme elle, en fin.

- Si tu crois, en tout cas, que le docteur va se déranger pour une petite fille ?

- Je le crois.

- Qui lui paiera cette visite-là ?

- Moi.

- Avec quel argent ?

- Je le paierai comme cela, dit Marcienne en embrassant son père.

Le tailleur lui rendit son baiser, et se trouva tout à coup à bout d’objections, mais surtout à bout de forces pour parler.

Marcienne ne pleurait plus ; sa tristesse était armée et entrevoyait un allié.

Elle se disposait à sortir.

- Ecris si tu veux, lui dit son père ; fais venir tous les médecins en consultation ; ce n’est pas cela qui retiendra ici la comtesse et ses enfants. Il n’y aurait qu’un moyen.

Marcienne qui était près de la porte revint en courant à son père.

- Quel moyen ?

- Mais... il est presque impossible ?

- Dis toujours.

- Ce serait de faire acheter le château et les bois par M. Meurville.

- Sans doute ! s’écria Marcienne en levant les bras et en ouvrant de grands yeux.

- Oui, mais M. Sainton ne lui conseillera pas cette dépense ; et ce bourgeois qui ne vient pas chercher lui-même sa fille, de peur d’apercevoir seulement le haut des cheminées du château, ne se décidera jamais à y rallumer du feu.

- C’est vrai ! reprit Marcienne, en laissant retomber sa tête avec hit, découragement.

Elle réfléchit, puis dit avec un peu plus de confiance :

- Et si M. Capron l’ordonnait ?

- Une ordonnance d’un million ! jamais on ne la fera avaler à un homme comme M. Meurville.

- Alors, tu as raison, papa, il n’y faut plus songer.

Elle soupira, et monta les marches de la porte.

- Amoins que..., - balbutia encore Paupe en hésitant, et comme s’il parlait malgré lui... Il s’arrêta.

Sa fille tourna la tête vers lui :

- A moins que... ? répéta-t-elle en interrogeant.

Le tailleur se gratta le front d’un air de mauvaise humeur :

- A moins que M. Meurville ne soit tenté par la spéculation et le bénéfice à faire.

- Qu’est-ce que cela veut dire, papa ?

Le tailleur hésita de nouveau. Il lui répugnait de toucher, même pour se moquer de l’égoïsme des bourgeois, aux propos d’Herluison. Mais il jeta un regard sur sa fille, et la vit dans une si grande anxiété qu’il continua :

- Il paraît qu’avec un peu d’argent comptant et en manœuvrant d’une certaine façon, on pourrait sauver quelque chose de la ruine des d’Arsonval et avoir le château à bon marché.

- Qui t’a dit cela ? s’écria la jeune fille.

- Herluison, tu sais, l’huissier.

- Il en est sûr .

- Parfaitement sûr.

- Depuis quand t’a-t-il prévenu de cela ?

- Pour la première fois, le lendemain du départ du comte.

- Et tu n’as rien dit, tu n’as rien fait, tu ne m’en as pas parlé ? dit Marcienne en joignant les mains avec une stupeur douloureuse.

- Non, à quoi bon ?

- Ah ! papa, nous aurions cherché, nous aurions trouvé !

- Qui donc ?

- Mais on pouvait faire comprendre à m. Sainton...

- Bah ! – repartit brusquement le tailleur, - ces gens-là n’ont jamais besoin d’être avertis d’une bonne affaire ; ils la devinent. Je ne voulais rien tenter, rien comploter avec Herluison. il est un peu coquin, et ses clients le sont beaucoup ; il ne me convenait pas de me mêler d’une intrigue pareille. D’ailleurs, - ajouta-t-il en exagérant le mouvement de haine sincère qui le sollicitait, - ce château, ces bois, ont été le mauvais rêve de mes premières années de mariage ; il me semble que je serais débarrassé d’une malédiction si le château était démoli, si les bois étaient rasés... J’aurais dû avoir le courage de partir, de m’établir ailleurs... ; mais non, je suis resté pour les voir, pour les regretter, pour les désirer, avec le supplice de ne pouvoir rien faire de ces biens qui auraient dû être à moi. Ah ! pourquoi le feu n’en a-t-il jamais fait justice ?

Marcienne, cette fois, fut sans pitié pour son père ; elle lui en voulait de ce qu’il avait gardé si longtemps, pour l’enfouir, ce renseignement précieux. Elle croyait, d’ailleurs, sentir en lui le réveil d’un remords, qu’il lui plaisait de laisser grandir.

- Je veux voir M. Herluison, dit-elle.

- Je te le défends.

- Tu dis que M. Meurville pourrait trouver de l’argent à gagner ?

- Oui, mais l’homme qui remue des millions à la pelle ne va pas s’amuser à disputer à des usuriers les bribes d’une fortune qui n’est pas à lui. Il n’a pas doté sa fille ; il donnera du pain à ses petits-enfants ; il les installera au Havre : peut-être les enverra-t-il au bout du monde, à la Martinique, à la Guadeloupe, dans ce pays d’où il revient, pour s’en débarrasser. Je te dis que c’est un égoïste.

Paupe était, pour sa part, injuste et cruel, en ajoutant cette hypothèse aux mauvaises nouvelles reçues.

Marcienne pâlit, et s’appuya contre la porte, à l’idée de toute la mer jetée entre elle et ses amis ; puis, elle réfléchit que M. Meurville prendrait peut-être goût à aimer de si beaux enfants ; à avoir près de lui une personne aussi douce, aussi jolie, aussi tendre, que la pauvre comtesse.

C’était un homme sévère, ce n’était pas un monstre ; et puisqu’il était égoïste, il voudrait garder pour lui seul le plaisir de cette belle famille. Sans doute, ce serait toujours une séparation, mais on peut aller au Havre.

Elle sortit, avec cette frêle consolation, pour aller écrire de son mieux et au plus vite au bon docteur Capron.

 

 

 

VI

 

 

 

L’HÉRITAGE DES ENFANTS D’ARSONVAL

 

 

Marcienne n’avait pas trop présumé de la sympathie du docteur Capron. Celui-ci partit de Troyes au reçu de la lettre de la jeune fille, et sa première visite fut pour le tailleur.

Paupe, malgré tout, fut flatté de cette démarche, qu’une page de l’écriture de sa fille avait décidée. En voyant entrer le grand médecin du département, il n’eut pas la préoccupation dont il avait menacé Marcienne, de savoir qui payerait la visite ; et ce fut avec un empressement tout à fait cordial qu’il offrit une chaise au docteur, en lui offrant aussi de se rafraîchir.

- Je veux bien, - répondit M. Capron, - à condition que vous ajouterez un morceau de pain et trois œufs en omelette à la bouteille.

Marcienne parut aussitôt. 

Elle avait vu, de la maison voisine, l’arrivée du docteur qu’elle guettait peut-être. La jeune fille eut un rire superbe, triomphant, qui emplit sa bouche, et qui se répandit en lumière sur son visage, en entendant M. capron commander son déjeuner.

D’abord, elle courut au vieux médecin, ne sachant si elle devait lui tendre le front, les joues ou les mains.

M. Capron lui serra les mains, lui effleura les joues d’une petite tape amicale, et lui mit un bon baiser paternel sur le front. 

Je n’ai pas fait le portrait du docteur. A quoi bon ? Ne le voit-on pas, en cherchant à se souvenir des vieux médecins de notre enfance ? Avec cette familiarité des praticiens de province, qui n’ont pas besoin de solennité pour être respectés, qui, passant brusquement du château à la ferme, de la préfecture au taudis, faisant des visites dans la rue, ne peuvent traverser une place les jours de marché, sans s’y laisser dépouiller de quarante consultations prélevées par les paysans ; philosophes dispensés d’hypocrisie devant le curé qui les traite en confrères d’une autre religion, plutôt qu’en paroissiens ; bourgeois intelligents, presque toujours amis forcenés des traditions, des antiquités locales ; s’amusant à des collections ; membres des sociétés littéraires ; présidents des comités en temps d’élections, et en cas de révolutions ; libéraux par expansion naturelle, j’allais dire par hygiène, par besoin de force, par nécessité de multiplier la vie ; gourmands, gourmets, sachant se résigner au mauvais vin, à la mauvaise nourriture des clients de banlieue et de villages, très-sévères pour les estomacs des autres, et se donnant pour eux toutes sortes d’indulgence, qu’ils partagent à table entre leurs convives ; bourrus avec bonté, arrondissant leur fortune sans qu’on sache jamais comment ils parviennent à se faire payer ; ne se retirant jamais du travail ; mourant à leur tour, comme un de leurs malades, sans s’être donné le loisir de contempler, de leur retraite, la vie qu’ils ont traversée, remuée, animée, égayée !

Tel est le portrait, ressemblant, au moins vers 1830, de la plupart des médecins de province ; et tel était celui de M. Capron, avec les signes particuliers d’une chevelure grise, presque blanche qu’on croyait poudrée, volumineuse, ébouriffée, d’une grosse bouche toujours béante, pour laisser passer un gros rire charriant de bonnes paroles, de joues colorées, d’un ventre assez rond auquel n’adhérait jamais le gilet, trop fréquemment relevé pour permettre de fouiller dans le gousset, où reposait si peu la grosse montre à répétition.

Sensualiste par tempérament, par état, par habitude, M. Capron, comme beaucoup de médecins de province qui n’ont pas le temps d’équilibrer leurs idées, et qui ont peur de se laisser trop attacher par la matière, était sentimental avec attendrissement.

Blasé sur les infirmités visibles, impassible

 devant la mort, il pleurait aux distributions de prix, quand il couronnait les petites filles qu’il avait mises au monde. Il condamnait des poitrinaires et ne pouvait lire, sans une émotion profonde, l’élégie de Millevoye sur la chute des feuilles.

On comprend l’importance que cet homme sensible attachait à la destinée de Marcienne. Il prétendait avoir découvert dans cette jeune fille le génie de la tendresse ; et son imagination allant plus vite que les jours, les semaines, les mois de son héroïne, il voyait dans l’avenir un  roman sérieux, tout à fait dans le goût de la littérature de sa jeunesse, se dégager d’événements qui n’eussent paru à d’autres que des occasions de souvenirs charmants ou mélancoliques.

En recevant la lettre de Marcienne , il s’était récrié sur l’infaillibilité de son diagnostic, et s’était dit :

- Voilà le commencement !

A peine si c’était le prologue.

Remettant toutes visites de la ville, le docteur était parti en toute hâte.

La lettre de Marcienne n’était pas longue ; elle annonçait le prochain départ de la comtesse et de ses enfants avec M. Sainton, et elle demandait au docteur s’il ne trouvait pas qu’il eût du danger pour la comtesse dans ce voyage.

 M. Capron n’avait pas été dupe de cette solitude qui se trompait elle-même.

Il ne parla pas d’abord de l’objet de son voyage. Il voyait la fille du tailleur aller et venir, battre les œufs, préparer l’omelette, tandis que Paupe mettait le couvert et allait tirer le vin à la cave ; et à l’air calme, résolu de Marcienne, ce brave homme devinait un cœur brave qu’on eût humilié par un empressement banal.

Son petit rapas terminé, devant Paupe et Marcienne qui le regardaient manger, tout glorieux de son appétit, il essuya sa grosse bouche et dit enfin : 

- Eh bien, mon enfant, on nous enlève notre malade ?

- Puisqu’elle est guérie ! dit Paupe.

 

- Guérie ! guérie ! sans doute, mais on fera tant !... 

- N’est-ce pas, monsieur, - hasarda Marcienne, - que c’est une grande imprudence ?

- Oui, mais que pouvons-nous y faire ?

Un petit silence succéda à ces paroles, rapidement échangées.

Le docteur attendait qu’on lui proposât un moyen. Marcienne, les yeux baissés, hésitait à demander qu’on engageât la lutte contre la tyrannie de M. Meurville, et M. Paupe, la figure troublée, ne sachant au juste ce qu’il devait souhaiter, regardait alternativement sa fille et le docteur.

Marcienne se hasarda enfin :

- Si vous écriviez à M. Sainton que madame la comtesse ne peut pas voyager ?

Le docteur hocha la tête : 

- Je te le disais bien, - s’écria Paupe, - que ce moyen-là ne valait rien.

- Alors, il reste l’autre, reprit Marcienne, qui pâlit légèrement.

- Voyons ! – répliqua le docteur, - quel est l’autre moyen ?

 - C’est, - dit Marcienne, - de faire acheter le château et la terre d’Arsonval par M. Meurville.

Le docteur se renversa en arrière avec un rire d’étonnement :

- Rien que cela ! – dit-il à Marcienne. – C’est une idée de vous, mon enfant ?

- Non, monsieur ; elle est de papa.

- De vous, Paupe ? Décidément vous aimez bien cette famille.

- Je n’aime que Marcienne, répondit le tailleur.

- Cela vous ferait donc bien de la peine, mon enfant, demanda le docteur, de ne plus les voir ?  

Marcienne affermit sa voix avant d’oser parler.

- Oui, monsieur, - dit-elle, - j’aurais beaucoup de chagrin ! mais, s ‘il le faut...

- Le château et les bois ne sont donc pas vendus ?

- Non, docteur, - repartit Paupe, - jusqu’ici il n’y a pas eu d’acquéreur ; pourtant il pourrait se faire que, d’ici un mois ou deux, l’enchère dût couverte.

M. Meurville ne va pas s’amuser, pour sceller une réconciliation à laquelle il se prête mal, à payer les folies de son gendre, murmura M. Capron.

- Voilà précisément ce que je disais à Marcienne.

- C’est vrai ! – répliqua Marcienne ; - mais tu m’as dit aussi que M. Meurville pouvait être tenté par le bon marché.

- On aurait le domaine pour rien ? demanda le médecin.

Paupe allait protester.

- Papa, raconte donc, - continua Marcienne, - tout ce que M. Herluison t’a expliqué.

Le tailleur résuma les conversations qu’il avait eues à diverses reprises avec l’huissier.

Le docteur Capron parut frappé de leur importance.

- Pourquoi n’avez-vous jamais parlé de cela à M. Sainton, et même à moi ?... demanda-t-il.

- Parce que l’huissier ne voulait pas être compromis vis-à-vis de ses clients.

- Ah

L’excuse parut médiocre au médecin.

Mais Marcienne ne voulut pas que la réserve de son père lui nuisît dans l’esprit du bon docteur :

- Papa, dit-elle avec empressement, avait peur de paraître se mêler de ces choses-là, par intérêt.

- Bah ! quand vous auriez eu un avantage dans l’opération, où serait le mal, monsieur Paupe ?

- Non, non, - s’écria Paupe en se redressant et avec des éclairs dans les yeux ; - jamais ! ces biens-là me portent malheur !

- Comment cela ?

- Vous ne savez pas l’histoire du père Paupe ?

Le docteur confessa son ignorance.

Le tailleur, alors, raconta ce que nous savons, sur l’achat des biens nationaux et sur la restitution au retour des Bourbons.

- Ma foi ! j’ai un vague souvenir de l’affaire, - reprit M. Capron en se levant et en se promenant dans la chambre. – Votre père était un brave homme, monsieur Paupe, et il y a de sa vertu dans le cœur de votre fille.

- Et moi, ne sui-je pas digne d’être son fils ? demanda fièrement le tailleur.

- Vous, - dit le médecin en se croisant les bras et en se posant en face de Paupe avec un air de reproche et de feinte colère, - vous, je vous dirai votre fait... plus tard.

Paupe devint rouge. La plaisanterie lui pinçait le cœur.

- Pourquoi pas tout de suite, docteur ? 

- Vous le voulez. Eh bien, monsieur Paupe, vous êtes un faux méchant, un  galeux qui n’a pas la gale, un scélérat auquel je ferai donner le prix Monthyon, si cela continue ; un entêté pourtant, qui a commis une sottise par des scrupules, par des semblants de rancune, par orgueil de sa probité : vous ne mériteriez pas une fille comme celle-là, si vous ne mettiez pas en dépôt dans son cœur la bonté, la délicatesse que vous maltraitez dans le vôtre. Êtes-vous satisfait ? Quand nous aurons le temps, je vous en dirai plus long encore.

Marcienne joignait les mains avec reconnaissance.

Paupe essuya son front que sa sueur inondait :

- Vous vous moquez de moi, docteur ? dit-il.

- Oui, mais c’est égal, je suis furieux ; et vous, ne vous moquez-vous pas du monde avec vos airs féroces ? Mon enfant, - ajouta le médecin en prenant les mains de Marcienne, et en agitant sa grosse tête illuminée par l’enthousiasme ; - savez-vous que ce serait très-beau, si une gamine comme vous renouvelait l’action du grand-père par des moyens différents, et rendait à cette famille son château avec un peu de fortune ?

Paupe mit ses deux poings sur ses yeux, comme s’il eût été ébloui du rayonnement de Marcienne ; mais, en réalité, il tamponnait deux larmes indiscrètes, qui voulaient déborder.

- Oui, vous, mon enfant, vous pourriez faire cela ! Je ne sais pas encore comment ; mais vous avez une foi qui se communique. Oui, vous êtes capable de séduire M. Meurville, M. Sainton, les créanciers des d’Arsonval... Où demeure cet huissier ?

Paupe, tout tremblant de la vibration transmise, autant par Marcienne, que par les paroles de M. Capron, donna l’adresse de Me Herluison.

- Fort bien, - dit le docteur, en retroussant son gilet pour tirer sa montre qu’il consulta, - j’ai le temps de grimper jusque chez lui, à pied. La course me fera du bien. J’ai cru comprendre que ce maître Herluison est un maître finaud.

- Oui, docteur.

- Alors, il écoutera mieux que vous les offres de bénéfice ?

- N’ayez crainte d’être mal écouté !

- Tant mieux ! Se servir des coquins pour faire le bien, c’est le triomphe de la vertu ! Avec les honnêtes gens la victoire est trop facile. On lui graissera les ongles autant qu’il le faudra et il nous mettra ses clients en pièces.

- Il est bien entendu, docteur, - repartit Paupe, en s’arc-boutant sur la jambe d’Iéna, que si vous stipulez pour lui, vous ne stipulez pas pour moi.

 - Pour vous ! oh ! non. Il vous faudrait le château, le domaine, et peut-être les bois du Gouvernement par-dessus le marché ! – dit le médecin en riant. – Non, soyez tranquille, je ne stipulerai rien pour vous, que la clientèle du château et le privilège exclusif de faire des livrées. Serez-vous content, jacobin ?

Paupe essaya de sourire ; mais sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, les malices du docteur, qui le ravissaient intérieurement, lui donnaient en même temps l’envie de pleurer.

- Madame d’Arsonval a t-elle lu la lettre de M. Sainton ? demanda le médecin.

- Non, pas en encore, répondit Paupe, Marcienne a voulu vous attendre.

- Vous avez bien fait. Je vais la lui lire ; donnez-la moi ; et vous, mon enfant, allez prévenir la comtesse de ma visite.

Marcienne sortit toute heureuse, persuadée qu’avec un allié comme M. Capron le succès était certain.

Pauvre Marcienne ! M. Capron la regarda s’éloigner, avec un sourire qui décroissait, comme une lumière qui va s’éteindre. Quand elle eut franchi le seuil de la porte, il était grave et sa gravité étonna le tailleur, qui lui demanda :

- Vous n’êtes pas sûr de réussir ?

- La médecine, monsieur Paupe, apprend à se défier de tout ; à ne pas plus compter sur les meilleurs remèdes, qu’on ne doit désespérer des maladies, communément mortelles.

 - Non, non, - murmura le tailleur, avec un soupir involontaire, - jamais M. Meurville ne voudra acheter le château.

Le médecin réfléchissait.

- Il ne reste donc plus de parents de M. d’Arsonval ? reprit-il enfin.

- De ce nom-là, il n’en reste plus. Il y a bien, en Allemagne, à Heidelberg, un oncle maternel du comte, le comte de Ville-sur-Terre, un vieil émigré qui n’a jamais voulu rentrer en France !

- Est-il riche ?

- Le comte d’Arsonval était parti pour lui emprunter, disait-il, quelques centaines de mille francs. Il faut qu’il ait emporté une fortune, ou qu’il s’en soit fait une là-bas, car il a boudé le milliard, et vous savez si les émigrés en général sont revenus vite à la curée.

- Le comte de Ville-sur-Terre ? Oui, je me le rappelle ; il avait ses pigeonniers sur les coteaux de la vallée d’Aube. Je l’ai connu, il y a quarante ans ; c’était un joli garçon, passablement fou, un  terrible coureur d’aventures, qui avait enlevé la femme d’un conseiller au bailliage de Troyes. Il est mon aîné, et, s’il vit encore, il a plus de soixante-dix ans ! Êtes-vous sûr qu’il ne soit pas mort ?

- Je sais qu’il y a neuf mois, M. d’Arsonval partait pour aller le trouver.

- Oui, ce voyage dont le comte n’est pas revenu !

- Je sais que M. de Ville-sur-Terre était en Italie, quand M. d’Arsonval a sonné à sa porte à Heildelberg.

- Que diable allait-il faire en Italie ? Était-ce au pape ou aux Italiennes qu’il allait se confesser ? Depuis la mort du comte d’Arsonval, on n’en a plus eu de nouvelles ?

- Non, docteur.

- Mauvais signe ! ce n’est pas de là que le secours nous viendra. Il ne faut pas y songer.

- Le mieux à faire, monsieur Capron, serait de préparer Marcienne à cette séparation.

- Pauvre enfant !

- Est-ce que vous croyez qu’elle pourrait en faire une maladie ? demanda naïvement le tailleur, avec une inquiétude presque superstitieuse.

- C’est possible, répondit le médecin.

- Ah, j’ai tort de ne pas les haïr toujours, et, de plus en plus, ces gens qui se sont mêlés malgré moi à mon existence, et dont il n’est plus possible de se séparer, sans que ma fille soit en danger ! J’aurais dû le chasser, comme j’en avais la bonne envie, ce comte d’Arsonval ?

- C’eût été peut-être un plus grand malheur pour vous !

- Un plus grand malheur ?

- Vous êtes décidément ingrat, monsieur Paupe, envers cette famille d’Arsonval.

- Je voudrais bien savoir comment.

-  Vous ne voyez pas, aveugle que vous êtes, tout ce que votre enfant a gagné en esprit, en grâce, en contentement, en santé depuis ce jour-là.

Paupe regarda à plusieurs reprises, en levant haut la tête, pour chercher à lire dans les yeux du médecin le sens vrai de ses paroles, en l’abaissant ensuite, pour s’interroger lui-même. Il avait peur d’être dupe d’une plaisanterie. Mais M. Capron ne plaisantait pas.

- Oui, - continua ce dernier, - cette amitié-là a été pour votre fille un soleil qui l’a vivifiée. Elle aura, je l’espère bien, assez de force pour supporter la séparation, si la séparation est inévitable ; elle n’en eût pas eu pour vivre toujours dans l’isolement, dans la tristesse où vous la laissiez.

- Moi, vous m’accusez ? dit Paupe avec une brusque indignation.

- Je vous accuse de vouloir contrarier sa vocation, et sa vocation, c’est de répandre son cœur autour de cette famille-là. Je vous dis qu’elle a de l’héroïsme du père Paupe. Laissez-la faire et laissez-moi faire ! J’entre chez madame d’Arsonval et j’irai ensuite chez votre homme.

M. Capron tapait sur l’épaule du tailleur.

- Après tout, - lui dit-il en ricanant, serait-ce un si grand malheur pour vous d’aller vous établir tailleur au Havre ? Les marins ne sont pas plus difficiles à habiller que les sabotiers.

Cette fois, Paupe comprit clairement que le docteur se moquait de lui. Il ne répliqua pas.

- Mais non, - reprit le médecin, - vous ne voulez pas quitter vos terres, vos bois, votre château ? Eh bien ! nous allons faire le possible et l’impossible, votre fille et moi, pour qu’on ne dérange pas votre contemplation.

Le docteur eut un gros rire qui lui servit de prélude, et, sans trop savoir pourquoi, il sortit en fredonnant un air de la Dame blanche. C’était, depuis six ans, l’opéra à la mode. Dans la rue, M. Capron justifia par une remarque cette tentative musicale.

- Si je pouvais faire de Marcienne une autre petite Dame blanche rendant le château des comtes d’Arsonval, comme la gentille dame rend le château d’Avenel à l’héritier dépossédé ! Oui, mais il lui manque la cassette à donner pour l’enchère ; et je ne puis jouer le rôle du capitaine Brown ! C’est dommage. Il faut pourtant que cela se fasse ! Ah ! monsieur Sainton, vous vous êtes moqué de moi avec Paul et Virginie. Je me vengerai de votre roman, par un dénouement d’opéra-comique !

J’ai dit que le docteur était très-sentimental. Ce fut avec le refrain des chevaliers d’Avenel à la bouche qu’il entra chez madame d’Arsonval.

Pendant ce temps, Paupe, abasourdi, appuyé, les deux coudes sur son établi, et la tête dans les mains, se demandait :

- Comment ! Il faut que je me félicite des événements qui m’ont causé tant de fureur ? Il faut que je souhaite la restauration de leur fortune, leur rentrée dans ce château, par reconnaissance pour leurs bienfaits envers Marcienne ! C’est elle qui leur doit la vie ? Je m’y perds ! Je croyais pourtant bien être dans la raison, dans la justice, dans mon droit ! Comment m’y reconnaître ?... Oh ! ce Meurville, quel père dénaturé ! Il ne sacrifierait pas son orgueil, ses ressentiments à sa fille ! Il conservera de la rancune au comte d’Arsonval, quand il y va de la raison, de la vie de son enfant ! C’est abominable ! Je sens que je le hais, ce bourgeois égoïste !

Paupe était satisfait de trouver quelqu’un à haïr, au moment où l’on faisait le siège de ses anciennes inimitiés. Il ne s’apercevait pas que sa logique prenait une singulière revanche, en maudissant dans M. Meurville un entêtement qu’il pouvait plus justement se reprocher. Il vint, sur le pas de sa porte, aspirer l’air du printemps, qui avait la senteur des grands bois d’Arsonval, et, malgré sa probité rigide et hérissée il pensait au dedans de lui :

- Il est bien heureux qu’Herluison soit un coquin ; sans cela tout serait perdu !

 

 

 

VII

 

 

LA LOTERIE

 

 

Ce qui fut dit, dans le long entretien du docteur Capron et de l’huissier, ne saurait être analysé, sans alourdir notre récit.

La scène fut intéressante pourtant, et eût mérité au moins un spectateur.

Ces deux joueurs, dont l’un était observateur par profession, et l’autre, rusé par nature et par intérêt, se tâtèrent, s’étreignirent, se comprirent, sans arriver tout à fait à s’entendre.

Herluison, qui s’était si souvent épanché avec le tailleur, pour s’en faire un complice dont il eût disposé à sa guise, se tint sur une extrême réserve d’abord, avec un homme comme le docteur, qui pouvait le compromettre ; il ne céda que sous une pression obstinée, en reculant, après chaque condition faite et bien stipulée. Au fond, il avait peur que cet honnête homme ne lui prît son secret, c’est-à-dire celui de ses clients, et le faisant éclater ensuite au grand jour, ne réduisît les dettes de la famille d’Arsonval, par une esclandre publique, au lieu d’en obtenir l’allégement, la remise partielle, par des manœuvres subtiles, dont Herluison se réservait le privilège.

Mais quand, après un déploiement de tactique, admirable de part et d’autre, Herluison eut la certitude de n’être pas frustré des commissions dues à un négociateur de sa force, il se confia à M. Capron et lui dévoila en détail les coquineries des créanciers.

Le médecin, devant les mystères de l’usure, devant les pièges tendus à l’étourderie, à la vanité, au désordre, ressentait la curiosité d’un anatomiste, et, dans un élan d’admiration pour l’enchevêtrement des turpitudes que Me Herluison disséquait devant lui, il faillit dire à l’huissier : - Mon cher confrère !

Mais, les coquineries une fois révélées, le plus difficile restait à faire : qui fournirait le nerf de la guerre ? L’huissier avoua que la lettre de M. Sainton détruisait, ou rendait bien fragile l’hypothèse d’un concours énergique de M. Meurville. Tout au plus obtiendrait-on de lui, comme tuteur naturel des enfants, un acquiescement aux démarches et aux marchés faits par d’autres.

Si Paupe, au lieu de s’enfermer dans une bouderie mystérieuse, dans une finasserie de paysan qui se défie des gens d’affaires, avait voulu s’associer à l’huissier, le caissier eut été circonvenu plus tôt, et, par le caissier, M. Meurville pouvait être attendri. Mais, au dernier moment, en quelques semaines, en quelques jours, comment séduire à la fois un caissier et un armateur par des raisons de sentiment, ou par l’espoir d’un bénéfice qu’on n’avait plus le temps de faire suffisamment miroiter pour les éblouir ?

D’ailleurs, M. Capron trouva l’huissier très enclin à un brusque virement de gouvernail. Herluison n’était pas homme à nourrir de longues chimères. Les bois et le château, tenus sous ses griffes, pouvaient lui échapper par une adjudication subite, et il s’était juré d’en garder un morceau.

Il n’avait pas nui à ces remises successives de vente, qui réservaient toujours la question ; il devait se hâter maintenant. Puisque M. d’Arsonval était mort ; puisque Paupe n’avait pas su tirer des enfants et de la veuve des plaintes assez touchantes pour attendrir M. Meurville ; puisque ce maladroit, par une convoitise farouche et goulue, (car Herluison faisait toujours au tailleur l’honneur de la croire finaud et intéressé), s’était, dès le début, refusé au pacte si judicieusement proposé par l’huissier, celui-ci était résolu à manœuvrer différemment, et à se faire un mérite auprès des créanciers, des acquéreurs qu’il pourrait trouver. Les créanciers, en effet, se souciaient peu de rester les acquéreurs de droit, reconnus par la loi.

Sans doute c’était là un pis-aller. Mais pouvait-il se résigner aux maigres bénéfices de la procédure, aux frais soumis à la taxe ?

Voilà ce que Me Herluison, après un examen sincère des difficultés, avait laissé entrevoir au docteur.

Ce renoncement pouvait n’être qu’un jeu. Voit-on jamais le fond d’une âme d’huissier vraiment doué du génie professionnel ? Ce diplomate de village jouait-il, ou feignait-il de jouer le jeu de Talleyrand, qui, après avoir en 1814 exposé à Marie-Louise et au conseil de régence de l’empire les meilleurs procédés pour faire proclamer Napoléon II, ne se voyant ni secondé, ni compris, était allé, avec la même netteté de persuasion et la même force d’arguments, trouver les Bourbons, pour leur donner la couronne que d’autres ne savaient pas disputer.

Quoi qu’il en soit, M. Capron, en quittant l’huissier, parut édifié sur deux points. D’abord, sur la réalité des avantages qu’on pouvait obtenir par une offre, accompagnée de certaines insinuations, auprès des créanciers, ensuite, sur l’habileté pratique de Me Herluison.

Mais, il ne chantait plus le chant de victoire des chevaliers d’Avenel, en redescendant au village de X... et il avait ressenti un peu de honte de sa foi dans la puissance de Marcienne, devant les yeux rusés de Me Herluison. Il doutait de l’infaillibilité des ménestrels, et commençait à reconnaître que les huissiers sont des collaborateurs décourageants, pour préparer un dénouement d’opéra comique.

Il ne revint pas d’abord chez Paupe. Il alla chez la comtesse d’Arsonval, qu’il avait laissée tout effarée de la lettre de M. Sainton.

là il retrouva Marcienne, et ce visage si clair qu’on y prenait de la lumière en le regardant. Alors le courage lui revint ; la fièvre sentimentale le reprit, et lui qui, pendant deux heures, avait discuté avec le plus madré des hommes d’affaires, il attira aussi sérieusement à part cette jeune fille, pour examiner avec elle les arguments qu’on pourrait employer contre M. Meurville, et les moyens d’empêcher Herluison, ce Talleyrand de la forêt d’Othe, d’aggraver le tort fait par les clients à l’héritage des enfants d’Arsonval.

Marcienne et Capron parurent contents de leur conciliabule.

Le docteur et la jeune fille, après des chuchotements infinis, écrivirent ensemble et séparément des lettres, dont le docteur se chargea, et qu’il devait mettre à la poste à Troyes ; comme si le regard de Me Herluison eût pu lire à travers la boîte aux lettres du village.      

Quand il partit, M. Capron emporta un bon sourire et un bon baiser de Marcienne ; en revanche, il déchargea toute l’électricité de sa mauvaise humeur de la journée, dans un adieu ironique au tailleur.

- Avez-vous obtenu les renseignements que vous souhaitiez de Me Herluison ? lui avait demandé Paupe.

- Sans doute.

- Et vous espérez ?...

- J’espère gagner le château et les bois.

- Gagner ?

- Oui ; nous mettrons en loterie le domaine, à deux sous le billet. Je ne place pas un billet, je les garde tous. Je gagne. Je donne le château et les bois à votre fille. Vous rentrez dans le bien du père Paupe, à la charge seulement par vous, de loger, de nourrir la comtesse et ses enfants. Que dites-vous de cela ?

Paupe n’aimait pas qu’on se moquât de lui d’aucune façon, et, dans ce cas particulier, la plaisanterie le déchirait avec cruauté. Il grimaça un sourire par respect, mais il répondit avec un soupir :

- Alors, vous en êtes pour vos beaux projets ? J’avais eu raison de na pas écouter l’huissier.

- Vous avez eu tort. D’autant plus que, si vous lui portez intérêt, vous pourriez bien lui avoir fait perdre la commission qu’il se réservait.

- Comment ?

- Ah ! ça, c’est notre secret, à votre fille et à moi !

- Vous savez, docteur, qu’il ne faut pas songer à me faire quitter le pays !

- Le pays ? non. Mais votre maison, si vous avez les clefs du château ?

Paupe devint pourpre et ne put s’empêcher de dire :

- Vous vous moquez de moi, docteur ?

- Je n’en sais, ma foi, rien.

- Avec votre loterie ?

- Oui, une loterie, monsieur Paupe . Quelle aventure humaine ne ressemble pas à une loterie ? Vous ne croyez pas à mes billets à deux sous ? Vous avez raison. La vérité, c’est que votre fille a vu en rêve les numéros sortants, au premier tirage de la loterie. Elle gagnera ; c’est infaillible ; elle achètera le château et elle en fera ce qu’elle voudra.

Paupe, devant cette gaieté sonore, renonça à la pensée d’obtenir une confidence sérieuse du docteur. Il lui dit en grommelant :

- C’est dommage que Marcienne n’ait pas fait ce beau rêve-là plus tôt. Il y a longtemps que j’ai besoin de gagner un quine !

- Patience ! monsieur Paupe, repartit le docteur, - en quittant le ton de la moquerie, - vous avez mieux qu’un rêve pour vous garantir le bonheur de vos vieux jours. Vous avez votre fille.

- C’est pour elle que je regrette d’être pauvre, et surtout si maussade.

- Ne regrettez rien, je vous envie. Je passe pour un homme riche ; je le suis relativement à bien d’autres ; je n’ai pas encore eu le temps d’y regarder de près. Mais je n’ai pas eu d’enfants, moi, qui ai vu la joie de tant de pères de famille, et je donnerais mes rentes pour une fille bonne, intelligente, aimable, comme mademoiselle Marcienne.

- Vous la flattez, docteur, murmura Paupe, subitement confus de joie et d’orgueil.

- Vous savez bien que non !.

- Ainsi, docteur, vous ne voulez rien me dire de vos projets ?

- Ah ! vous croyez, parce que je suis attendri, que je vais me trahir ? Au revoir, monsieur Paupe.

Le docteur était déjà dans la rue. Paupe, qui l’avait reconduit jusqu’au milieu  de la chaussée, resta dehors, sur son banc, pour le voir passer. Peut-être, se ravisant, ce grand moqueur lui jetterait-il un renseignement, même sous forme d’ironie ? Peut-être aussi voudrait-il lui parler encore de Marcienne ! Il en parlait si bien !

Quinze jours passèrent.

Dans la petite maison de la comtesse, où Paupe n’entrait jamais, on faisait bien des suppositions, bien des rêves, bien des prières.

Marcienne se multipliait pour entretenir les illusions, les espérances. Elle-même, elle était tour à tour d’une gaieté haletante, et d’une grande mélancolie. Elle avait des heures d’élan, des battements d’ailes, qui soulevaient d’un souffle ces trois petites âmes dont elle était le conseil et la consolation ; puis des heures résignées d’abattement à plat, où l’horizon qu’elle avait cru voir et qu’elle avait illuminé, s’éloignait, disparaissait dans l’infini. 

On ne faisait plus de promenades dans les bois, aux alentours du château ; on craignait de défier le sort, en paraissant s’y plaire. On évitait de regarder de ce côté-là, quand on sortait, pour aller sur les chemins, sur les grandes routes, comme au devant du libérateur espéré. On rentrait le soir, avec une lassitude qui ne tenait pas à la fatigue de la promenade, et l’on s’éveillait le lendemain avec un appétit de nouvelles qui durait jusqu’au passage du facteur dans la rue.

Paupe, pour sa part, était réellement tourmenté. Il avait cru ne l’être d’abord qu’à cause des cachotteries singulières du docteur et de sa fille ; il avait, une fois ou deux, après le départ de M. Capron, tenté un effort timide pour obtenir de Marcienne un partage de ses secrets. Mais Marcienne, chaque fois, lui avait refusé, en souriant d’un faible sourire.

Il en était, de ces projets, de ces complots de la jeune fille et du médecin, comme du château, du parc et des bois. Elle ne voulait pas les trop regarder, de peur de les voir s’évanouir, sous le clair rayon de son bon sens ; et elle ne voulait pas en parler, de peur qu’on s’en moquât.

Paupe, agité, piétinant dans son inquiétude, avait aussi des battements de cœur terribles, quand le facteur passait.

Il lui en voulait toujours, quand il était passé, de n’avoir pas déposé une lettre, fût-ce une mauvaise nouvelle, à sa porte.

Dans la première semaine de ces quinze jours, le tailleur rencontra Herluison, et pour la première fois, loin de la fuir, il l’aborda.

L’huissier gardait rancune, mais sans trop le laisser voir ; et Paupe flattait l’huissier, mais sans se départir de ses préventions. Ils s’interrogèrent, ne purent se renseigner sur rien, et se quittèrent, en laissant pour ainsi dire un fil attaché de l’un à l’autre, qui devait les faire se rejoindre.

Quinze jours après la visite de M. Capron, l’huissier, passant un jour, en tenue de voyage, devant la maison du tailleur, frappa aux carreaux. Paupe souleva aussitôt le bas de sa fenêtre à guillotine, sans se déranger de son établi, et tendit la tête au dehors. Il pressentait du nouveau.

Avez-vous des commissions pour Troyes ? lui demanda Herluison .

- Vous partez ?

- Oui, l’avoué m’attend au sujet du château. Il paraît qu’on a reçu des propositions d’achat.

- De qui ?

- Je n’en sais rien. Mes clients veulent en finir. Mais soyez content, monsieur Paupe, vous qui en vouliez tant au château, vous ne pourrez plus lui montrer le poing. On ne l’achète que pour le démolir.

M. Paupe, qui soutenait la fenêtre levée au-dessus de son cou, faillit la laisser tomber, tant il fut surpris.

- Ah ! dit-il d’une voix étranglée, et avec une épouvante qui lui étreignait le cœur.

- Est-ce une arrière-garde de la bande noire qui fait l’opération ? je l’ignore, continua l’huissier. 

- M. Capron ne vous a pas écrit ? reprit le tailleur.

- Non, mais je le verrai. Il doit connaître, d’ailleurs, l’offre dont me parle l’avoué.

- Ah ! alors, M. Capron n’a trouvé personne, lui, pour acheter, pour conserver le château ? demanda Paupe, du même ton, morne et doux.

- Probablement !

- Est-ce qu’on coupera les bois aussi.

- En partie, du moins, c’est supposable.

Paupe retira la tête comme si elle courait le danger d’être prise par la guillotine vitrée. Il fit descendre lentement la fenêtre en la maintenant avec sa main. Comme il saluait l’huissier, à travers les carreaux pour lui dire adieu, Herluison se baissa, afin que ses paroles pussent encore passer par le guichet inférieur que formait le vitrage presque abaissé :

- Demain, en revenant, je vous donnerai des nouvelles, monsieur Paupe. 

- J’y compte, dit le tailleur, qui laissa tomber la fenêtre.

L’huissier était au bout du village, que le tailleur n’avait pas bougé. La tête penchée, abasourdi, il s’efforçait d’imaginer le tableau désastreux de la colline sans le château et sans les bois ; il ne pouvait parvenir à évoquer un horizon supportable.

- Cela ne devrait pas être permis, se dit-il, le pays sera découronné... Je ne veux pas voir cela. C’est trop insensé... Je m’en irai... Que va dire Marcienne ?

Il eut envie de sortir, de monter vers les bois, pour leur dire adieu, comme s’ils eussent dû tomber le lendemain, par enchantement. Il se gronda de cette pitié, qu’il ne pouvait se dissimuler à lui-même, pour une maison tant de fois maudite ; mais c’était pour rester fidèle à sa haine, croyait-il, qu’il restait fidèle au château ; et puis, n’était-ce pas le monument de son père, la preuve d’une erreur généreuse, d’une folie sublime du vieux jacobin ?

J’ai déjà expliqué comment Paupe, dès qu’il ne se retrouvait plus dans les méandres de sa logique, et dès qu’il perdait pied dans le sentiment, se réfugiait instantanément vers les hauteurs politiques où, tout enfant, il avait admiré son père. Là, aspirant un souffle héroïque, il avait raison, ou croyait avoir raison, des sophismes de sa sensibilité.

Cette fois plus que jamais, le refuge était nécessaire ; il opéra l’éclaircissement utile. Paupe, descendant de son établi, se mit à marcher ; il atteignit bientôt le sommet.

- C’était bien la peine, murmura-t-il, en gesticulant avec son poing, de sauver ce nid d’aristocrates, et de donner une pareille leçon aux royalistes, aux émigrés, à ceux qui accusent toujours les révolutionnaires de démolir ! Encore si c’était pour raser  une idée ! mais non, j’en suis sûr, c’est par spéculation qu’on va vendre les pierres, les briques, le toit. Ah ! si mon père voyait cela ! C’est une insulte à sa mémoire ! Et ne pas pouvoir m’opposer à ce crime.

Ce jour-là, comme Paupe était seul et n’avait pas auprès de lui Rose Gautier, retenue chez sa mère, Marcienne vint voir son père dans l’après-midi. Elle le trouva tout pâle, les cheveux hérissés, la barbe tordue par les crispations de ses doigts, marchant comme un fauve en cage.

En voyant entrer sa fille, le tailleur n’eut pas le temps de chercher un prétexte pour masquer son émotion. Il alla droit à elle, et tout ce qu’il put faire fut de commencer par une exclamation vague :

- Ah ! ma pauvre enfant !

- Qu’y a –t-il ?

- Nous avons bien du malheur !

Marcienne fut touchée, mais non effrayée ; il n’y avait pas de grand malheur survenu, puisque son père était là, vivant, devant elle.

Paupe, interrogé de nouveau, reprit :

- Sais-tu ce qu’Herluison m’a dit, il y a une heure ?

Marcienne pâlit au nom de l’huissier et attendit.

- Nous voulions faire acheter le château par M. Meurville ! – continua le tailleur en s’exaltant, en montrant toute sa colère pour cacher sa douleur ; - eh bien, sais-tu ce qu’on en fera de ce château ? On va le démolir. Il n’en restera pas une pierre ! On coupera les bois, on tondra la montagne. Tu chercheras alors la chambre de la comtesse, les jardins où les enfants allaient jouer.

- Qui fera cela ? demanda Marcienne indignée.

- Un acquéreur ; je ne sais qui !

- M. Capron nous aurait prévenus.

- On se cache peut-être de lui.

- On démolirait le château, on couperait les bois ? répéta la jeune fille qui, devant l’énormité de cette menace, ouvrit de grands yeux enfantins.

- Cela se fait ailleurs, dans d’autres contrées !... C’est la bande noire...

Marceienne se laissa tomber sur une chaise, les mains pendantes, la tête baissée. Ce coup était imprévu, horrible. On pouvait lutter contre un possesseur étranger, le séduire, louer le château, si on ne pouvait l’acheter. Mais la ruine, les tas de poussière, les débris dispersés ; c’était l’abîme sans fond, où l’âme de l’héroïque enfant retombait une seconde fois. 

- Ces choses-là sont donc possibles ? murmura-t-elle.

Elle ne voulait pas pleurer. Elle résorba ses larmes par une longue aspiration, et se redressant pour lutter contre ce tourbillon noir, plein de poussière qui l’enveloppait tout à coup :

- Si nous partions pour Troyes ? dit-elle à son père.

- Qu’y ferais-tu ?

- Nous saurions si M. Capron a reçu les réponses qu’il attendait... Il demanderait huit jours... On ne peut pas les refuser à la comtesse. Huit jours, papa, pour qu’on ne démolisse pas le château, pour qu’on ne coupe pas les bois devant elle !

- Qui nous écouterait, ma fille ?

- Mais M. Capron !

- Les avoués , les créanciers, les acquéreurs se soucient bien de M. Capron, d’une petite fille comme toi, de la comtesse et de ses enfants ! Ils n’ont plus qu’à partir.

- Pas encore ; mais tu vois bien, papa, que tu les aimes autant que moi, puisque tu pleures de ce qu’ils partent.

- Moi, - dit Paupe, - je pleure ?

- Oui, tu pleures !

Marcienne, vaincue, cédant à cet exemple, pleurait à chaudes larmes.

- Eh bien ! oui, je l’avoue, - s’écria le tailleur avec un rugissement, - c’est plus fort que moi ! oui, c’est ce vieux château où mon père entrait comme chez lui, et qui a été son chez lui, qui pouvait être notre chez nous ; c’est tout ce qui s ‘y rattache de joie, d’orgueil, de peine pour moi, que j’ai envie de pleurer ! On croit haïr les maisons ! C’est bête ! on hait les hommes qui le méritent ; mais les maisons, à qui font elles du mal ? N’est-ce pas que j’ai raison ? Si tu voyais démolir cette chétive maison où ta mère est morte, où ton petit frère est mort, où nous avons vécu ensemble, est-ce que tu ne pleurerais pas ?

- Oui, répondit Marcienne avec un sanglot. Paupe eut alors un mouvement d’effusion bien extraordinaire de sa part. Il attira sa fille dans ses bras, la serra à l’étouffer, plaça sa tête dans les cheveux de la jeune fille, et resta ainsi dix minutes, paraissant la consoler, tandis qu’il aspirait lui-même des consolations.

Marcienne, dans son chagrin, éprouvait pourtant une joie douce à sentir cette bénédiction indirecte, cette sympathie, plus expressive que d’habitude, descendre en elle avec la chaleur d’un baiser continu, s’insinuer avec des larmes, et fondre leurs deux cœurs.

Elle eut la récompense de tous ses dévouements, quand elle l’entendit lui dire : 

- Pauvre comtesse ! comment supportera-t-elle cela ?

C’était la première fois que Paupe plaignait directement et explicitement la famille d’Arsonval.

- Je pense que M. Capron voudra m’aider à lui annoncer cette nouvelle, reprit Marcienne ?

- Et toi, mon enfant, qui te consolera ?

- Moi, est-ce que je suis aussi à plaindre qu’eux ? On ne démolira pas notre maison. Et puis tu me restes ?

Paupe eut un sourire d’incrédulité, qui voulait être démenti.

- Oui, - dit Marcienne avec une conviction naïve, - quand tu pleures avec moi, comme aujourd’hui, il me semble que je suis heureuse de pleurer.

- C’est pourtant de la folie, - repartit Paupe, - de se désoler pour des murs qu’on va abattre, pour des toits qu’on va défoncer ! Il n’y a pas de bon sens de prendre ainsi les choses. Du courage, fillette ! mon père m’a raconté que quand on a démoli la Bastille, on a envoyé une pierre à chacune des municipalités de France. Eh bien ! nous tâcherons d’avoir une pierre du château. Je la ferai sceller dans l’âtre, et quand je voudrai me souvenir, rêvasser du passé, de mon père qui a sauvé ce beau domaine, je m’assoirai devant le feu, les pieds sur cette pierre ; cela me suffira.

Le père et la fille s’entretinrent longtemps, en épuisant leur tristesse.

Quand Marcienne retourna auprès de la comtesse et de ses enfants, elle n’était pas consolée. Mais elle pensait qu’après tout M. Herluison avait peut-être menti. C’était un homme méchant ; il avait peut-être inventé cette histoire pour s’assurer de l’effet qu’elle produirait sur Paupe, et pour savoir si, de ce côté, il n’y avait rien à espérer.

On verrait bien le lendemain ce qu’il faudrait croire. M. Capron n’avait rien écrit. C’était une chance, un dernier espoir.

 

 

 

VIII

 

 

LES DÉBUTS D’UN IMPRESARIO

 


 

Le lendemain, vers midi, Marcienne et son père attendaient devant la maison du tailleur l’arrivée de maître Herluison, en souhaitant presque qu’il ne revînt pas ; comme s’il eût dû être responsable des mauvaises nouvelles qu’il apporterait.

L’inquiétude du père et de la fille s’était concentrée. Ils avaient dans la physionomie cette sorte de gaieté railleuse, qui est la floraison improvisée par les larmes dans les natures stoïques, en écoutant s’ils entendaient au loin, sur la route, le grincement de la voiture de l’huissier qui, ils s’en souvenaient depuis le matin, avait un bruit particulier de ferraille, tant elle était peu et rarement graissée. N’était-ce pas le cliquetis des instruments de torture invisible, avec lesquels les gens comme Herluison pincent, tiraillent et déchirent les misérables ?

S’ils n’avaient craint de faire trop d’honneur à un personnage qu’ils estimaient peu et qu’ils redoutaient fort, Marcienne et son père fussent allés au devant de l’huissier sur la route. Mais, s’il apportait une mauvaise nouvelle, il eût ressenti trop de joie, ce méchant homme, de la leur donner un peu plus tôt.

Ils attendaient, indifférents en apparence. Paupe assis sur son banc, avec la placidité extérieure d’un homme qui digère au soleil, bien qu’il n’eût rien mangé ce matin-là ; Marcienne allant du banc devant la porte au milieu de la chaussée, et revenant à son père, après avoir interrogé l’horizon.

- Il me semble que j'entends la carriole de M. Herluison, dit enfin la jeune fille, en se penchant de côté, pour écouter un bruit de voiture.

Paupe se leva, rejoignit Marcienne et tendit l’oreille.

Des claquements de fouet répétés, accompagnés d’un roulement, annonçaient évidemment l’arrivée rapide d’une voiture.

- Ce n'est pas lui, - dit le tailleur. - Il ne va pas si vite, et il fouette moins son cheval.

- Cependant, papa, ce bruit ?

Un tintement métallique, rythmé, devenait en effet appréciable. Le tailleur écouta.

- Ce n'est pas sa voiture qui fait ce bruit-là. Tu entends des grelots; c'est une chaise de poste.

- M. Capron ! s'écria Marcienne toute joyeuse.

- En chaise de poste ? Impossible. Il a son cabriolet.

- Alors c'est peut-être M. Meurville !

- Puisqu'il ne voit pas venir !

 

Marcienne ne parut pas déconcertée par ces réponses, qui déconcertaient celui-là même qui les faisait.

Le bruit, en s’approchant, devenait plus distinct. La voiture descendait un coteau, avant d’atteindre aux premières maisons du village, et les coups de fouet, les grelots, les roues augmentaient leur fanfare tapageuse.

Quelques habitants du village qui n’étaient pas blasés sur le passage des chaises de poste dans ce pays, sortirent dans la rue. Les enfants, selon l’usage éternel et universel, vinrent en faisant claquer leurs sabots, se poster au milieu de la chaussée, comme pour se faire écraser ; les chiens s’élancèrent en aboyant, au devant de cette grande rumeur.

Bientôt, au-dessus d’un petit nuage de poussière encore un peu lourde, qui ne s’élevait qu’à mi-jambe des chevaux, on aperçut une grande berline, et, en avant, la veste à revers rouges d’un postillon qui brandissait son fouet en le faisant siffler autour de lui.

Les enfants du village battirent des mains ; ils crurent à l’arrivée d’un marchand de vulnéraire.

Paupe dit à sa fille avec un soupir de désappointement.

- Ce n'est pas pour nous. Rentrons.

Marcienne ne protesta pas ; mais elle se retirait lentement, à reculons, regardant toujours.

Elle avait bien raison d’espérer, cette croyante invincible ; car la voiture bruyante, trois minutes après son apparition à l’extrémité du village, s’arrêta devant la porte du tailleur. Le postillon savait sans doute lire ; il regarda l’enseigne, et quitta la selle, pour aller ouvrir la portière et dérouler le long marchepied.

Marcienne vit tout de suite dans l’intérieur de la berline M. Capron qui agitait son bras au dehors et lui faisait des signes de bienvenue. Elle se tourna vers son père et le regardant avec des yeux étincelants, sûre désormais de sa victoire, puisque M. Capron lui avait souri :

- Enfin ! dit-elle avec un grand soupir qui rachetait celui de son père.

Paupe avait également reconnu le docteur ; mais il apercevait à côté de lui un voyageur qui mettait ses souvenirs en déroute et désappointait sa curiosité.

L’arrivée de la berline avait causé un trop grand ébranlement au silencieux décor du village, pour que Léo et Diane n’eussent pas entendu, de la maison voisine. Ils étaient sortis, comme les autres enfants du pays, pour regarder, et ils regardaient de loin, par timidité plus que par fierté, redoutant de se mêler aux curieux.

Marcienne les aperçut et leur fit signe de venir. Alors ils accoururent. Diane lui prit la main. Léo tenait l’autre main de sa sœur ; et ce fut ainsi armée, parée de ses enfants, que la jeune mère adoptive attendit que le docteur et son compagnon fussent descendus de la berline.

La comtesse d’Arsonval elle-même, troublée dans sa mélancolie, et surprise par la volée de ses enfants, s’était avancée dans l’entrebâillement de sa porte à demi ouverte, regardant, en tâchant de n’être pas vue, car elle ne pouvait s’habituer à l’examen des gens du village.

Sa jolie tête blonde, enveloppée d’un fichu de dentelle noire, apparaissait à peine ; mais se montrait assez pour tenter un peintre, avec ce profil perdu dans l’ombre, avec cette lueur de beauté renaissante avec cette pâleur d’effarouchement naïf. Elle n’osait rappeler ses enfants, ni les rejoindre ; la main de Marcienne lui faisait aussi envie ; mais il fallait faire vingt pas pour la prendre. Elle restait dans une attitude craintive, hésitante, se doutant bien que cette visite devait la concerner, mais ne voulant pas s’informer, afin de ménager sa raison si faible et qui avait besoin de tant de précautions dont elle avait conscience.

M. Capron descendit le premier et tendit aussitôt la main à l’inconnu qui l’accompagnait.

On vit sortir de la berline et apparaître sur le premier degré du marchepied un être singulier, étrange partout, extraordinaire au village, et qui causa une stupeur universelle.

Les gamins, qui avaient cru de loin à l’arrivée d’un arracheur de dents, d’un marchand d’orviétan, et qui n’avaient été détrompés que par l’apparition du bon et paternel visage de M. Capron, poussèrent un rire qui fût devenu une huée, si ces railleurs, au lieu de porter le bonnet de coton de la vallée d’Othe eussent été coiffés du bonnet de police qui était alors à la mode parmi les gamins de Paris ; ils commençaient à croire qu’ils ne s’étaient pas mépris et que la voiture, en dépit du médecin de Troyes, recelait des curiosités.

Paupe qui s’était approché, recula, comme si M. Capron lui eût ménagé une mystification par l’introduction d’un personnage grotesque. Marcienne ne connaissait pas davantage ce voyageur singulier ; mais elle l’avait peut-être pressenti ou attendu. Elle eut sur le visage le rayonnement d’une ambition satisfaite. Elle fit une révérence en souriant et serra un peu plus fort la main de Diane, qui serra par contre-coup la main de son frère.

Ce personnage extraordinaire paraissait très vieux ; mais il avait le regard vif et la bouche mobile, narquoise, crispée par une moquerie continuelle ; comme si la vieillesse devait être impuissante, même dans les horizons de la mort, à la détendre et à l’aplanir sous une réflexion austère. Il était maigre, et son costume qui se moquait de lui, comme lui paraissait toujours disposé à se moquer des autres, mettait en saillie les pointes de ses coudes, de ses genoux, de ses épaules. Une culotte courte laissait voir des jambes fluettes dans des bas chinés formant spirale. Les souliers étaient à boucles. Un habit vert, boutonné, laissait passer un tiers du gilet de satin noir. Une cravate blanche, garnie à l’intérieur, qui servait d’oreiller au menton et de double coussin aux deux oreilles ; des cheveux poudrés, terminés par une queue en salsifis, un jabot, des manchettes, des breloques cliquetant sur le ventre comme sur du bois, une casquette de voyage qui ressemblait à un moule de biscuit de Savoie orné de visière, et, par-dessus  ce costume, qui n’eût pas été à la mode en 1815, une sorte de douillette de voyage qui manquait sous sa peau ; tel était le programme du costume et le détail de l’aspect de ce voyageur étonnant.

Paupe eut un vague froncement des sourcils à mesure que cette caricature se révélait. Ce fut le docteur Capron qui se chargea d’expliquer le mystère de cette apparition :

- Monsieur Paupe, voulez-vous bien présenter à M. le comte de Ville-sur-Terre son petit neveu et sa petite nièce d'Arsonval ?

Un murmure d’étonnement courut parmi les gens du village. Le tailleur stupéfait semblait n’avoir pas entendu ; mais déjà Marcienne s’était avancée et avait mis devant elle, Léo et Diane, que M. Capron désignait du doigt au vieil émigré.

Le comte de Ville-sur-Terre, abaissant la main, releva la tête de Léo par le menton, pour la regarder en face. La familiarité de ce geste, offensant de la part de tout autre, ne blessa pas le petit orgueilleux, qui soutint fermement l’examen de son grand-oncle. Il subit en fils de gentilhomme cette inspection d’un revenant de la vieille noblesse.

Le comte fut satisfait.

-

- La physionomie est bonne, - dit d’une voix aigrelette ce Français d’Heidelberg, qui paraissait plutôt arriver de Nurembourg. - Il y a de la race dans ces yeux-là. C’est tout à fait un d’Arsonval. Mon cher ami, je te fais mon compliment. Tu seras un mauvais sujet.

Il donna deux ou trois tapes sur la joue de Léo :

- Voyons la petite fille, maintenant.

Diane était une comtesse en herbe, moins précoce que M. le comte, son frère. Elle avait moins de préjugés aristocratiques et plus de préventions naïves ; elle avait vaguement peur de cet homme qui ne ressemblait à aucun de ceux qu’elle avait vus jusque-là ; mais le doigt de Marcienne la poussait légèrement, et Léo avait une si belle contenance qu’elle ne voulut pas désobliger Marcienne ni paraître inférieure en fierté à son frère.

Rouge comme une pivoine, elle qui n’était jamais plus colorée qu’une rose, elle attendit palpitante, un doigt au coin de sa bouche, tout prêt à y entrer, si le trouble augmentait.

Le comte la souleva de terre, la regarda bien, et la remit sur le sol. Un sourire de commisération un peu dédaigneuse passa sur ses lèvres parcheminées.

- C’est bien cela, - se dit-il, - une petite madone ; elle doit ressembler à sa mère ; elle ne ressemble à aucune femme de la famille. Pauvre petite ! Ces enfants me plaisent. Où est ma nièce ?

Il chercha à droite et à gauche, sans l’apercevoir. Mais, lors même que son investigation se fût étendue  jusqu’à la maison voisine, il n’eût pu voir la comtesse, qui s’était reculée doucement, avait fermé la porte et attendait, dans l’effort d’une âme endolorie, dans l’émoi de sa dignité de veuve, de mère et de comtesse qui aurait prochainement à faire ses preuves, la visite de son vieux parent.

Le comte heurta ses yeux malins aux yeux bleus, largement épanouis de Marcienne. Il eut tout à coup un mouvement de surprise, et avec un geste de respect dont s’émerveilla l’assistance, il souleva de la main droite sa casquette restée jusque-là immobile à son front ; puis saluant la fille du tailleur :

- C’est là mademoiselle Marcienne ?

- Oui monsieur, répondit Marcienne elle-même, bien que la question fût adressée au docteur Capron.

Elle était ravie et non étourdie de cet hommage solennel qu’elle acceptait comme une promesse, ou mieux comme un engagement.

- Bonjour, ma belle enfant, - dit le comte en remettant sa lourde casquette sur ses légers cheveux gris. – C’est vous le père, ajouta-t-il brusquement en regardant le tailleur.

- Oui, répondit à son tour le tailleur, flatté du salut donné à sa fille, choqué de l’impertinente brusquerie du gentilhomme à son égard.

- Je vous fais compliment de votre fille, monsieur Paupe. Entrons chez vous.

- Mais, madame la comtesse… ne put s’empêcher de dire doucement Marcienne,

- j’irai faire sa connaissance plus tard,

- reprit le comte ; - nous avons d’abord à parler d’affaires. Mes petits enfants – ajouta ce singulier personnage, qui depuis cinq minutes avait flûté sous tous les tons, et avec un accent tout nouveau de bonté paternelle – allez prévenir votre maman que, dans un quart d’heure, j’aurai  l’honneur de lui présenter mes devoirs.

Léo et Diane comprirent que les devoirs d’un parent consistaient surtout en bonnes paroles, en preuves d’amitié pour leur mère ; ils obéirent, firent un grand salut et rentrèrent en courant annoncer la visite.

La berline s’éloignait avec le postillon, en entraînant tous les gamins et les gens du village, qui, n’ayant plus rien à voir devant la porte de M. Paupe, allaient continuer pendant quelques temps à se rassasier de la vue de la voiture, des chevaux et du postillon.

Paupe s’était hâté de descendre les marches intérieures de son seuil, pour apprêter dans la boutique les sièges nécessaires et ranger un peu son travail commencé, sur l’établi.

Ce n’était pas par humilité, par honte de son état, pensa-t-il instantanément, qu’il faisait ce rangement ; c’était par respect de lui-même ; pour que ce noble eût bonne idée de la maison de ce fils de jacobin, dont il semblait déjà estimer la fille ;

Le comte offrit, avec une galanterie, presque aussi touchante que comique, la main à Marcienne, et ce spectre d’un monde disparu, ridicule et solennel, qui paraissait avoir les façons du temps de Louis XIV envers les hommes, mais les opinions du grand roi sur les femmes, et qui se croyait obligé, comme celui-là, de saluer même une paysanne, entra dans la maison de ce tailleur de village, ainsi qu’il serait entré à Versailles, conduisant cette petite fille, qui avait dans l’âme le génie d’un monde nouveau, comme il eût conduit une fille de grande maison, pour la présenter un jour de gala, au roi et à la reine.

Le docteur Capron riait tout bas, avec un commencement d’humidité dans les yeux, des bigarrures de ce caractère, auquel il s’initiait depuis vingt-quatre heures, et fermait le cortège.

Paupe n’avait pas fini de ranger ses morceaux, ses fers, ses ciseaux, sur son établi, quand M. de Ville-sur-Terre eut pris une chaise.

- Ne prenez donc pas tant de peine, - s’écria le comte, en s’étalant, par genre plutôt que par nécessité, sur son siège étroit et incommode, - ces outils-là, ces loques et cet établi ne me choquent pas.

Et comme il vit de l’étonnement sur la physionomie de ceux qui l’écoutaient :

- Oui, reprit-il, j’ai été tailleur, comme vous, moins bon tailleur que vous, monsieur Paupe. C’était en 1793, à Hambourg. N’ayant pu travailler à vos sans-culottes les culottes que j’aurais voulu leur donner, je me rattrapai sur les coudes et les fonds percés de l’émigration. C’était bien amusant ! j’avais appris à manier l’aiguille, tout jeune, chez une certaine vicomtesse de la Ferté-Simart, qui excellait au plumetis ; elle m’avait donné toutes sortes de leçons. Je m’en souvins à propos. Il est vrai que je cousais parfois la peau de mon doigt avec le drap ou la doublure. Je n’ai jamais pu m’accoutumer au dé, que je trouve humiliant. J’avais une clientèle pour les raccommodages et je chantais le Roi Dagobert, en me piquant les doigts. Vous voyez donc, monsieur Paupe, que je suis un confrère retiré ; cela valait mieux que d’être domestique ou commissionnaire, comme le comte de la Vieux-Ville et le chevalier de Lancy. Le marquis de Montbazet a été allumeur de quinquets. Pendant qu’on mettait ses pareils à la lanterne, il soignait les lanternes de l’Allemagne. Le chevalier d’Anselme était garçon limonadier. Bref, on tirait parti de son génie. J’en aurais long à vous raconter. Le marquis de la Roche-Lambert s’était fait acteur. Moi, je connaissais les coulisses ; je manquais d’ampleur pour la tragédie et de souplesse pour la comédie. Alors, je m’improvisai directeur ; j’eus une troupe d’amateurs d’abord, puis une troupe réelle. J’ai rattrapé, et au-delà, dans les forêts peintes, dans des châteaux en toile, ce que la Révolution m’avait fait perdre. Ah ! ce n’est pas commode de gouverner ce monde-là. Mais avec cela, cela, et cela, on y arrive.

Le comte montrait tour à tour : une de ses mains, qu’il fermait avec force pour attester l’énergie de son poignet, sa bouche pour affirmer son éloquence, et ses yeux qu’il fit flamber, pour démontrer qu’ils étaient susceptibles des foudroiements de Jupiter contre les acteurs rebelles, peut-être aussi de ses séductions sur les actrices insoumises.

Après avoir joui pendant deux secondes de l’ébahissement de ses auditeurs, le comte de Ville-sur-Terre continua, en se redressant sur sa chaise, et, avec la même volubilité sèche, parlant, comme jouent les boîtes à musique de Suisse et d’Allemagne, par un mécanisme rapide :

- Dans tous mes m étiers, je me suis souvenu de ce que je devais à mon nom et à ma foi. J’ai été officier du Royal-Emigrant ; et ce n’est pas ma faute, morbleu, si nous n’avons pas battu l’armée des patriotes. Mais que voulez-vous ! les sans-culottes ignoraient les principes de la guerre ; et nous avions des généraux trop fiers de leur habileté stratégique. On ne pouvait pas se mesurer avec des enragés qui vous mitraillaient de couplets de la Marseillaise. J’ai accroché mon épée quand elle est devenue inutile. Bonaparte eût peut-être voulu la voir, battant mes bas de soie dans ses antichambres ; je lui ai refusé ce triomphe. A la Restauration, j’aurais peut-être fait comme tant d’autres… mais c’était l’heure de ma plus grande fortune. Je dirigeais trois théâtres en Italie, sous un nom d’emprunt, et j’avais des raisons, qu’il serait scabreux d’expliquer devant les jeunes filles, pour ne pas me détacher d’une entreprise par laquelle j’étais fait deux ou trois fois millionnaire. D’ailleurs, à la mort de Louis XVIII, j’ai désespéré de la monarchie légitime. J’avais connu le comte d’Artois en Angleterre ; nous avions été en rivalité de madrigal auprès d’une dame qui le conduisait à confesse. Je ne pouvais oublier cela. Je n’ai donc été ni la dupe de Bonaparte, ni le convive, ni le complice de la Restauration, au lieu d’être un ultra, je me suis contenté d’être un extra. Vous pensez bien que la saturnale du mois de juillet de l’année dernière n’était pas faite pour m’encourager à revenir. Je suis retiré des théâtres. J’ai un château au bord du lac de Côme, qui vaut toutes les bâtisses champenoises ; et ma petite maison d’Heidelberg est un musée. Je n’irais à Paris que pour dire à Louis-Philippe ce que je pense ; cela ferait un b eau tapage !… Sans votre lettre, ma chère enfant, je n’aurais pas bougé.

- Comment ! une lettre de toi, Marcienne ? demanda Paupe, qui n’était pas fâché d’interrompre le comte de Ville-sur-Terre, et qui paraissait mécontent de la hardiesse de sa fille, quand il l’était seulement de tout ce verbiage du vieil émigré.

D’ailleurs, le mépris de cet ancien officier du Royal-Emigrant pour les glorieuses journées de 1830, allumait le sang toujours tiède dans les veines du tailleur.

- Oui, papa, j’ai écrit à M. le comte. M. Capron a lu ma lettre et l’a approuvée.

- Votre lettre, elle est charmante, - repartit le comte ; - elle m’a ému comme une page de Gessner. Je me suis dit : cette petite villageoise a plus d’esprit dans le bout de ses doigts que toutes les grandes dames de la cour du duc d’Orléans. La lettre du docteur ajoutait des renseignements utiles. Je suis parti.

Le comte reprit, après une pause, par cette phrase qui fit tressaillir Marcienne :

- Quand tous les paraphes seront donnés aux actes nécessaires, je me remettrai en route ;

- Pour l’Allemagne ? demanda M. Capron.

- Vous êtes bien curieux, docteur ! Il pourrait se faire que j’eusse l’idée d’un petit tour, chez quelques amis dans l’Ouest.

- C’est cela ! s’écria M. Capron. Je m’en doutais. J’ai lu dans mon journal que la duchesse de Berry est en vendée.

- On le sait ? – dit le comte sans grande surprise. – C’est fâcheux. Ah ça, docteur, vous qui devinez si bien, vous qui représentez ce qu’on appelle aujourd’hui la bourgeoisie, ce qu’on appelait, dans ma jeunesse, le Tiers-Etat, et vous monsieur Paupe, qui représentez ce qu’autrefois on appelait d’aucun nom, dites-moi donc franchement si vous croyez que ce régime puisse s’établir.

- Eh ! eh ! il s’installe, dit le docteur ; sans qu’on pût savoir s’il parlait par conviction ou par raillerie.

- Il commence à se cramponner, - dit Paupe d’un air sombre, - mais il tombera.

- Je voudrais l’aider à tomber, - reprit le vieil émigré, en se levant, comme s’il ressentait des fourmillements dans les jambes, et en se mettant à marcher de long en large dans la boutique. – La France, - ajouta-il, - me fait l’effet d’un public de spectacle fatigué des changements d’affiches. Elle s’accommoderait pour quelque temps de relâches, par indisposition d’acteurs, plutôt que de passer continuellement d’une farce à une mauvaise tragédie, d’une tragédie à une parade. Je connais cela, comme impresario.

- Mais, les relâches, repartit le docteur Capron ce serait la République.

- Pourquoi pas ? dit le comte de Ville-sur-Terre, en rejetant sa tête en arrière, par un mouvement si brusque, que sa queue se trouva prise entre son cou et son collet d’habit, et se redressa comme une hampe de petit drapeau.

- Vous êtes républicain ? demanda le tailleur avec étonnement.

- Du tout, mais la République, avec son droit populaire, est, en somme, un principe ; tandis que certaines monarchies bâtardes ne sont que des expédients.

Paupe hocha la tête d’un air d’approbation.

- Les faquins ! – continua le comte, - n’ont-ils pas le mauvais goût de proscrire les Bourbons ?

Quand j’ai appris cela, j’ai regardé mon épée du Royal-Emigrant. J’allais écrire à la duchesse de Berry ; vos lettres sont arrivées à propos.

Marcienne, on le conçoit, écoutait avec une impatience douloureuse ce caquet exubérant. Elle avait vu, en tremblant, la conversation s’engager dans la politique ; car elle prévoyait que son père se jetterait à corps perdu sur ce terrain. Elle se permit d’intervenir.

- Alors, monsieur, dit-elle de sa voix la plus douce, en s’adressant au comte, vous avez bien compris ma lettre, et vous êtes venu tout de suite acheter le château ?

M. de Ville-sur-Terre se tourna en riant vers le docteur.

- Comme ces petites filles suivent leur idée, sans se laisser distraire par rien ! celle-là ne veut pas que je vous raconte mon histoire ! Eh bien, oui, mademoiselle, je suis venu faire un peu de vos volontés ; mais, pour un quart d’heure, faites un peu les miennes !

Marcienne s’avisa tout à coup de cette idée que le comte avait peut-être faim et soif, et elle eut le remords de ne lui avoir rien offert.

Il est vrai qu’elle avait été avide d’apprendre d’abord quelle nouvelle il apportait ; mais, puisque les nouvelles étaient bonnes, elle se reprochait de lui avoir donné une si fâcheuse opinion de sa politesse.

Elle s’approcha du comte, avec l’effusion d’un repentir enfantin, et lui demanda s’il voulait se rafraîchir ou déjeuner.

- Non, - mignonne, répondit le comte, plus familier quand elle s’offrait pour ces fonctions familières. – Nous avons déjeuné avant de quitter Troyes. - Les andouillettes sont un peu moins tendres que de mon temps. En route, je me suis rappelé que j’étais venu chasser au loup dans ce pays, il y a quarante ans, et que nous avions bu d’excellent vin des Riceys, à la Belle-Epine. Vous n’avez plus de loups ; les loups-garous de 93 et de 1830 les ont mangés. J’ai retrouvé l’auberge ; le vin est toujours bon, et j’ai raconté au docteur certaine historiette sur la comtesse douairière d’Arsonval qui l’a bien fait rire ; n’est-ce pas, docteur ?

- C’est vrai.

- Nous n’avons donc besoin de rien… Ainsi, c’est ici que vous avez recueilli les enfants du pauvre Philippe ? Il a eu une bien mauvaise idée de venir me chercher à Heidelberg, pendant que j’étais au lac de Côme. Peut-être, après tout, eût-il eu la fièvre, ici, aussi pernicieuse que là-bas. A mon retour, j’ai appris son voyage, sa maladie et sa mort. J’aurais voulu lui pardonner. Je ne lui en voulais guère. Son père avait fait une plus grande sottise que lui. Il ne s’était pas laissé ruiner par la révolution. Il avait repris son bien dans les mains d’un … parbleu ! dans les mains de votre père, monsieur Paupe.

- Oui, monsieur, de mon père, qui avait légitimement acquis ce domaine et qu’il a rendu, presque donné.

- Votre père a eu tort aussi. Quant à moi, ai-je été savoir si les verriers, les vignerons, les marchands de bois qui ont déposé leurs nichées dans mes tourelles, là-bas, du côté de Bar-sur-Aube, étaient d’humeur à me rendre ce qu’ils m’avaient pris ? Mais, je n’en voulais pas à Philippe pour cela. J’avais mal pris l’histoire de son mariage. Les savonnettes à vilain de Napoléon m’avaient rendu injuste, je le reconnais, pour les vilaines qu’on épousait, parce qu’elles étaient jolies. C’était mal de la part d’un gentilhomme et d’un artiste. Je lui aurais pardonné à ce troubadour. Maintenant que j’ai vu le petit bouton de rose, je suis capable de devenir amoureux de la rose, c’est-à-dire de ma nièce. Savez-vous, docteur, que ce serait encore une façon d’arranger les choses, et une vengeance merveilleuse à tirer de la ladrerie de ce traitant de Meurville ?

Le docteur hocha la tête, mais par condescendance, sans donner un avis précis.

- Il est vrai, - ajouta le comte de Ville-sur-Terre, - que ce marchand de denrées et de graines serait dispensé même d’une pension à sa fille, si je devenais son gendre ; et après sa dernière vilenie, je ne veux pas le dispenser de cette obligation-là.

- Qu’a-t-il donc fait ? demanda Paupe.

- Vous ne savez pas ?, … Ils ne savent pas, docteur ! Racontez-leur donc cela. Vous connaissez mieux l’affaire que moi.

Le comte revint s’asseoir en rajustant le nid que sa cravate faisait à sa tête, et qu’il avait fort dérangé, en se promenant et en parlant.

 

 

 

IX
 

OU M. PAUPE PREND DES TAUPES

 

 

Le docteur Capron sourit de la singulière coquetterie du comte de Ville-sur-Terre, qui, enrichi par son métier d’impresario, et familier sans doute avec des spéculations de tout genre, nécessitées par cette profession, affectait tout à coup de n’entendre rien aux affaires, et laissait à un plus naïf que lui le soin d’expliquer ce qui s’était passé la veille, dans l’étude de l’avoué.

C’était un trait de plus de cette étourderie typique du vieil émigré, en qui se résumaient la folie, la naïveté, la mesquinerie et au besoin la générosité, la prodigalité fantastique de ces fuyards de la Révolution française, pénétrés souvent, malgré eux, et à leur insu, de l’essence même des principes contre lesquels ils se révoltaient à distance.

Les aïeux de M. de Ville-sur-Terre ne l’avaient troublé par aucune apparition, dans l’exercice de ses différents métiers. Il avait travaillé comme un homme du peuple, et s’était enrichi comme un bourgeois fieffé ; mais l’orgueil de sa race lui défendait de s’estimer pour son bon sens pratique, bien qu’il ne fût pas non plus d’humeur à se laisser plaisanter sur ce chapitre-là.

Toutes ces têtes vides, poudrées à frimas, que le souffle de 89 et la rafale de 93 avaient fait tournoyer, voltiger, et filer au-delà de la frontière, avaient gardé des bourdonnements de ce grand vent, et des sifflements de cette bise, à travers les quelques idées saugrenues emportées ou reprises dans l’émigration. Il en résultait, non une conversion ou une lutte, mais une confusion singulière.

On a dit de ces gens-là qu’ils n’avaient rien appris, ni rien oublié.

Il eût été plus juste de dire que dans leur entêtement du passé, dans leur ignorance du présent, ils avaient cependant vécu des atomes tourbillonnant dans l’atmosphère. Seulement ils boudaient la vie dont ils vivaient.

Quelques-uns, en petit nombre, essayèrent de rompre avec cette inconséquence. Mais ils ajoutèrent l’inimitié des leurs aux dédains des autres, et la grande majorité demeura dans cette étourderie bruyante, hautaine, qui n’a pas fini de s’agiter dans les sonorités des têtes creuses par droit d’hérédité.

Si M. Capron s’amusait du comte de Ville-sur-Terre, il s’intéressait plus sérieusement à cette mise en présence d’un émigré, tout empapillotté de sottise, et pourtant humain, libéral, sensible, face à face avec ce fils de Jacobin, révolutionnaire candide, qui avait honte de sa bonté, et la cachait sous des formules farouches. Il n’agrandissait pas le cadre de cette petite scène, jusqu’à imaginer la réconciliation de l’aristocratie et de la démocratie, sous l’influence d’un bourgeois un peu sceptique et très-près d’être impartial. Mais, il ne pouvait cependant s’empêcher de penser tout bas que ces gens qui se croyaient faits pour se haïr allaient s’associer à une bonne œuvre commune, par la grâce d’une jeune fille qui représentait, avec une énergie sublime, deux vertus, deux utopies humaines, l’amour et la charité.

-  Monsieur Paupe, - dit le docteur, - nous sommes, vous et moi, deux êtres bien naïfs, et sans la malice de mademoiselle Martienne…

Marcienne interrompit le docteur d’un rire bien franc, que son père n’avait jamais entendu, qui ne manquait pas de respect au comte de Ville-sur-Terre, puisque celui-ci l’approuvait d’un mouvement de la tête, mais qui retentit dans la boutique, comme un chant d’alouette dans une aurore.

Le docteur reprit :

- Sans la malice de mademoiselle Marcienne, qui a voulu s’adresser à M. le comte, nous en étions pour nos transes et pour nos démarches. Le château et les bois allaient être rasés, si ce coquin d’Herluison ne nous eût révélé la vérité tout entière.

Cette fois, ce fut le tailleur qui interrompit :

-  C’est un coquin, n’est-ce pas ? Je vous l’avais bien dit.

- C’est un coquin utile, malgré tout, et moins coquin qu’il ne voudrait l’être. Vous n’avez jamais questionné Herluison sur la liste des créanciers de M. d’Arsonval ?

-  Jamais, - répondit Paupe, - cela m’était fort égal.

-  D’ailleurs, l’huissier avait reçu sans doute, depuis quelques mois, des instructions qui le gênaient. Quoi qu’en dise M. le comte de Ville-sur-Terre, qui fait le modeste et qui nous a montré hier, devant les hommes de loi, de chicane, son grand talent…

-  Oh ! un talent de directeur de théâtre, habitué à la mise en scène et aux rôles de traîtres, murmura le comte, en donnant une chiquenaude à son jabot.

-  Nous ne comprenons rien, vous et moi, monsieur Paupe, aux roueries des huissiers. Notre poète, Amadis Jamyn, a dit des Champenois :

S’ils n’aiment les procès que la fraude accompagne

C’est faute de malice et non d’entendement.

Nous sommes peut-être entendus, mais nous ne sommes pas assez malins. Aussi avons-nous cru bellement que le château et les bois ne trouvaient pas d’acquéreurs et attendaient.

- Sans doute, dit Paupe très-étonné.

- Nous ignorions, et l’huissier nous laissait ignorer que, par le fait de la saisie opérée par des créanciers, le château et les bois se trouvaient bien et dûment acquis par eux.

-  Ah !

-  Seulement, les créanciers apparents de la famille d’Arsonval étaient pour la plupart des prêteurs de Troyes, de Sens, des deux départements, petites gens qui opèrent dans l’ombre, rongeurs obscurs qui n’aiment pas qu’on sache trop leurs profits et qui, se refusant à grignoter les gros morceaux, se trouvaient fort embarrassés du château et des bois. Ils cherchaient donc un acquéreur, sauf à lui faire des concessions, ayant pris d’avance leurs précautions pour avoir leur bénéfice.

-  C’était à peu près ce que me racontait Herluison, dit Paupe.

-  Oui, mais Herluison, en faignant de trahir ses clients et en les trahissant peut-être, servait tout de même leurs intérêts. On voulait vous amener à obtenir de M. Meurville qu’il achetât le château par générosité, par vanité.

-  Oui, j’avais compris cela ; et moi, l’on voulait me tenter par faux orgueil.

-  Sans doute, mais ce que vous ne saviez pas, ce que ne savait pas Herluison, ce que ne savaient pas ses clients, c’est qu’un créancier oublié, mais non oublieux, très-fort et très-subtil, qui n’avait besoin d’être chatouillé ni dans sa vanité, ni dans son intérêt, par des incidents ingénieusement introduits dans la procédure, regardait la vente, achetait des créances en cachette, intimidait d’autres créanciers, et finissait par se trouver maître de la position ; si bien que le château et les bois lui appartenaient pour être, le château démoli, et les bois débités en fagots.

-  Et qui est-ce ce créancier-là ? demanda Paupe, haletant de colère.

-  C’est M. Meurville.

-  Lui !

-  Il a prêté beaucoup au vieux comte d’Arsonval, le père ne l’a pas remboursé.

-  Lui ! répéta le tailleur en fermant les poings.

-  Lui ! soupira faiblement Marceille qui leva les yeux au ciel ; car elle sentait bien qu’un pareil grand-père serait un mauvais tuteur pour Léo et Diane.

-  Mais, - reprit Paupe, - il était absent ?

-  Un grand négociant n’est jamais absent. La maison Meurville est toujours là.

-  C’est vrai : M. Sainton, n’est-ce pas ?

-  Oui ; cet indéchiffrable homme de chiffres, ce M. Sainton, qui avait la procuration, qui d’ailleurs a pris l’avis du maître, qui vint ici en faisant semblant de ne rien entendre, de ne rien écouter ; sans se confier à Herluison, à personne, il s’est mis directement en rapport avec les créanciers, s’en est rendu maître, et s’était hier l’unique acquéreur du château et des bois, pour tout faire disparaître dans l’abîme. En lui écrivant, je n’avais fait que l’exciter.

-  Tu vois, Marcienne ! reprit Paupe en regardant sa fille.

-  Sans doute, votre fille s’est trompée autant que moi, monsieur Paupe, - continua M. Capron. – Nous faisions du sentiment avec un homme qui n’a jamais fait que du commerce !

Martienne regardait le vieil émigré avec des yeux qui conservaient un peu d’épouvante, car elle le regardait à travers l’abîme de la spéculation Meurville.

-       Je suis riche, par bonheur, repartit le comte avec une sorte de fatuité.

-       Oh ! monsieur le comte, comme vous êtes bon ! murmura-t-elle.

-       Ce Sainton ! quelle infamie ! grommelait Paupe entre ses dents.

-       Si vous le voyez, n’allez pas lui dire que sa conduite est infâme, reprit M. Capron ; car ce caissier irréprochable vous démontrerait qu’il a agi dans le plus grand intérêt des enfants mineurs, puisque, après tout, il s’agissait moins de sauver leur héritage problématique que de grossir celui qui pourrait leur revenir un jour

-       A moins que ce croquant ne déshérite sa fille et ses petits enfants ! dit le comte d’une voix aiguë.

-       Il ne le peut pas d’une façon absolue, - répondit M. Capron ; - le code a mis ordre à cela.

-       Il y a donc quelque chose de bon dans ce code révolutionnaire ? demanda le comte avec grande surprise.

-       Mais oui, monsieur le comte.

-       Tant pis pour le code, tant mieux pour ces enfants !

Paupe réfléchissait ; depuis l’arrivée du comte il cherchait un ennemi, car il se détournait forcément de la famille d’Arsonval. La perspective de haïr, avec raison et en compagnie, M. Meurville le séduisait.

-       Pourquoi, - dit-il, - M. Sainton, puisqu’il tenait le morceau entre ses griffes et ses dents, l’a-t-il laissé ?

-       Têtebleu ! parce que je suis arrivé, s’écria le comte, en se mettant debout, autant pour faire agir ses jambes, en attendant qu’il fît agir sa langue, que pour prendre une attitude héroïque.

-       En effet, - dit M. Capron, - l’arrivée de M. le comte de Ville-sur-Terre, oncle maternel de M. le comte d’Arsonval, pouvant réclamer son admission dans le conseil de famille, et pouvant aussi, dans sa vaillante humeur, engager un procès contre M. Meurville et les autres héritiers, a intimidé M. Sainton.

-       Il était à donc à Troyes ?

-       Fort heureusement. Prévenu de l’arrivée de M. de Ville-sur-Terre, je l’y retenais. Il a dû partir ce matin. Voilà la surprise que nous ménageait M. Meurville. Mais, Dieu merci, tout est arrangé. Ce soir, la comtesse d’Arsonval, si elle le veut, dormira dans son château, et s’il vous plaît de l’y garder, en attendant que les valets soient revenus, vous pourrez vous donner cette joie, monsieur Paupe.

-       Non, - dit vivement le tailleur, - ma place n’est pas là.

Il ajouta, avec un soupir qui voulait être un soupir de contentement :

-       Je suis bien aise de n’avoir plus de responsabilité ; me voilà libre ! Alors, c’est à vous que je rendrai mes comptes, dit-il à l’émigré ?

-       Quels comptes ? – s’écria celui-ci ; _ vous n’avez aucun compte à me rendre.

-       Mais l’argent que j’ai reçu ?

-       Ce n’est pas moi qui vous l’ai donné. Envoyez votre note à M. Sainton. Cette histoire vous surprend, monsieur Paupe ? Mais je suis bien plus surpris d’être redevenu propriétaire en France. Je ne m’attendais pas à cela. Il est vrai que je ne le suis pas pour longtemps.

Le docteur s’imagina que le vieillard faisait allusion à son âge.

-       Solide comme vous êtes, monsieur le comte, - dit-il avec bonhomie, vous vivrez cent ans.

-       C’est possible ! – repartit ce fantoche aimable en rejetant sa douillette sur ses épaules, comme pour se dégager d’un suaire. – Ce n’est pas de ma mort que je parle, mais de mon départ. Les dettes de mon neveu sont payées par ma signature. On va nous apporter les titres ; nous les brûlerons ; ma nièce rentrera chez elle, et je pourrai me rendre ce témoignage, que je n’ai pas un pouce de terrain dans un pays où le fils de Philippe-Egalité chante la Marseillaise !

-       Cependant, hier, vous paraissiez bien fier de cette opération ?

-       J’en suis fier toujours ; mais vous ne m’avez pas compris, docteur. Je suis fier d’avoir vaincu un futur pair de France ; car on fera un aristocrate de ce marchand de denrées ; je suis fier d’avoir été de moitié dans la bonne action d’un brave homme de paysan. Vous aurez beau faire des révolutions, messieurs les bourgeois, nous garderons longtemps de la même terre à nos souliers, les paysans et nous ! n’est-ce pas, monsieur Paupe ?

Le tailleur devint tout à coup très-grave :

-       Vous avez secoué cette terre-là, monsieur le comte, sur les pavés d’Allemagne et sur les routes d’Italie ; nous autres, nous sommes restés pour la maintenir féconde. Si nous en gardons un peu après nous, c’est aux ongles, quand nous la déchirons afin de l’ensemencer, c’est aux genoux, quand nous nous mettons à l’affût de l’invasion, et c’est à la bouche, quand on nous en fait notre dernier oreiller.

Paupe avait dit cela, en se croisant les bras, les yeux étincelants.

-       Peste ! monsieur Paupe, - repartit le comte de Ville-sur-Terre, que cette véhémence mettait en verve et que cette fierté obligeait à la dignité, - vous parlez comme dans un club. Heureusement, je sais l’histoire de votre père, et je connais votre fille. Ne faites pas le méchant ; vous vous calomniez ; et je serais ingrat, si je ne vous rendais pas justice. Mais ne parlez pas avec tant de mépris des vieux amis de votre famille. Les gens qui ont fait sécher leurs guêtres au foyer de l’étranger n’étaient pas tous des poltrons, entendez-vous ; et vous ne savez pas si, malgré leur gaieté, ils n’ont pas bien souffert de leur point d’honneur. Je vivrai peut-être assez longtemps pour voir faire encore une révolution ou deux. Je suis bien sûr que les grands seigneurs du comptoir, comme M. Meurville n’émigreront pas, et que pour garder leur bien, ils ne garderont pas leur foi. Vous verrez la différence !

-       Je ne défends pas les bourgeois ! grommela le tailleur.

-       Vous faites bien. Votre père n’eût pas agi envers M. Meurville comme il a agi envers le comte d’Arsonval. Sa belle action est un hommage dont je me glorifie pour ma famille, autant que vous vous en glorifiez pour la vôtre.

-       Mon père a cru bien faire. A sa place, j’aurais agi autrement.

-       Mais non, puisque vous en avez fait tout autant.

-       Moi ! j’ai laissé faire Marcienne.

-       Orgueilleux ! avez-vous peur que je vous offre une rente ?

Paupe se recula frémissant de colère.

-       Alors, - reprit le comte, - donnez-moi la main.

Paupe avec une grâce qui effaçait tous les angles de sa physionomie, le comte tendait sa main dégantée au tailleur.

Paupe hésita ; peut-être allait-il donner une main, car il ouvrit les deux, qu’il avait tenues fermées et les regarda.

Marcienne, qui craignait un refus, se hâta de mettre gentiment ses deux mains dans celles du comte.

-       Ce sera pour une autre fois, dit gaiement le vieil émigré au tailleur.

Et tenant doucement les doigts de Marcienne, il lui mit un baiser sur le front.

-       Etes-vous aussi entêtée que votre père, mademoiselle ? lui demanda-t-il avec une ironie attendrie.

-       Oh ! oui, monsieur, dit la jeune fille.

-       Bien répondu ! – repartit le comte, et se tournant vers le docteur : - Dites-moi, docteur, si la fille d’un de vos bourgeois parlerait avec cette franchise et penserait avec cette candeur ?

-       Ah  ça, - répondit le médecin en se dandinant et les deux mains dans les poches de son gilet, - vous daubez, l’un et l’autre, sur le compte des bourgeois, sans vous demander si je ne prendrai pas pour moi ce que vous débitez depuis une demi-heure. Car si vous êtes fiers de vos quartiers, monsieur de Ville-sur-Terre, et vous de vos ciseaux, monsieur Paupe, moi je ne suis pas honteux de n’être qu’un bourgeois, fils d’une lignée de bourgeois ! Mon seul chagrin est de n’avoir pas un enfant bourgeois ! Parce que M. Meurville se conduit mal, en homme positif, rancunier et haineux, est-ce une raison pour oublier que les bourgeois ont fait la première révolution ?

-       C’est précisément cela que je leur reproche d’abord ! s’écria le comte.

-       C’est ce qu’ ils ont fait de mieux, dit le tailleur.

-       Tenez ! – repartit le médecin, - voilà comme vous êtes d’accord ! quelque jour vous serez peut-être contents de demander au bourgeois, vous, paysan, la main droite, pour y placer votre main gauche, vous, preux désillusionné, la main gauche pour y placer votre main droite, en le prenant l’un et l’autre pour caution de la paix entre tous les Français… Mais nous devenons absurdes, en ne voulant pas nous réjouir simplement de l’heureuse conclusion de cette affaire, et nous avons à mieux employer notre temps, n’est-ce pas, mademoiselle Marcienne ?

-       Oh, non ! docteur, - reprit la jeune fille avec un élan de pur enthousiasme, - vous parlez si bien.

-       Allons voir ma nièce, dit le comte, en marchant vers la porte.

Marcienne s’élança pour conduire le comte. Il fut convenu que Paupe attendrait la visite de M. Herluison, qui ne pouvait tarder, et qui apporterait les paperasses nécessaires pour rouvrir le château à la comtesse et à ses enfants.

Ce que fut l’entrevue de M. de Ville-sur-Terre avec sa nièce peut se pressentir, sans que je le décrive. Cette douce figure de Clélie Meurville doit rester jusqu’à la fin de mon récit, ce qu’elle a été dans la réalité, dans sa vie heureuse, dans sa vie dolente, dans son amour conjugal, dans son amour maternel, dans son amitié, un peu vague, sans contours précis, sans ombres accusées, un pastel.

Elle savait par ses enfants que ce personnage singulier, descendu de voiture avec le docteur Capron, était le parent très-riche que le comte d’Arsonval avait voulu implorer. Elle comprenait bien qu’il ne venait pas de si loin, qu’il n’avait pas franchi la frontière, réputée par lui-même infranchissable, pour apporter un refus. Elle attendait donc, dans une palpitation d’espérance, en tenant sous chacun de ses bras chacun de ses enfants pressé contre elle, la fin de la conférence qui se tenait chez M. Paupe.

Quand elle vit entrer M. de Ville-sur-Terre, elle eut de la peine à se lever de son fauteuil, tant ses jambes tremblaient. Mais Marcienne entrait en même temps que le vieil émigré, à côté de lui, et Marcienne, absolument grandie, fortifiée, apportait avec elle une force qui rayonnait, et qui pénétra la comtesse. Avant que le comte l’eût abordée, en lui disant ; - Bonjour, ma nièce ! – elle s’était soulevée, et sa bouche mignonne, redevenue subitement un peu pâle, avait murmuré :

-       Bonjour, mon oncle !

L’effusion fut courtoise, galante de la part du vieux gentilhomme, timide et respectueuse de la part de la comtesse. Quand elle apprit qu’elle pouvait rentrer chez elle, elle versa des larmes, tout à la fois de reconnaissance, de piété et de douleur.

Elle bénissait d’un regard Marcienne, qui lui avait porté bonheur ; elle remerciait d’un sourire cet oncle inconnu, qui se révélait par un si grand bienfait ; mais, en même temps, elle songeait qu’elle allait rentrer veuve dans ce château, où elle était arrivée le lendemain de ses noces. Il est vrai qu’elle y était rentrée la première fois maudite par son père et qu’elle allait y revenir châtiée par le sort ; mais ce n’était pas une raison d’être moins triste et moins attendrie.

M. Capron parla d’une visite solennelle, au moins au château. Il était juste que M. de Ville-sur-Terre, qui ne voulait pas y coucher et qui tenait à repartir dans la soirée pour Troyes, présidât lui-même à la réinstallation de sa nièce dans son domaine. Le docteur sentait bien qu’indépendamment des raisons de convenance et de sentiment, il y avait pour cet impresario, si étroitement confondu avec le gentilhomme, une arrière-pensée de spectacle, de mise en scène.

M. de Ville-sur-Terre était modeste pour l’argent dépensé. Ce vieux célibataire qui avait traversé tant d’aventures, sans ajouter à sa famille historique une famille naturelle, ne faisait après tout qu’une avance et qu’un avantage à une portion de ses héritiers légitimes, en payant les dettes du comte d’Arsonval. Il n’y avait pas là de quoi triompher solennellement. Mais de même que le docteur avait eu des réminiscences de la Dame blanche, en s’occupant du rachat du château et avait fredonné le chœur des chevaliers d’Avenel, l’ancien impresario se souvenait de quelques rentrées classiques, dans des drames, des comédies ou des opéras montés par lui, de châtelains dépossédés par l’injustice qui faisaient rouvrir leurs manoirs.

Le comte de Ville-sur-Terre n’était pas fâché de jouer, pour tout de bon, ce qu’il avait fait jouer, en vers, en prose, en musique, par des comédiens.

-       Mais, - dit la comtesse, - il n’y a pas de domestiques au château.

Marcienne assura que tous les domestiques n’avaient pas quitté le pays. Elle savait que quelques-uns revenaient de temps en temps s’informer si le château ,’avait pas de nouveaux maîtres, prêts à offrir leurs services. On pouvait les faire prévenir. Elle y avait songé.

-       C’est cela ! dit le comte émerveillé de l’apothéose projetée, et aussi de la rapidité de conception, de l’esprit pratique de cette petite fille.

Marcienne sortit et courut dans le village répandant, éparpillant, elle-même, la bonne nouvelle. On l’aimait, on la croyait, on s’enflamma au récit de cette grande aventure.

Au bout d’une demi-heure, tout le monde connaissait l’heureux événement. Les offres des fournisseurs, des officieux, des curieux arrivèrent tout à coup à la maison de la comtesse.

Les conseillers municipaux qui avaient fait naguère un si froid accueil à la demande de Paupe rouvrirent immédiatement leurs crédits, comme boulangers, épiciers ou bourreliers.

Le maire lui-même, au risque de sa destitution, mais voulant désarmer une opposition latente dans le tailleur Paupe, fut tenté d’aller complimenter le comte de Ville-sur-Terre. La question de savoir s’il devait se présenter en écharpe, la crainte d’offusquer l’émigré par la vue des trois couleurs l’empêchèrent seules de se joindre à la mise en scène rêvée par l’ancien directeur de théâtre.

Par un phénomène qui ressemblait à une éclosion, à une influence printanière, le château, fermé, enseveli, depuis de si longs mois dans la tristesse et dans l’abandon, dans l’hiver de la ruine, ouvrit tout à coup ses fenêtres, ses portes. On vit de la fumée bleue s’échapper par minces filets hautes cheminées. Des jardiniers volontaires s’étaient mis instantanément à l’œuvre, pour sarcler les allées, pour remettre à la hâte un peu d’ordre dans les parterres. Des messagers plus avisés, au lieu d’aller porter leurs offres de concours à la maison encore habitée par la comtesse d’Arsonval et ses enfants, avaient gravi le côteau, pour être les premiers à jouir du tableau qui se préparait, et s’étaient assuré les effets d’une reconnaissance plus délicate, en aidant à ranimer, à parler la maison abandonnée, pour qu’elle sourît à ceux qui viendraient en souriant.

Pendant que ces préparatifs se faisaient au château, Paupe, resté seul chez lui, méditait.

Il était très-étonné d’être si peu satisfait d’une solution tant désirée.

Il avait dit lui-même, désormais il était libre, il rentrait en possession de son indépendance morale, autant que de son indépendance physique. Sa tâche était admirablement achevée. Cette parole du comte de Ville-sur-terre, qu’il n’avait pas approuvée, était entrée en lui, et y avait répandu un baume : Il avait fait quelque chose d’aussi beau, dans son genre, que l’œuvre de son père. Sans rien sacrifier de ses principes, en restant, croyait-il, conséquent avec lui-même, il pouvait être fier ; et sa fille, qui avait respecté ses idées, ajoutait un charme, un prestige au témoignage de sa propre conscience. Il se disait cela, et, malgré tout, il ressentait une grande tristesse.

Quelque chose d’inexplicable lui faisait battre le cœur, comme si, en s’en allant au château, ses hôtes, ses voisins, dussent attirer, emmener avec eux une part de sa vie ;

Il n’avait pas peur d’être abandonné par Marcienne ; il allait garder sa fille pour lui tout seul. Ce que son enfant avait gagné dans l’intimité de la comtesse, en manières élégantes, en grâce extérieure, il le savourait. Le comte de Ville-sur-Terre s’était nettement expliqué ; on ne ferait au tailleur aucune offre humiliante ; on l’honorait comme un caractère, on respectait son austère pauvreté. Tout était donc pour le mieux ; et cependant une inquiétude fermentait dans cette joie. Paupe se disait : - C’est fini, bien fini ! Et tout au fond de lui, un écho répondait : - Non, ce n’est pas fini ! Le lien forgé autrefois par le père Paupe, et que le fils croyait avoir rompu, s’était reformé et restait entre cette famille et lui.

Par une contradiction bizarre, lui qui, la veille, le matin encore, eût cru impossible d’abandonner jamais sa maison, son village, il en venait, sans qu’il sût pourquoi, à rêver, à désirer une installation ailleurs, à Saint-Mards-en-Othe, à Aix-en-Othe, à Troyes, dans un endroit éloigné de ces gens qu’il ne savait ni haïr ni aimer, loin de ce château qu’il avait aidé à sauver.

Herluison le surprit dans ses réflexions, qu’il n’était pas fait pour comprendre. L’huissier dissimulait mal sa mauvaise humeur.

Il salua le tailleur avec une rancune visible, où perçait cependant une déférence involontaire. Il se croyait en droit de lui en vouloir, mais en beau joueur, il était tenté de l’admirer.

-       Vous êtes très-fort, Monsieur Paupe, lui dit-il, après une minute de silence.

Paupe se croyait fort en effet, mais parce qu’il était resté immuable dans ses principes. Il eut envie d’accepter le compliment.

L’huissier lui ôta bien vite ses illusions, en précisant le sens de son éloge.

-       C’est mal, - ajouta-t-il, en posant son chapeau sur l’établi et en tirant les papiers timbrés d’une large poche qui lui faisait une bosse monstrueuse, - c’est très-mal d’avoir abusé de mes renseignements pour faire seul une affaire qui pouvait profiter à deux personnes.

Paupe le regarda, tout ébaudi, et pour la première fois, depuis bien longtemps, il eut une violente envie de rire, afin de dissiper son reste d’émotion, et tant l’huissier avait la mine longue.

-       Quels renseignements m’avez-vous donc donnés ?

-       Je vous ai parlé des transactions possibles avec les créanciers, mes clients.

-       Eh bien, on les a faites.

-       Oui, mais avant moi et sans moi.

-       Comment ! M. de Ville-sur-Terre, si généreux, ne vous a rien offert ?

Paupe raillait avec férocité. L’huissier en conclut naturellement que Paupe avait été généreusement récompensé par l’oncle de la comtesse.

-       Est-ce qu’il a plus de générosité que vous n’aviez d’orgueil, monsieur Paupe ?

-       Il en a tout autant, monsieur Herluison.

-       Ah ! vous êtes satisfait de lui ?

-       Autant qu’on peut l’être d’un homme qui ne pense en rien comme moi.

-       Serait-il indiscret, pour moi qui vous porte tant d’intérêt, de savoir ce qu’il vous a donné ?

-       Il ne m’a rien donné.

-       Ce qu’il vous a promis ?

-       Il ne m’a rien promis.

-       Ce qu’il vous a offert ?

-       Il savait bien qu’il n’avait rien à m’offrir. Ah si ! sa main ; c’est Marcienne qui l’a prise.

-       Voilà votre fille devenue sans doute la demoiselle de compagnie de la comtesse ?

-       La comtesse a ses enfants pour lui tenir compagnie ; moi, je n’ai que Marcienne. Marcienne ne me quittera pas.

-       Voyons, monsieur Paupe, - reprit l’huissier d’un ton conciliant, - pourquoi ne pas me dire tout ?

-       Je vous ai tout dit.

-       Tout ?

-       Absolument tout.

L’huissier parut réfléchir.

-       C’est impossible ! – reprit-il, - vous êtes seulement plus discret que je ne le croyais. Vous souvenez-vous du jour où , pour la première fois, je vous ai parlé des affaires du comte d’Arsonval. Je portais les affiches au château. Je vous ai dit que vous n’y voyiez pas plus qu’une taupe. Je me trompais.

-       C’est vrai, - repartit Paupe qui s’amusait du dépit de l’huissier. – Nous nous sommes mépris l’un et l’autre ; vous, en me croyant aveugle, car j’y vois bien ; moi, en vous appelant verluisant, car vous ne luisez guère, sans reproche. M’est avis que la taupe, c’est vous, mon compère. Seulement vous avez eu beau gratter, pousser du museau dans tous les sens, on a marché sur vos mines ; on les a écrasées ; et vous en êtes pour votre taupinière.

-       Vous êtes gai, aujourd’hui, monsieur Paupe !

-       C’est parce que je pourrai vous rencontrer maintenant, monsieur Herluison, sans avoir peur de vos projets. Mais, c’est bien fini ; n’est-ce pas ? Il n’y a plus à revenir là-dessus ?

-       Non, voilà les titres des créances !

-       Si peu que cela ! C’est avec ce petit tas de papiers qu’on pouvait dépouiller une famille ? Cela ne fera pas un gros tas de cendres. M. de Ville-sur-Terre est dans la maison à côté, si vous voulez lui parler !…

-       C’est inutile ; vous lui remettrez ce dossier. Moi, j’ai besoin d’aller au château.

-       Dépêchez-vous, si vous voulez y arriver avant le comte de Ville-sur-Terre, sa nièce et les enfants, car ils ont hâte d’aller déchirer ce qui peut rester de vos grandes affiches ?

-       Non, je vous l’ai dit, - reprit le tailleur d’un ton grave ; - ce château qui a été à mon père, je me suis juré de n’y entrer jamais.

-       Ce ne serait pas le premier serment auquel vous manqueriez,

-       Voulez-vous me dire quel jour je me suis parjuré ?

-       Le jour où vous avez cessé de haïr les d’Arsonval.

Paupe plissa le front :

-       Ce jour-là n’est pas arrivé.

-       Vous haïssez toujours autant cette famille ?

-       Qui vous autorise à croire que j’ai changé ?

-       

-       Alors, il est bon d’être de vos ennemis ; vous leur portez bonheur.

-       Je vous souhaite bien de la chance, maître Herluison.

-       Cela veut-il dire que vous me haïssez ?

-       Je n’ai pas besoin de m’expliquer ; vous refusez de comprendre mes explications.

-       C’est vrai, - dit l’huissier avec un soupir qui siffla entre ses dents longues. – Vous êtes inexplicable.

Il avait déposé les papiers sur la table ; il salua, sortit, remonta dans sa carriole qui stationnait à la porte, et prit le chemin montant au château.

-       Oh ! ma vipère ! murmura le tailleur en le regardant s’éloigner, il avait bien besoin de me rappeler ma haine !

Vers cinq ou six heures, M. Capron et le comte de Ville-sur-Terre revinrent dans la maison du tailleur. Ils redescendaient du château, où la comtesse était rentrée avec ses enfants et quelques domestiques d’occasion ajoutés à ceux qu’on avait retrouvés dans les environs.

Ils venaient prendre congé de M. Paupe.

Le comte de Ville-sur-Terre était radieux, et comme on avait ri en le voyant, il en tirait cette conséquence que l’apparition d’un défenseur fidèle de la royauté légitime réjouissait le cœur des malheureux sujets de Louis-Philippe. C’était d’un bon augure pour le voyage qu’il allait faire en Vendée.

Paupe s’étonna de ne pas voir sa fille.

-       La comtesse n’a pas voulu la laisser revenir, répondit M. Capron.

-       J’ai pourtant besoin d’elle ici.

-       N’ayez pas peur : elle n’a pas envie de vous quitter.

La berline, attelée, attendait à la porte ; le postillon était en selle. Les adieux furent fiers de la part du comte et du tailleur.

Le comte de Ville-sur-Terre eut comme une nuance de mélancolie dans la parole ; la boîte à musique joua légèrement en sourdine. On eût dit qu’il regrettait de quitter si tôt une œuvre si bien remplie, et qu’il avait senti son cœur pousser quelques racines dans ce château de sa famille. Mais le devoir l’appelait.

-       Adieu, monsieur Paupe ; parlez de moi à votre fille, de temps en temps. Je m’imagine que son souvenir me sera une rosée de Jouvence.

-       Au revoir, - dit le docteur Capron ; - je reviendrai bientôt voir comment tout cela marche.

Il se fit un grand fracas de sabots dans la rue, quand la voiture, entourée de curieux, en plus grand nombre que le matin, parut prête à partir.

-       On dirait que ces bonnes gens veulent crier quelque chose d’aimable, - dit le vieil émigré à M. Capron ; - si je leur criais, moi : Vive Henri V ? (le comte de Chambord).

-       Ils ne vous laisseraient pas partir.

-       Vraiment !

-       Ils vous assommeraient sur place, et feraient un feu de joie de la voiture, en chantant la Marseillaise !

-       - postillon, au galop ! s’écria le comte, qui se précipita dans la voiture.

 

 
x
 
OU L’ON ENTEND POUSSER L’HERBE
 

 

       

Paupe  attendit sa fille jusqu’à la nuit tombante. Il essaya de travailler. Mais n’avait-il pas bien le droit de se reposer ce jour-là ? Il cassa plusieurs, aiguilles, finit par jeter son ouvrage sur l’établi, et renonça à lutter contre les préoccupations qui l’agitaient.

-       Voilà ce que c’est que de se mêler des affaires des gens sans éclat ! – dit-il, en se grondant sans trop de colère. – On devient fainéant, comme eux.

Il n’avait pas osé sortir avant le soir. Il craignait les questions et, disons-le à sa louange, les admirations des gens du village.

Que sa fille triomphât en public de ce dénouement ; il y consentait. N’était-ce, pas d’ailleurs, un acte de justice ? Mais qu’on lui attribuât le mérite et l’honneur de cet événement extraordinaire ; il ne pouvait y consentir en face.

Depuis le départ de la berline, il s’était presque enfermé dans sa maison. Il s’était reculé à l’extrémité de son établi pour n’être pas vu des passants qui regardaient effrontément par la fenêtre. Rose Gautier, qui avait été retenue chez sa mère une partie de la journée, et qui était fort curieuse d’entendre raconter ce qui s’était passé, vint jeter l’éclair de son frais minois à travers la porte entrebâillée.

Paupe la congédia presque brutalement.

-       Je n’ai pas besoin de toi, - lui dit-il, - et je n’en aurai plus besoin. Marcienne, à partir de demain, n’aura pas trop d’ouvrage.

Rose, facile à consoler, s’était retirée en fredonnant.

Vers le soir, Paupe ouvrit doucement sa porte. La rue était déserte ; le crépuscule permettait en longeant les maisons, les haies, les voitures dételées, les tas de fagots, de passer sans être remarqué. Il sortit, marcha assez vite, jusqu’à ce qu’il eût gagné le chemin du château.

Là, il ralentit son pas. Il pouvait respirer à l’aise, se dilater, prendre son temps, faire à lui seul, le cortège d’un triomphateur clandestin. Ce n’était pas, croyait-il, de la réussite de l’aventure qu’il triomphait, mais de sa liberté reconquise. A ce titre, il prenait possession d’un paysage qu’il s’était interdit depuis ,neuf mois, qui désormais lui appartenait ; puisque sa fille Marcienne y avait répandu son esprit et son âme.

Parvenu à la grille, devant laquelle il s’était arrêté, le cœur si amer, la bouche crispée de menaces si implacables, un certain soir de l’automne dernier, il s’arrêta de nouveau, voulut savoir s’il ressentirait encore de la colère en voyant jouer les enfants du château sur la pelouse. Léo et Diane n’étaient pas là. Paupe se dit que si, par hasard, ils sortaient d’une allée, ou s’ils s’élançaient du perron, ils seraient cette fois en deuil, comme sa fille, et qu’il n’oserait plus leur souhaiter des douleurs. Hélas ! N’avait-il pas été puni par la mort de Maximilien de la cruauté de sa haine ? Il ne jouerait plus au loup-garou, et si les enfants le reconnaissaient derrière la grille, ils viendraient à lui, pour lui souhaiter le bonsoir et pour le remercier.

En longeant le mur du parc, il arriva à la petite porte des communs, qui gardait encore la trace de l’affiche posée par Herluison, et recollée par lui ; Paupe, un certain matin. Le papier avait été arraché par lambeaux que l’on voyait à terre, dans l’herbe. Même, il restait encore vers les angles du placard des bribes que les ongles un peu pressés avaient mal détachées.

Paupe s’amusa à enlever ces derniers vestiges, et eut une sorte de satisfaction à laisser la porte nettoyée de ces stigmates de la ruine.

Il continua sa route ; mais, à la porte principale, il s’écarta, et craignit d’être vu. Il alla s’asseoir sur une borne basse qui marquait l’entrée d’une avenue s’enfonçant dans la forêt, et, l’œil fixé sur la porte, il attendit sa fille.

Il n’attendit pas longtemps ; au bout de dix minutes, un ramage de jeunes voix se fit entendre derrière la grille. Il aperçut confusément Léo et diane qui se pressaient de chaque côté de sa fille. La voix des enfants était devenue tout à fait gaie, perçante. A peine si Paupe la reconnaissait. Il sourit avec un peu d’amertume.

-       C’est juste ! chez moi ils étaient en cage ; je leur ai toujours fait peur.

Des bruits de baisers se mêlèrent aux paroles qu’il entendait. Il lui sembla que la voix de madame d’Arsonval se joignait aussi au babillage des deux enfants, et cette voix, comme les autres, était d’un diapason plus élevé, avait une note plus joyeuse.

La porte s’ouvrit ; Marcienne se retourna plusieurs fois pour répondre à des adieux obstinés qui la retenaient ; puis, la courageuse enfant tira sur elle la grande grille, qui se referma avec un bruit de ferraille, et, s’éloignant dans le chemin, elle s’arrêta, quand elle ne courut plus le risque d’être vue ou d’être rappelée.

Elle s’appuya contre le mur, car elle suffoquait ; la mit enfin sur sa bouche, envoya un baiser, dans la direction du château, aux amis qu’elle quittait, et se disposa à descendre au village.

Paupe, qui s’était levé, en voyant sortir Marcienne avait reconnu son pas inégal.

-       C’est toi, papa !

-       Comme tu reviens tard !

-       Ah ! ce n’était pas facile de les quitter ! Tu étais inquiet ?

-       Non.

-       Tu savais bien, n’est-ce pas, que je rentrerais le plus tôt possible ?

-       Oui.

-       Je leur disais que tu m’attendais pour souper. Sais-tu ce que la comtesse me répondait ?

-       Qu’il attende !

-       Non ; mais : Pourquoi n’est-il pas venu avec toi ? Il souperait ici.

-       Elle a dit cela ? – repartit Paupe presque offensé. – Ils ont donc des gens à l’office déjà pour tenir tête au tailleur Paupe ?

-       Oh ! papa ! c’était pour souper avec la comtesse et les enfants.

-       C’était trop d’honneur à me faire.

-       C’était tout simple, au contraire. Ils souperont à leur table aujourd’hui, au lieu de souper à la nôtre, voilà tout.

-       C’est égal ! tu as dit, je l’espère, que je n’aurais pas accepté ?

-       Oui, papa ; on sait que tu es fier.

-       Je suis juste.

-       Demain, la comtesse veut venir avec les enfants pour te remercier.

-       Je la dispense bien de cette visite.

-       Moi, je ne l’en dispense pas, - dit Marcienne avec une pointe d’orgueil, et en même temps avec une vivacité enfantine. – sans cela, je n’irais plus chez elle.

-       Tu y retourneras donc ?

-       Quelquefois.

-       Pour quoi faire ?

-       Ils ont de l’amitié pour moi. Je les aime bien aussi !

Paupe haussa les épaules, et marcha quelques instants en silence. Marcienne voulut renouer la conversation ;

-       Ils disent, - reprit-elle, - que je suis une société pour eux. Ils sont bien seuls.

-       Rose Gautier ferait affaire. Je lui ai dit que je n’avais plus besoin d’elle, puisque tu allais me rester. Elle amuserait les enfants ; elle servirait la comtesse.

-       Non, - dit Marcienne d’une voix qui tremblait ? – Ils n’ont pas besoin de Rose Gautier ; s’ils se passent de moi, ils se passeront d’une autre.

Elle baissa la tête et marcha à côté de son père, gardant à son tour le silence.

Paupe voulut la consoler ; car, sans deviner la jalousie, il sentait une douleur.

-       Tu comprends bien, lui dit-il avec douceur, que ce que je te dis là est raisonnable.

-       Sans doute.*

-       Notre vie, mon enfant, va devenir ce qu’elle était avant la visite du comte d’Arsonval.

-       Oui, papa.

-       Tu ne peux être ni leur égale, ni leur servante.

-       Oh ! non, balbutia Marcienne, qui devenait plus triste, à mesure que son père la consolait.

-       Tu ne peux pas me quitter, continua le tailleur.

-       Je n’ai jamais songé à cela.

-       Les voilà redevenus riches ; ils recevront des gens riches. Qu’est-ce que la fille du tailleur Paupe ferait en visite chez eux ? Ils l’humilieraient ou la laisseraient humilier.

Marcienne ne répliqua pas. Elle eut un gros soupir qui étouffa un petit sanglot. Son père lui dit encore :

-       Dans quelques années ce sera bien pis. Léo et Diane souffriraient de ton amitié.

-       Je ne crois pas cela ! s’écria la jeune fille.

-       À ton âge, on ne croit pas cela ; tu verras !

-       Ce n’est pas parce que je suis jeune, que je ne doute pas ; c’est parce que je ne peux pas me tromper.

-       Ce fut au tour du tailleur de garder le silence ; mais ce fut aussi au tour de sa fille de reprendre la conversation.

-       Mais, papa, - dit-elle d’un ton résolu, - si tu pensais, si tu croyais tout cela, pourquoi ne m’as-tu pas empêchée d’écrire à M. Capron ? Pourquoi voulais-tu les retenir dans ce pays et dans ce château ?

-       Parce que je voulais empêcher une injustice et une coquinerie ;

-       Tu vois donc bien, - conclut la jeune fille, - qu’il faut faire ce qu’il y a à faire, sans s’inquiéter de savoir si l’on sera heureux ou malheureux, pour l’avoir fait.

Paupe fut frappé de la remarque de Marcienne.

-       Tu es bien la petite-fille du vieux Paupe ! s’écria-t-il avec admiration.

-       Je suis surtout ta fille, papa. Ce que j’ai l’air de trouver, je le devine en toi. Va, ne t’inquiète de rien, et laisse-moi agir. Nous ne pouvons pas être malheureux, puisque nous ne nous séparerons jamais ; entends-tu !

-       Jamais ?

-       Non, jamais.

Elle serra le bras du tailleur avec force et ils descendirent dans le village d’un pas plus rapide. Ils avaient la conscience gaie et le cœur triste.

Ils soupèrent à peine, se parlèrent peu. Marcienne alla tout fermer dans la maison qu’avait habitée madame d’Arsonval, et rapporta la clef à son père.

-       Il faudra remettre un écriteau, - dit-elle. – La maison est à louer.

Paupe secoua la tête et prit la clef.

Avant de s’endormir, Martienne entra dans son petit jardin, bien négligé depuis neuf mois. Il avait une porte et une haie, je l’ai dit, sur un chemin qui longeait la rue principale du village. De là, par une éclaircie dans les arbres des vergers environnants, on apercevait le château d’Arsonval sur la côte.

La fille du tailleur regarda de tous ses yeux. Un léger brouillard de printemps s’élevait de la vallée, montant comme une nuée d’encens, comme une caresse visible autour des murs du château, on voyait scintiller une petite lumière.

Marcienne contempla longtemps cette étoile qu’elle se promit de venir regarder tous les soirs. C’était désormais l’étoile de sa vie ; et, bien qu’elle ne s’inquiétait pas de savoir si elle serait heureuse ou malheureuse, elle eut le pressentiment que toutes les petites contrariétés subies, que son chagrin même, lors de la mort de son petit frère, lors de la fuite de Léo et de Diane, lors des craintes que la vente du château pouvait inspirer, n’étaient rien auprès des douleurs qu’elle allait endurer.

Cette enfant héroïque les aspirait d’avance par une vocation de martyre.

Marcienne avait retenu de sa conversation avec son père cette menace qu’elle sentait réelle. Léo allait grandir, devenir un jeune homme, un comte d’Arsonval ; elle grandirait aussi, mais pour rester une paysanne, fille d’un paysan.

La distance entre eux irait grandissant, à mesure qu’ils grandiraient. Elle passerait sa vie désormais à voir s’éloigner et monter, pour rayonner sur un sommet, puis pour disparaître dans une brume brillante, comme cette lumière du château dans ce brouillard, l’image radieuse de Léo.

Mais la raison était si ferme, dans cette tête de jeune fille, le courage était si absolu, qu’il ne lui vint pas une minute à l’esprit l’idée de regretter qu’elle ne fût qu’une paysanne, l’ambition de sortir de sa sphère, pour atteindre à celle de Léo. Elle voulait, à la fois, rester attachée à la réalité de sa condition et ne pas perdre trop tôt ce trêve d’amitié, de protection qu’elle avait fait pendant neuf mois.

Quand elle s’endormit, très-tard, elle se disait encore :

-       Léo est bon, mais il a le caractère difficile ; à la longue, je l’aurais rendu facile : la comtesse saura-t-elle s’y prendre ! Ne va-t-elle pas trop le gâter ? Ah ! si j’étais sa sœur !

C’était par un mot analogue que son premier rôle de tutelle maternelle avait commencé. C’était par ce mot qu’elle le terminait, en prêtant l’aile, un peu avant l’heure, à une ambition plus grande, plus douce, plus glorieuse, c’est-à-dire plus douloureuse.

Quelques jours après ces événements, la comtesse d’Arsonval était absolument réinstallée et une lettre de M. Sainton lui annonçait le débarquement de M. Meurville au Havre, ainsi que son projet d’aller rendre visite à sa fille.

Cette lettre fut aussitôt communiquée au docteur Capron, qui venait tous les deux jours au château, et qui ne parut pas surpris. Il avait prévu cette épître.

Il était impossible, selon lui, que M. Meurville subît, sans essayer une justification indirecte et une revanche, la leçon que M. de Ville-sur-Terre avait prétendu lui donner. Il lui était facile de désavouer M. Sainton, de déclarer qu’il avait été trop strict, trop exclusivement homme d’affaires.

M. Sainton transmettait sur lui-même, avec une impartialité de caissier, cette prétendue opinion de M. Meurville. Ce dernier avait intercalé un mot dans la lettre, et c’était la première fois que la comtesse revoyait l’écriture de son père depuis son mariage.

« Ma fille, écrivait le négociant, vous avez beaucoup souffert ; je vous pardonne de m’avoir fait beaucoup souffrir. Je désire embrasser mes petits-enfants. Je regrette de n’avoir pas été là, pour arranger par moi-même les affaires de la succession de mon gendre, qui me paraissent avoir été fort embrouillées. Vous auriez attendu moins longtemps une liquidation qui ne devait être que favorable aux intérêts de vos enfants. M. le comte de Ville-sur-Terre a pu me devancer. Mais il me reste une tâche que je ne cède à personne. Vous avez deux enfants à élever, selon la condition de leur père, et selon les idées actuelles. J’espère, ma fille, que nous nous entendrons sur ce sujet.

« Ne redoutez donc rien de ma présence. Rappelez-vous votre enfance pour m’accueillir ; je m’en souviens, pour embrasser Léo et Diane. Annoncez-leur un grand-père qui ne demande qu’à les gâter, et qui a bien du temps perdu pour son cœur à rattraper.

« Votre père,

« Meurville. »

      La comtesse fondit en larmes à la lecture de cette lettre, qu’elle couvrit de baisers. Le docteur Capron sourit, se mordit la langue et se dit en la commentant :

-       Voilà un père fort méthodique, mais un bourgeois malin. Le compte de sa malédiction est réglé commercialement. Il met en recettes les malheurs de sa fille et se trouve remboursé par les larmes. Pourvu que ce petit Léo qui a du sang de créole et de Champenois dans les veines, ne rouvre pas ce compte-là ! Quelle éducation M. Meurville lui fera-t-il donner ? Ma foi, le comte de Ville-sur-Terre pourrait bien avoir raison. M. Meurville est tout à fait du bois dont on nous façonne des pairs de France. Qui sait s’il ne songe pas vaguement à cela, en rendant visite à la comtesse d’Arsonval, sa fille, apparentée à la vieille noblesse champenoise, nièce d’un émigré ; et s’il ne se fera pas un titre de cette alliance, pour entrer dans l’aristocratie qu’on fabrique ? je suis curieux de le voir, de la connaître.

Quelques jours après cette lettre, une voiture du château allait attendre à Troyes M. Meurville, qui arrivait simplement par la diligence de Paris.

Le docteur Capron ne manqua pas d’assister à la première entrevue du grand négociant et de sa fille. Tout se passa d’ailleurs fort convenablement : la comtesse pleura ; M. Meurville fut digne, s’émut légèrement, en embrassant ses petits-enfants, eut une longue conversation avec le docteur sur la santé de sa fille, prit tous les renseignements utiles pour l’administration de la fortune, ne fit pas une seule allusion au malentendu dont la vente du château avait été l’objet, alla voir tout seul l’huissier Herluison, auquel il trouva des aptitudes extraordinaires et avec lequel il s’entendit fort bien, rendit visite à M. Paupe, en compagnie du docteur, fut d’une bienveillance hautaine pour le tailleur, n’osa pas lui proposer sa protection, dédaigna de lui demander son amitié, affecta de traiter Marcienne en enfant, honora le maire du village, le juge de paix du canton d’une démarche spéciale, pour préciser la différence qui séparait un homme comme lui, dévoué à la charte de 1830, d’un boudeur suranné comme le comte de Ville-sur-Terre , et, après un séjour d’une semaine qui lui suffit à rattraper tout un arriéré de tendresse paternelle, repartit, en emmenant avec lui madame d’Arsonval et ses enfants.

Il avait loué à Paris un riche appartement meublé, le Havre étant son installation commerciale, son usine. Sa fille et ses petits-enfants ne pouvaient que l’y gêner, en troublant ses relations avec les autres commerçants du port.

Ils s’y seraient d’ailleurs diminués. Paris mettait pour la province, pour Paris même, la famille en perspective, facilitait l’éducation de Léo et aussi celle de Diane, et lui donnait dans la capitale une importance différente de celle qu’il s’était faite par ses correspondants et ses banquiers.

Il était bien entendu qu’à l’arrière-saison, qu’aux vacances (et Léo fut placé dans le collège où Louis-Philippe envoyait ses fils), on conduirait madame d’Arsonval passer plusieurs mois dans son château, sous la seule réserve que M. Meurville, ayant peu de goût pour les villégiatures mesquines, lui qui avait l’horizon des tropiques dans les deux yeux, ne serait pas forcé de l’accompagner.

Paupe parut trouver excellentes ces dispositions prises par un homme qu’il détestait cordialement, mais dont il louait la prudence. Le tailleur avouait qu’il serait bien vite devenu très-jaloux de l’amitié de madame d’Arsonval pour sa fille, et même de l’amitié de Marcienne pour les enfants.

Ce partage entre Paris et le château limitait et modérait, croyait-il, une intimité bien difficile à rompre, soulageait sa conscience , et facilitait à Marcienne le sacrifice qu’elle avait promis de faire.

Mais ce qui devait préparer et consacrer la rupture l’empêcha au contraire. Si la famille d’Arsonval était restée au château, peut-être l’assiduité, la banalité des rapports, eût-elle émoussé cette amitié si vive, interrompue dans sa fraîcheur. L’absence enferma dans le cœur de Marcienne les chères images qu’elle voulait toujours vénérer, et son souvenir se mêla désormais, comme un charme de plus des vacances, à tous les regrets que les Parisiens, par obéissance et non par vocation, emportaient à Paris.

Une séparation continue eût été une accablante douleur pour Marcienne, mais aussi un arrachement de tous ses rêves inconscients. Cette séparation intermittente, allégée d’ailleurs par des lettres, par des commissions données à Marcienne pour le château, avivait l’amitié, la maintenait vigilante, lui donnait la curiosité de constater, d’éprouver ses progrès à chaque rencontre nouvelle, et, en paraissant plus douce à souffrir, entretenait sa sensibilité exquise, lui donnait le droit de désirer, à l’approche des vacances, le retour de ceux qui étaient entrés dans la lumière de sa vie, pour n’en plus sortir.

Ce fut de cette façon que plusieurs années s’écoulèrent. Paupe, en apparence tranquille, travaillait, tandis que Marcienne, pour aider son père, avait voulu prendre des leçons de madame Gautier et cousait, comme ouvrière en robes, à côté de l’établi du tailleur.

Marcienne se croyait obligée, non par orgueil, mais par respect pour les intelligences qui lui avaient donné des preuves d’estime, de s’instruire de plus en plus.

Le soir et les dimanches, elle se réservait des heures de lecture. La bibliothèque du curé était mise à contribution, mais surtout celle du docteur Capron, qui offrait plus de ressources. Pour répondre, sans trop d’infériorité, aux lettres de la comtesse, il fallait bien que la pauvre fille perfectionnât son écriture et son style. Pour ne pas humilier ses amis du château quand la comtesse arrivait de Paris, il fallait bien que Marcienne eût sa toilette, moins prétentieuse que celle des jeunes filles du village, moins élégante que celle des femmes de chambre, un costume simple, presque puritain, qui convenait à l’ouvrière, qui n’eût pas déparé une fille de bonne maison bourgeoise, mais qui, en tout cas, faisait valoir ingénument  la physionomie douce, le visage clair, les yeux d’une limpidité tranquille, complétant l’harmonie de l’âme visible, en l’encadrant.

On sait ce que devint l’échauffourée vendéenne. Le comte de Ville-sur-Terre n’avait pas eu l’occasion de dérouiller son épée. Il n’avait pu rencontrer la duchesse de Berry. Quand il apprit son arrestation, il regretta galamment de n’avoir pas été enfermé avec elle derrière la plaque de cheminée un peu chaude qui dessécha les dernières tiges des lys. Il avait regagné son château du lac de Côme, en maugréant une fois de plus contre le gouvernement de Louis-Philippe et contre les bourgeois qui faisaient des risées de la déconvenue politique d’une reine-mère, devenue mère fort mal à propos pour cesser d’être reine.

Tous les six mois, le vieux gentilhomme écrivait de sa grosse écriture carrée, mettant trois mots dans une ligne, et dix lignes dans une page à sa nièce d’Arsonval, à ses petits-neveux, ne manquant jamais d’ajouter un compliment pour Marcienne et pour son confrère Paupe.

J’ai dit que Paupe vivait tranquille, mais il lui était impossible de vivre heureux. Il ne voulait pas contrarier cet effort discret, modeste de sa fille pour s’instruire, pour s’élever toujours ; il était fier des compliments donnés dans le village et par M. Capron, de temps en temps, à cette jeune fille, douce, grave, à qui ne répugnait aucune besogne domestique, mais qui, du milieu de cette humilité, aspirait naïvement un courant d’air et d’idées supérieures.

Toutefois, Paupe avait le préjugé des parents presque illettrés, qui redoutent souvent que l’émancipation intellectuelle des enfants ne soit un affranchissement et une révolte contre l’autorité paternelle. Il n’avait pas cela à craindre ; mais il avait peur cependant de cet épanouissement, comme si cette aspiration d’en haut dût un jour déraciner sa fille de l’existence qu’elle avait toujours menée.

A chaque retour des enfants et de la comtesse d’Arsonval, il avait des appréhensions plus vives, et aussi des recrudescences d’une haine dont il n’était plus question, mais qu’il croyait avoir enfouie plutôt qu’éteinte. Lui-même subissait par contrecoup une influence qui le taquinait.

Parce qu’à chacun de ces voyages, sa fille prenait un reflet plus vif, plus direct de l’esprit, des manières du monde aristocratique, Paupe se surprenait à ne plus user de certains mots qui lui étaient  familiers et qui étonnaient Marcienne, bien qu’elle les eût toujours entendus depuis son enfance. Quand les châtelains étaient au château, il ne sortait plus qu’avec son chapeau, parce que Marcienne s’était aperçue un jour que Léo avait ri du bonnet de coton du tailleur, et bien qu’il ne mît jamais les pieds au château, sa fille l’avait obligé à ne sortir qu’en souliers et à garder les sabots exclusivement pour l’hiver.

   Le premier départ de la famille d’Arsonval avait plus choqué le tailleur qu’il n’avait attristé sa fille. Paupe eut le sentiment et le ressentiment d’une défiance hautaine de ce bourgeois qui craignait une intimité entre le château et la boutique ; et par cette éternelle contradiction du cœur, que j’étudie, sans vouloir en conclure que M. Paupe fût inférieur aux autres hommes, lui qui souhaitait de bonne foi, quelque temps auparavant, l’éloignement de la famille d’Arsonval, il se sentait blessé de cet éloignement subit comme une offense. Marcienne en jugeait autrement. Elle trouvait tout simple que M. Meurville voulût se séparer de ses petits-enfants. Ce grand-père n’avait pas l’habitude d’aimer. Il l’apprendrait peut-être ; il voulait peut-être l’apprendre ; en tous cas, Marcienne était sûre qu’elle lui viendrait dans la société de la douce comtesse, devant le joli visage de Diane et les yeux superbes de Léo. Elle se réjouissait de ce bonheur.

   D’un autre côté, cette courageuse enfant qui avait, pour elle, en secret, la coquetterie de son courage, n’était pas fâchée d’éprouver l’effet d’une absence qui ne pouvait être un grand mal, comparée à l’horrible séparation qu’elle avait redoutée.

   Elle comprenait d’ailleurs que Léo avait perdu du temps pour son instruction et qu’il devait entrer dans un En tout cas, il l’avait rattrapée, elle voulait le croire. Il parlait de Paris avec assurance, comme un parisien. Il se tenait cambré ; il avait une allure martiale. Il fallait porter avec crânerie le shako dont on meurtrissait dans ce temps là les jeunes fronts ; il fallait tenir son menton élevé au dessus d’un abominable faux col en crin, et ne pas paraître étouffé sous le plastron de ces habits qui serraient la taille et exagéraient la poitrine.

   Dans les années qui suivirent la révolution de 1830, la jeunesse eut une fièvre militaire qui n’allait pas plus loin que le goût du tambour, des uniformes, des exercices ; mais qui n’empêchait pas la fièvre littéraire, politique et sentimentale. On chantait la Marseillaise, aux distributions de prix, comme on en jouait l’air sous les fenêtres du roi ; et il ne fût jamais venu à l’idée de personne qu’on eût besoin de faire consacrer par une loi le titre de chant national donné à cette aspiration héroïque de la Révolution française.

   Léo fut tout de suite un écolier dans le mouvement. Il avait été enveloppé d’influences féminines au château. Il s’en dégagea vite dans les récréations du collège, et la première fois qu’il revint en vacances, il exagéra un peu la transformation, en aspirant à la virilité.

   Rose Gautier qui voulut le saluer comme autrefois du nom de gamin fut remise vertement à sa place.

   Marcienne le contempla avec un étonnement silencieux ; comme elle n’osait plus le traiter en petit camarade, ce fut Léo lui-même, enhardi à devenir modeste devant cette modestie rayonnante, qui lui demanda de ne rien changer à leurs façons d’agir l’un envers l’autre.

   Le changement se fit pourtant, à partir de la seconde année. Léo ne sut plus comment parler à cette demoiselle sérieuse, et Marcienne, qui, à ces secondes vacances, avait distingué un duvet sur les lèvres de cette jolie bouche, se dit qu’il ne fallait plus traiter M. le comte d’Arsonval, à la veille de ses moustaches, comme elle avait traité l’enfant à la bouche rose et sans duvet.

   Je ne veux qu’indiquer en passant cette transformation, qu’il serait trop long d’analyser. Ces sept ou huit années de l’adolescence, si courtes à franchir, s’écoulèrent, entre l’espoir et le regret des vacances, et tinrent, chacune à son tour, dans ces deux ou trois mois rapides.

   A chaque arrivée de la comtesse et de ses enfants, c’était une reprise d’intimité dans des conditions un peu différentes. La comtesse trouvait toujours Marcienne embellie depuis la dernière fois, et Marcienne trouvait la comtesse plus charmante. A mesure que les pâleurs du veuvage et le souvenir de son année d’oubli s’effaçaient du cœur et de la pensée de madame d’Arsonval, elle semblait rajeunir ; Marcienne, au contraire, initiée davantage aux sentiments maternels et féminins de cette âme toujours délicate, la dépassait, chaque année, par une autorité, née de sa raison et de son sang froid, en devenant son amie.

   Clélie ne pouvait se passer de Marcienne. C’était le prétexte des visites de Marcienne au château. A chaque retour, Léo faisait sa visite d’arrivée à M. Paupe. Sans manifester beaucoup plus de tendresse que quand il habitait chez le tailleur, Léo se montrait poli, reconnaissant, et grave à sa manière. Paupe était flatté de cette démarche qu’il appelait en riant sa rente, par allusion aux trois cent francs de rente donnés à son père ; il s’excusait auprès du petit comte de ne pas lui rendre sa visite, l’examinait sous prétexte de juger des modes de Paris, et ne manquait pas de critiquer la coupe, et la façon de l’uniforme de collégien.

   Au départ, Léo, Diane et la comtesse venaient faire leurs adieux à M. Paupe, à Marcienne ; puis c’était tout. Le château fermait ses volets ; le décor était enroulé, la vision disparaissait pour une année.

   Quand Léo fut à la veille de passer ses examens, la comtesse prit l’habitude de venir plus tôt à la campagne. Son fils était interne et avait moins besoin des douceurs d’une sollicitude maternelle à poste fixe. L’heure de l’émancipation approchait ; mais cette avance sur les vacances était un prélude. La vraie saison commençait avec l’arrivée de Léo.

   Des promenades dans la forêt d’Othe, des rencontres dans le village, des après-midi passées dans le parc, le dimanche, suffisaient à Marcienne pour se rassasier de la joie de voir grandir ces enfants, qui grandissaient comme une œuvre de sa foi, dont elle voulait faire un chef d’œuvre.

   Il lui arrivait de déjeuner, de goûter avec les enfants et la comtesse. Elle refusait de dîner, pour ne pas laisser son père seul. Paupe, sans forfanterie, sans brutalité, tenait son serment ; il n’avait jamais mis le pied au château.

 

XI
 

LA CONTREDANSE

 

      Au mois de septembre de l’année 1839, Léo avait été reçu bachelier, et M. Meurville n’avait pas été nommé pair de France.

      Lassé d’attendre, après beaucoup de promesses, cette consécration de sa fortune et de sa haute position industrielle, le père de la comtesse d’Arsonval vint passer trois mois chez sa fille, et s’appliqua à conquérir assez de popularité dans le canton pour y poser les premiers jalons d’une prochaine candidature à la députation.

      Tout naturellement, M. Meurville devait être le candidat de l’opposition, dite constitutionnelle. Il ne voulait pas rompre absolument avec la dynastie de 1830. Il lui suffisait de la taquiner assez pour que le ministère comptât avec lui.

      L’année précédente, sur l’avis et par les soins de M. Herluison, il avait acheté des bois et une ferme dans le voisinage du domaine d’Arsonval.

      L’affaire avait été conclue par pure ambition politique ; mais il se trouva qu’elle était également fort avantageuse au point de vue du revenu ; si bien que M. Meurville satisfaisait sa rancune par sa candidature, et ses intérêts, par l’instrument même qu’il avait choisi pour satisfaire son dépit.

      Il voulut donner une petite fête, non pour annoncer ses prétentions parlementaires, mais, disait-il, uniquement pour consacrer la date mémorable du diplôme de bachelier décerné au jeune comte d’Arsonval. C’était, ajoutait-il malignement, la première fois qu’une pareille distinction était obtenue par un membre de cette noble famille.

      Le prétexte fit peu de dupes. La fête, d’ailleurs, avait peu de prétention. Elle fut donnée dans le parc du château, et la comtesse la présida avec ses enfants.

      Diane avait quinze ans. Elle était jolie, comme l’avait été sa mère ; mais l’influence de Marcienne, peut-être aussi rosée des larmes qu’elle avait reçue, à l’âge de cinq ans, avaient mis sur sa grâce ingénue un voile léger de timidité qui en tempérait l’éclat.

      Léo, brun, avec des yeux noirs, profonds et brillants, qui fixaient résolument, librement leurs regards sur le regard des autres, était, à dix-neuf ans, d’une beauté expressive, résolue et simple. L’énergie des premières années s’était accentuée. L’entêtement était parfois de la colère ; mais on sentait que la colère pourrait être terrible, sans jamais s’égarer dans le vertige.

      Léo se souvenait de la ruine, de la mort de son père, de l’hospitalité reçue chez M. Paupe, de la tendre amitié vouée à Marcienne, des humiliations endurées, de la fuite par une journée d’hiver, et plus tard des anxiétés qu’il avait traversées, lors de la vente du château. Tous ces souvenirs flottaient autour de lui, comme les ombres transparentes d’une mélancolie qui donnait la curiosité de le pénétrer, de s’en faire aimer, tant on sentait qu’il devait avoir de force dans ses attachements et de justice dans ses haines.

      Respectueux pour son grand-père Meurville, poli et froid avec M. Paupe, qu’il ménageait par cette politesse même, qu’il flattait par sa froideur, reconnaissant envers le grand-oncle paternel, M. de Ville-sur-Terre, qui n’était pas mort, qui promenait allègrement ses quatre-vingts ans autour du lac de Côme, en promettant toujours de revenir pour la noce de son petit-neveu ou de sa petite-nièce, Léo passait pour avoir un caractère orgueilleux, parce qu’il l’avait concentré, et semblait mécontent de tout, parce qu’il avait la pudeur de ses enthousiasmes et les préservait des moqueries par sa propre ironie.

      Pendant dix années, Léo s’était retrouvé avec Marcienne à chaque saison, sans lui parler autrement qu’avec une douceur un peu austère, en baissant presque les yeux, sans accentuer jamais au-delà d’une poignée de main virile, donnée comme à un camarade, l’expression d’une amitié fidèle profonde.

      Marcienne lui savait gré de cette douceur qui la mettait à l’aise, qui rappelait sa tutelle d’autrefois, et de cette petite austérité qui lui témoignait de l’estime à partager avec son père.

      Elle était certaine que, dans une causerie générale au château, quand elle y prenait part, Léo, sans paraître se ranger à son avis, pensait, de son côté, comme elle pensait du sien. Il était heureux quand elle était là ; un rayonnement doux s’échappait de tout son visage ; mais il ne se permettait aucune démarche indiscrète pour la retenir ou la chercher. Quand on jouait, il jouait de grand cœur. Il aimait la chasse, les exercices du corps ; il aimait aussi la lecture, et, un jour, par grand hasard, Paupe avait été très surpris de l’entendre parler de la Révolution française, non comme un fils de gentilhomme rallié, comme un neveu d’émigré, ou comme un petit-fils de bourgeois vaniteux ; mais comme un esprit jeune, vivifié par le courant de 1789, trempé dans les fortes études modernes, qui veut ménager ses illusions en se dégageant doucement de ses préjugés.

      Léo aimait le docteur Capron, et avait annoncé plusieurs fois son intention de devenir médecin. C’était un vœu qu’il avait fait un jour, chez Paupe, devant le petit Maximilien mourant et songeant à sa mère malade ; ce vœu lui paraissait respectable, transfiguré dans la personne de ce beau et bon vieillard. Cette vocation déplaisait au grand-oncle de Ville-sur-Terre, effrayait madame d’Arsonval, et étonnait M. Meurville. N’eût-il pas mieux valu, selon ce dernier, que son petit-fils eût l’ambition de la diplomatie, de la haute administration, de la fainéantise en habit brodé, qui coûte si peu, qui vaut tant, et qui fait fleurir tant de décorations aux boutonnières jeunes ?

      M. Meurville eût dit volontiers : « Est-il possible qu’à soixante-dix ans on ne soit pas pair de France et qu’à vingt ans on ne soit pas attaché d’ambassade ou au moins sous-préfet ? »

      Le programme de la fête champêtre donnée dans le parc d’Arsonval n’avait que deux parties. On mangeait et on buvait d’abord ; on dansait ensuit. Il est vrai que l’on pouvait boire et manger pendant la danse.

      Un orchestre, composé d’un violon, d’une clarinette et d’un cornet à piston avait été installé sous les arbres d’un ancien jeu de paume, en plein air. M. Meurville, qui avait trinqué avec tout le monde, et qui adoptait publiquement l’huissier Herluison comme son aide de camp et son confident, voulut danser avec la femme du maire la première contredanse et demanda à son petit-fils de lui faire vis-à-vis pour donner un charme patriarcal à cette mise en scène galante et électorale.

Léo invita Marcienne.

-       Je ne sais pas danser, lui répondit la fille du tailleur.

-       Ni moi non plus, répliqua Léo en souriant.

-       Nous embrouillerons la contredanse.

-       Le grand malheur !

-       M. Meurville ne serait pas content.

Léo eut bien envie d’attester encore une fois son indifférence ; mais Marcienne le grondait toujours, quand il manquait au respect de la famille.

-       Comment faire ! – dit-il. – diane est invitée par M. Herluison ; si j’invitais maman ?

-       Tenez, - répondit Marcienne en lui montrant Rose Gautier toute frémissante d’impatience, et qui parée, enjolivée, attendait qu’on l’invitât.

Voilà le meilleur maître que vous puissiez prendre.

-       Elle ! répliqua Léo avec une petite moue de dédain.

-       Elle vous apprenait à chanter il y a huit ans, eh bien, dansez maintenant avec elle !

Marcienne savait au moins par cœur la fable de la Cigale et de la Fourmi. Il n’y avait pas trop de pédantisme ni trop de malice à y faire allusion.

Léo voulut résister, mais il était difficile de ne pas obéir à Marcienne.

Rose ne s’attendait pas à un pareil honneur ; ce qui ne veut pas dire qu’elle l’accueillit modestement et qu’elle ne l’avait pas désiré. Il y eut un murmure flatteur pour le héros de la fête, quand on le vit prendre place avec la plus jolie fille du pays.

Rose Gautier était une élégante, par état et par coquetterie. Elle donnait le ton aux dames de Saint-Mards-en-Othe, qui se faisaient habiller par elle et par sa mère. Il est juste de déclarer que sa toilette, toute prétentieuse qu’elle fût, ne la déparait pas. Elle était jolie à tout affronter.

Fraîche comme à douze ans, chantant un peu moins, mais riant tout autant, riant des yeux, de la bouche, du menton, des joues, de tout le visage, rose avait une grâce pétillante qui grisait vite, quand on la respirait un peu.

Une étourderie, qui pouvait paraître de l’effronterie aux esprits chagrins, une grâce sensuelle qui ne ménageait personne, et, avec cela, une innocence visible qui n’était peut-être que le calcul ambitieux d’une villageoise aspirant à devenir une dame, rendaient Rose attrayante et redoutable.

On lui avait déjà fait la cour. Mais elle dénonçait si vite les soupirants à la moquerie publique qu’aucune médisance ne l’avait encore atteinte ; Seulement, elle était comme un de ces jolis fruits, autour desquels tourbillonnent les oiseaux ; que l’on s’émerveille un soir de trouver si frais avec leur duvet, leur incarnat, et qui, au matin suivant, ont la piqûre d’un coup de bec.

Léo, à chaque vacance, avait rencontré Rose Gautier ; mais, c’était en revenant de chez M. Paupe, et le rire provocant de la coquette effarouchait le reflet doux et presque religieux du sourire de Marcienne qu’il emportait chez lui.

Rose devina-t-elle qu’il l’invitait à danser, uniquement pour faire vis-à-vis à son grand-père Meurville, et pour ne pas désobliger Marcienne ?

-       Est-ce que Marcienne a mal au pied, - lui demanda la moqueuse jeune fille, - que vous commencez par moi ?

-       Marcienne ne veut pas danser.

-       Avec vous ?

-       Avec personne.

-       Puisque mademoiselle Diane va danser avec M. Herluison, mademoiselle Paupe pourrait bien se hasarder.

Léo fut mécontent de ce reproche de fierté à l’adresse de son amie.

-       Elle ne sait pas danser, reprit-il gravement.

-       Vous lui auriez appris…

-       Je ne sais pas non plus.

Rose partit d’un grand éclat de rire et battit des mains :

-       Vous ne savez pas danser ! qu’est-ce qu’on vous apprend donc à Paris ? Avez-vous de la bonne volonté ?

-       Oui.

-       Eh bien ! je vais essayer de vous donner une leçon.

Le violon joua la ritournelle et la clarinette donna le signal.

Rose Gautier prit Léo par la main, l’entraîna ; à chaque mouvement indiqué par la musique et annoncé par un musicien, elle lui poussait le coude, lui tapait sur le bras, le tirait à elle, le secouait, le faisait pivoter. Quand vint le galop final, elle se renversa sur l’épaule de Léo, et il fallut bien que le bachelier la soutînt par la taille, en sentant, à chaque élan, la jolie tête lui battre la poitrine, avec un rire qui s’échappait, dans un souffle joyeux et rythmé.

      La contredanse finie, Rose lui dit :

-       Vous avez des dispositions ; Nous recommencerons… si Marcienne le permet.

-       C’est Marcienne qui a voulu que je vinsse vous inviter, dit ingénument Léo.

-       Ah ! répliqua Rose Gautier, moins fière de devoir cette faveur à Marcienne qu’elle n’eût été flattée de l’avoir obtenue malgré Marcienne.

Léo, en rejoignant la fille du tailleur, craignait de surprendre dans son regard ou ses paroles, sinon un reproche, du moins un peu de raillerie. Mais Marcienne le complimenta sincèrement :

-       Vous voyez bien que je vous ai donné un bon conseil. Il faudra danser encore avec Rose.

-       Vous tenez donc beaucoup à ce que je devienne un danseur ?

-       Oui, pour que vous deveniez savant en toute chose.

Elle avait dit cela de ce ton demi-sérieux qui la rendait parfois impénétrable.

Au lieu d’une contredanse, l’orchestre joua ensuite un air de valse. Léo voulut s’asseoir , se récusant d’avance pour une gymnastique qui ne supportait pas l’improvisation. Mais ce fut Rose elle-même qui vint le chercher auprès de Marcienne.

-       eh bien, mon élève, quand on sait danser il faut apprendre à valser.

-       C’est trop difficile ? Regardez donc !

Elle montrait un couple qui, devançant la musique, tournait aux premiers accords, par un mouvement mécanique, en bornant toute sa science à se balancer alternativement sur chaque pied.

-       Je ne veux pas qu’on se moque de moi, comme vous vous moquez de ces gens-là, reprit Léo avec une certaine hauteur.

Rose comprit qu’il était dangereux d’insister. Elle fit une jolie révérence à Léo, en emportant sa promesse pour une autre contredanse, et elle accepta l’invitation d’un joli clerc de notaire de Saint-Mards-en-Othe, qui était certainement, après le jeune comte, le plus élégant personnage de la fête.

Rose valsait comme elle chantait, comme elle riait, fort bien, sans avoir appris. Le tourbillon que faisait sa robe et les pas légers que faisaient ses petits pieds ressemblaient à ses roulades d’autrefois. Mais sa taille bien prise, son bras mignon, ses mains, toutes blanches dans des mitaines noires, ajoutaient un charme au prestige de son agilité et de sa souplesse ; elle était surprenante et émouvante.

Léo la regarda d’abord avec un peu de méfiance, puis avec indulgence, puis, avec une admiration naïve, quand s’arrêta, palpitante, s’éventant avec son mouchoir, en battant ses yeux de ses paupières. Il regretta de ne pas savoir valser, et fut instinctivement jaloux de ce clerc de notaire qui avait tenu pendant six minutes la taille de Rose Gautier dans ses bras.

Marcienne était assise à proximité de la comtesse d’Arsonval ; non pas à côté d’elle, pour ne pas sembler prétendre aux hommages que la châtelaine recevait ; pour ne pas afficher une intimité dont il lui importait peu de se vanter ; pour rester à la fois indépendante et prête à répondre au moindre mot de la comtesse.

Léo, pendant la valse, s’était assis sur le même banc que Marcienne.

-       Est-ce que vous n’aimeriez pas savoir valser comme rose Gautier ? lui demanda-t-il, avec une sorte de prière dans la voix.

-       Non.

-       C’est dommage. Vous auriez, j’en suis sûr, autant de grâce à valser !

Léo en disant cela se crut autorisé par son amitié à jeter un regard rapide sur la taille de Marcienne que rien ne dissimulait ; car elle avait retiré son mantelet de soie noire, plié à côté d’elle.

La fille du tailleur n’avait peut-être pas la taille si bien prise, ni surtout se bien serrée dans son corsage que la fille de la couturière. Toute sa beauté était sur son visage ; encore fallait-il aimer les teints d’une blancheur mate, les yeux bleus ouverts comme des fenêtres dans le ciel, la bouche bien dessinée, mais un peu grande, pour trouver le visage de Marcienne beau.

Léo avait le secret de cette beauté ; ou plutôt, il était depuis plusieurs années habitué à n’admirer que Marcienne, à n’entendre admirer qu’elle. Mais il était, dans ce moment, subitement interrogé par une tentation, par un charme prime-sautier, plus apparent, plus naturel. Son inspection faite, il releva les yeux en rougissant un peu, et les reporta sur Rose, sans formuler son jugement.

Marcienne sourit d’un bon sourire charitable.

-       N’est-ce pas que je suis moins jolie que Rose ?

-       Oh ! non, dit Léo en protestant.

-       Avouez-le donc franchement, vous me ferez plaisir.

-       Ce que je puis vous avouer, c’est que vous êtes moins coquette.

-       Vous n’en savez rien. Vous vous trompez peut-être. Chacune entend la coquetterie à sa manière ; Ma façon à moi, c’est de vouloir la vérité : j’aime à la dire, j’aime à l’entendre. Aussi n’essayez pas de me faire de faux compliments. Vous en ai-je jamais dit autant, moi… même du temps où j’avais le droit de vous gâter ?… Voilà la valse qui finit ; vous avez envie de danser encore avec Rose… allez danser !

Elle se leva, pour ne pas voir l’embarras de Léo, qu’elle dispensa d’une réplique, et alla faire le tour de la danse.

Léo resté seul murmura :

-       Elle ne m’aime pas !

Il fut tenté de la suivre, de la rejoindre ; mais Rose se retrouva sur son chemin, par hasard, et comme il se crut obligé de la complimenter sur sa grâce à valser, elle lui tendit la main pour une seconde contredanse.

Marcienne les regarda danser, une seconde fois, comme elle avait regardé la première, debout, parmi les spectateurs, les mains jointes sur la poitrine qu’elle serrait un peu, les yeux à demi voilés pour mieux voir ou pour moins voir, rêveuse, avec ce sourire mystérieux qui avait étonné Léo d’abord, et qui finit par le taquiner un peu.

Il ne s’en tint pas à cette seconde leçon. Il ne permit à Rose que les valses, et encore l’obligea-t-il à se reposer, à venir se rafraîchir sur le perron du château, pendant une valse.

A son âge, avec l’éclair de santé, de jeunesse, qui pétillait dans ses yeux, avec sa bouche vermeille, avec toute la sève de ses dix-neuf ans, avec les souvenirs de Paris qui devenaient capiteux à distance, avec la poétique, simultanément sentimentale et sensuelle, qui se traite dans les conférences des récréations, ou ailleurs, Léo était fort excusable de céder à l’attraction subite de cette beauté vive, incontestable, de se laisser entraîner par ce double plaisir de l’action et de la vision.

Marcienne qui l’avait encouragé, qui l’encourageait encore par sa présence, qui ne cessait de la regarder, quand il dansait avec Rose, ne lui adresserait certainement aucun reproche. Alors il s’en donna à cœur-joie.

Il y eut une explosion de désirs inconnus, de force vitale dans cette jeune âme qui se resserrait d’ordinaire, qui, dans le fanatisme d’un sentiment précoce et quasi mystique, s’était maintenue chaste, malgré la fermentation des premières années d’adolescence.

Il dansa avec fureur, se livra à une gaieté presque violente. Quand Rose fut lasse, ou feignit de l’être, il la contraignit de danser, par une tyrannie égoïste, pour savourer sa prétendue lassitude. Il se réconcilia tout à fait avec Rose qu’il trouva spirituelle, qui l’était en effet, qui lui servit à donner la volée à son esprit enfermé ; et vers la fin de la journée, quand le crépuscule commença à mettre ses ombres violettes dans les arbres ; quand l’orchestre, selon la mode des campagnes, surtout à cette époque, cria le commandement : - Embrassez vos dames ! Léo mordit à belles dents, c’est-à-dire sans les dents, les pommes rouges de Mlle Rose.

Marcienne, qui avait assisté jusque-là à toutes les péripéties du bal, avec son humeur tranquille, se sentit fatiguée, alla dire adieu à la comtesse, embrassa Diane, s’esquiva du parc, et descendit seule, d’un pas lent et mesuré, vers le village.

Si, dans le chemin, Marcienne essuya plusieurs fois ses yeux, les larmes qui lui échappèrent n’étaient sans doute pas des larmes de jalousie, car elle quittait la fête sans colère contre personne. Seulement, elle était triste par contraste, par une opposition naturelle de son caractère à cette gaieté extérieure, à cette fête bruyante qui effarouchait sa rêverie.

Paupe l’attendait en lisant ;

Depuis plusieurs années, par son travail, avec l’aide de Marcienne, le tailleur, sans s’élever, avait acquis cette première aisance du pauvre qui est les droit à des intervalles de repos, à des relais. Sa maison avait, comme son humeur, un aspect moins farouche. Il n’avait plus l’âpre souci d’un labeur sans relâche. Il quittait l’établi beaucoup plus tôt, et trouvait à midi, le soir, le temps d’une lecture ou d’une causerie devant la porte.

Le tailleur vivait dans une lumière trop constante, en vivant en tête-à-tête avec Marcienne, pour demeurer aussi sombre qu’autrefois. Mais sa tristesse était restée chronique, sans être aiguë et chronique comme jadis.

Marcienne n’avait aucune trace de larmes quand elle entra.

-       Je t’attendais plus tard, - dit Paupe, en mettant un morceau de fil dans son livre, pour en marquer la page ; - est-ce que la fête est finie ?

-       Je ne crois pas.

-       Pourquoi n’es-tu pas restée encore ?

-       J’étais lasse de voir danser. J’en ai mal aux jambes.

-       Tu n’as pas dansé ?

-       Non.

-       On t’a invitée ?

-       Oui. Il ne tenait qu’à moi de faire vis-à-vis à M. Meurville, avec son petit-fils.

-       Ce Meurville ! – dit Paupe, en haussant les épaules, - n’est-il pas fou de danser la pastourelle à son âge ? Ne s’imagine-t-il pas qu’on en fera un député, parce qu’il a de bons jarrets ? Léo a-t-il dansé ?

-       Certainement ; il n’a pas manqué une contredanse.

-       Cela m’étonne ; je le croyais plus sérieux que son grand-père.

Marcienne ne répondit pas. Elle était entrée dans la chambre voisine pour ôter son bonnet, son châle, et remettre son tablier de ménage.

Elle craignit sans doute que son père ne commentât son silence ; car elle dit dès le seuil de la porte :

-       C’est moi qui ai forcé M. Léo a danser.

-       Toi ! dans quel but ?

-       On l’eût trouvé de ne pas danser. Il est vrai qu’on lui en voudra tout autant de n’avoir dansé qu’avec une seule personne.

-       Avec qui ?

-       Avec Rose Gautier.

-       Cette effrontée !

-       Tu as tort, papa, de parler ainsi de Rose. Elle est jolie ; elle aime la toilette et elle rit beaucoup ; mais c’est une honnête fille.

-       Une honnête fille danse pas toute la journée avec le même danseur.

-       C’est ma faute.

-       En ce cas, tu as eu tort.

-       Oui, c’est possible, dit Marcienne en mettant le couvert,

-       Si mademoiselle Rose Gautier est compromise – répartit Paupe avec ironie, - tu feras ton Mea culpa.

-       Rose ne sera pas compromise, pour avoir dansé…

Elle n’acheva pas, car elle eut tout à coup la vision du baiser final qui l’avait mise en fuite.

-       Une fille délurée comme Rose et un beau garçon comme Léo ! – continuait Paupe en plaçant sa chaise devant la table pour souper, - les mauvaises langues n’en ont pas besoin de tant ; elles vont souvent plus vite que les gens qu’elles déchirent.

Marcienne devint très pâle, s’arrêta dans ses rangements, et dit avec une innocence parfaite :

-       Je n’avais pas pensé à cela. Heureusement qu’on ne dansera pas de sitôt au château, et M. Léo n’iras pas danser dans le village.

A quoi Marcienne, qui n’avait pas pensé à cela, avait-elle donc pensé, en faisant danser Léo avec rose ?

      C’est ce que nous saurons sans doute bientôt.

 

XII
 

LE JARDIN

 

Le lendemain de la fête, le matin, Marcienne était dans son petit jardin, tout aussi petit en réalité qu’au début de cette histoire, mais paraissant agrandi, à cause d’un arrangement nouveau.
        Les rosiers avaient remplacé les choux, et les bordures de thym alternaient maintenant avec des bordures de violettes.

      L’esprit pratique de Marcienne s’était satisfait d’ailleurs par cet embellissement. Elle avait remplacé le superflu, c’est-à-dire les légumes mal cultivés et inutiles au budget du ménage, tant ils étaient rares et de mauvaise qualité, par ces parterres qui lui tenaient compagnie, qui allégeaient parfois le fardeau d’une solitude dont personne, et son père moins que personne, ne soupçonnait la lourdeur.

      Ce matin-là, Marcienne paraissait lasse. Comme elle l’avait dit la veille au tailleur, elle avait la lassitude des danses et des valses auxquelles elle avait assisté.

      Assise sur un petit banc, que son père lui avait construit près de la haie, sous un arbre qu’enveloppait un chèvrefeuille, dans l’endroit le plus commode pour voir de loin le château d’Arsonval, la fille du tailleur tenait la tête penchée et le regard fixé devant elle, en évoquant un à un les incidents de la fête, pour les contrôler, les juger.

      Depuis le jour où, à douze ans, elle s’était sentie jalouse de Rose Gautier pour la première fois, elle trouvait devant elle, interrompant sa contemplation, cette figure de la jeunesse à outrance, faite pour violenter les esprits les plus chagrins, et elle se demandait si elle n’avait pas commis une faute grave, en rapprochant ainsi cette étourdie de cet entêté violent.

      Ce qu’elle avait voulu, la veille, ce qui lui était venu instantanément à l’esprit, c’était de contraindre Léo à quitter cette attitude de soumission constante, qui la ravissait, mais qui l’embarrassait et même l’effrayait.

      Elle ne désirait pas être tant aimée de lui ; parce qu’elle ne voulait pas qu’il souffrît d’une amitié menacée par tant d’exigences de position, se réservant pour elle seule le délicieux supplice d’une adoration profonde, à distance.

      La veille, elle avait eu peur de causer sérieusement avec Léo, devant ce public un peu fou, et, pour prévenir un contraste, elle avait obligé Léo à se mêler à cette folie.

      Le remède n’avait-il pas été excessif ? En souhaitant une heure ou deux de belle humeur à ce beau jeune homme, resté son enfant d’adoption dans son rêve, ne lui avait-elle pas fait goûter un peu trop d’un vin clairet et capiteux, capable de le griser ?

      Elle n’avait pas peur d’une rivale, et Dieu savait si elle ne lui demandait pas tous les jours d’inventer, d’improviser, si elle n’existait pas, une créature plus belle qu’elle, qui eût cependant quelque chose d’elle, un peu de son cœur, avec un cadre d’élégance, de noblesse, de grâce, supérieure à elle, pour être la femme de Léo. Mais prête à se prosterner avec une foi ardente devant cette apparition, désintéressée de toute pensée égoïste, Marcienne ne voulait pas que Léo fut le jouet d’une coquette comme Rose Gautier.

      Sans doute, Rose était honnête ; Léo était loyal ; Marcienne, dans la pureté de son âme, ne croyait pas facilement au mal. Mais l’instinct  de sa pudeur, la palpitation de sa tendresse, refoulée par elle-même, l’avertissait d’un péril possible, et, depuis la veille, elle se sentait brûlée sur le cou du baiser que Léo avait donné à la danseuse.

      Elle regardait une touffe de pivoines devant elle, comme si cette touffe eût été l’efflorescence symbolique des rougeurs dont elle était hantée la veille, rougeurs du front, des lèvres, des joues.

      Avait-il été nécessaire que Léo offrît un si vif et si retentissant baiser à Rose Gautier ? Pourquoi ne s’était-elle pas refusée à le recevoir ? Pourquoi, lui, ne s’était-il pas refusé d’obéir à la galanterie d’un hommage rustique que Marcienne trouvait, sans réflexion, bien grossier ?

      Au milieu de sa rêverie, Marcienne entendit une voix sonore qui entrait toujours dans sa poitrine comme la pointe aiguë dont parle sainte-Thérèse, et qui pouvait la faire s’évanouir.

      Elle eut un battement terrible du cœur. Elle se tourna vers la haie de son jardin.

      Léo, qui avait écarté des branches de sureau, passait la tête, tenant son chapeau à la main.

-       Bonjour, Marcienne !

-       Bonjour, monsieur Léo, répondit-elle, sans se lever de son banc, afin de maintenir la distance entre elle et lui.

-       Pourquoi m’appelez-vous monsieur, dit le jeune homme, avec une surprise légèrement feinte, mais sur un ton de gaieté railleuse.

-       Je vous ai toujours appelé ainsi, même du temps où vous ne m’appeliez pas Marcienne tout court, dit-elle sur le même ton.

-       Je ne m’en étais jamais aperçu.

-       Et moi, je ne suis pas choquée de ce que vous supprimez le mot mademoiselle.

Il se turent, après ce prélude, et se regardèrent. Léo avait une rougeur presque aussi vive qu’une feuille de pivoine sur les pommettes de ses joues. Il était, ou il se croyait, évidemment, dans son tort.

-       Est-ce que vous m’en voulez, mademoiselle Marcienne ?

Il appuya avec une inflexion tendue sur le mot mademoiselle.

-       Pourquoi vous en voudrais-je ?

Léo chercha la formule de sa faute, hésita, et dit enfin :

- Hier, je ne vous ai pas dit bonsoir.

-       Ce n’est que cela ?

-       Il est vrai, - reprit-il pour atténuer encore la portée de ce dernier tort, et pour montrer qu’il n’y croyait pas lui-même, - il est vrai que je ne vous ai pas vue partir.

-       Je ne voulais pas vous déranger. Je ne vous en veux pas.

Léo se mordit la lèvre, comme si la première partie de cette réponse eût été un reproche.

-       J’ai beaucoup dansé pour un débutant, n’est-ce pas ?

-       Vous avez, aussi, bien dansé.

-       C’est Rose Gautier qui est en cause de cela ; mais c’est vous qui êtes cause de ma première invitation à Rose Gautier.

Il avait débité cette remarque, rapidement, comme s ‘il lui en coûtait de parler de Rose.

-       A mon tour de vous demander, - répliqua Marcienne, - si vous m’en voulez ?

-       Je devrais peut-être vous en vouloir.

-       Pourquoi ?

Marcienne tressaillit, elle eut un bon sourire ; le scrupule de Léo l’enchantait.

-       Parce que j’aurais préféré ne pas danser, ne pas perdre tout mon temps à faire danser, ne pas perdre tout mon temps à faire danser Rose Gautier ; parce que j’aurais été plus heureux de rester auprès de vous ! parce qu’enfin, malgré vos paroles, j’ai peur que vous ne me gardiez rancune.

-       Moi ! par exemple !

-       Oui, vous.

-       Je vous affirme que je ne vous en veux pas, et que je n’ai pas eu une minute l’idée de vous en vouloir.

-       Bien vrai ?

-       Bien vrai.

-       Dites-moi cela en face ; je vous croirai mieux.

Marcienne se leva de son banc, avec le faible sourire d’une mère indulgente, vint se poser devant Léo, et le regarda.

-       Non, je ne vous en veux pas ! répéta-t-elle.

Malgré son assurance, ce fut elle qui, la première, baissa le regard, tant il y avait d’éclairs dans la prunelle de Léo. Elle se recula.

-       Vous avez tort de ne pas m’en vouloir ! répondit Léo d’une voix plus basse, insinuante, qui tremblait.

-       Pourquoi ?

-       Parce que je croirais davantage à votre… amitié.

-       Je vous la prouve, au contraire, de cette façon-là.

-       Vous avez donc bien confiance en moi ?

-       Oui.

-       Cependant, si je devenais… si j’étais amoureux de Rose Gautier ?

Léo avait dit cela, après avoir hésité à le dire, mais avec un air de défi, presque de révolte.

Marcienne eut beaucoup de peine à ne pas rougir. Sa main, qui pressa sa poitrine, sembla y retenir tout le sang dans son cœur, pour l’empêcher de monter trop vite à ses joues.

-       Ce serait mal, répondit-elle d’une voix calme.

Léo, qui avait détourné la tête, pour jeter cette provocation, voulut regarder encore une fois Marcienne en face, espérant surprendre du trouble, de l’inquiétude, dans les yeux de la jeune fille. Mais elle se croyait sûre d’elle-même, prête à lutter. Ses grands yeux restèrent impassibles. On pouvait y plonger ; leur azur était insondable.

Léo n’était pas un grand observateur. Il se méprit à cette sérénité ; une lueur de colère traversa ses yeux noirs. Pourtant il la noya vite sous ses paupières subitement humides, et d’une voix tendre, suppliante, il reprit après une seconde :

-       Vous avez raison de n’avoir pas peur. Il n’y a pas de danger que j’aime Rose Gautier.

-       Vous êtes trop raisonnable.

-       Non, - reprit le pauvre bachelier, redevenu un écolier, un enfant, tant sa voix était faible, hésitante, et en faisant un effort prodigieux pour parler, - c’est parce que je ne peux pas en aimer deux.

Marcienne eut besoin de fermer fortement sa bouche pour l’empêcher de tressaillir. Elle eût bien voulu trouver un mot, une réplique, pour arrêter Léo. Mais une défense eût été aussi imprudente qu’une prière. Elle attendit.

      Léo s’était interrompu pour respirer.

-       Vous n’êtes pas curieuse de savoir qui…

Marcienne eut peur du mot d’amour qu’allait articuler cette bouche palpitante, cette voix sonore ; elle essaya de parer ce jet de flamme.

-       Sans doute, - dit-elle rapidement, - c’est une belle demoiselle de Paris.

-       Non, d’ici.

-       Ah ! je ne vois pas.

-       C’est vous !

-       Quelle plaisanterie !

Elle dit cela avec un grand effort, faiblement, comme si elle eût eu la conscience de proférer un mensonge ou un sacrilège.

-       Est-ce que je puis en aimer une autre que vous, ici, à Paris, n’importe où je serai ? reprit Léo en frappant sa poitrine, les yeux ardents, la bouche ouverte, pour aspirer un aveu.

Marcienne comprit que l’heure redoutée était venue. Elle se fit intrépide.

-       Je pense bien que vous avez de l’amitié, beaucoup d’amitié pour moi, monsieur Léo, - dit-elle, avec une simplicité touchante, en parlant avec lenteur pour s’appuyer, se reposer sur les mots, - moi aussi, je ne pourrais pas perdre l’habitude de vous aimer tous ; vous, mademoiselle Diane, madame la comtesse. C’est un grand honneur et en même temps un grand plaisir pour moi que cette amitié-là ; vous ne voudriez pas que je m’en fasse un reproche, et vous ne m’en feriez pas une douleur.

-       Ah ! Marcienne, vous savez bien ce que je veux dire ! s’écria Léo avec impétuosité. – Vous faites semblant de ne croire qu’à ma reconnaissance. Non, je suis d’âge maintenant à juger mes sentiments, à comprendre la valeur des mots, et à avoir le droit de parler. Ce n’est pas comme une sœur que je vous aime, entendez-vous, et rien au monde ne m’empêchera de vous aimer ; rien !

Marcienne craignait d’exposer son courage à une épreuve trop redoutable, trop prolongée. Ces paroles passionnées du jeune homme la frappaient, l’agitaient comme un vent d’orage qui bat une plante. Ses yeux restaient ouverts, mais n’y voyaient pas ; sa bouche gardait le sourire maternel qu’elle avait pris. Elle sentit que si elle commettait l’imprudence de prononcer une parole d’émotion de tendresse mal connue, s’échapperait de son cœur, de sa bouche, avec les mots ; qu’elle se trahirait. Elle se détourna silencieusement, comme si elle eût été offensée ; mais Dieu sait quel beau sourire elle envoya dans l’air, au-dessus d’elle, et quel baiser involontaire se dessina sur sa bouche, quand Léo ne put voir son visage !

-       Vous me quittez ! s’écria le jeune homme.

Il se dégagea brusquement des branches de sureau à travers lesquelles il avait parlé et s’approcha de la petite porte à claire-voie pour entrer dans le jardin et rejoindre Marcienne.

Elle entendit, elle devina son mouvement. Elle n’hésita pas à faire volte-face et à marcher droit à lui, pour l’empêcher d’ouvrir la porte. Elle le regarda, comme elle le regardait autre-fois quand elle le suppliait de ne pas causer de chagrin à Paupe.

-       Monsieur Léo, - lui dit-elle, - si vous ne voulez pas que je quitte le pays, je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi.

-       C’est vous qui me forcez à parler, Marcienne. Je ne vous aurais rien dit. J’espérais que vous aviez deviné. C’était donc un secret bien difficile à pénétrer ? Mais, j’ai voulu savoir si c’était par cruauté ou par indifférence que vous m’aviez fait danser avec Rose Gautier.

-       Par cruauté ? depuis quand suis-je méchante, monsieur Léo. Par indifférence ? vous ne pouvez pas le croire.

-       Eh bien, non, je l’ai deviné ; c’est parce que vous voudriez m’éloignez de vous, me distraire de vous, pour n’avoir plus à penser à moi ; c’est parce que vous m’aimez, comme de vous aime, et que vous ne voulez pas que nous nous aimions. Dites, Marcienne, est-ce bien cela ?

Sur ce mot de Léo : - Vous ne voulez pas que nous nous aimions ! – Marcienne fut étourdie, éblouie. Elle sentit comme une brûlure de la foudre sur son front, sur sa bouche. Un immense soupir battit de l’aile dans sa poitrine, et faillit s’envoler, en emportant un aveu.

Elle fut tentée de s’approcher de Léo, tout à fait, de le regarder dans les yeux, jusqu’à ce qu’elle l’eût soumis et embrasé du feu sublime qu’elle cachait, de lui dire :

-       Eh bien ! oui, c’est cela !

Mais elle compara instantanément cette ardeur de jeunesse, cette fougue indomptée de Léo à la résignation dont elle avait fait sa vie intérieure, et elle se dit qu’il ne pourrait jamais la comprendre, s’associer à son sacrifice, et qu’en voulant l’apaiser de cette façon, elle l’exalterait encore. Elle garda son secret.

Elle parut au contraire blessée de cette injonction, et dit d’un petit ton de sœur aînée qui gronde :

      - Je vous ai conseillé d’inviter Rose, parce qu’elle avait le don de vous faire rire, à dix ans. Elle a   réussi encore hier.

-       Ne me parlez pas de Rose Gautier, - répondit Léo avec un commencement de douleur qui empiétait sur sa colère, - ne dites pas que c’est comme vers un des joujoux que vous me donniez, que vous m’avez poussé vers cette jolie poupée ; non, ce serait mentir, et vous, Marcienne, vous ne pouvez pas mentir !

Ce reproche fut pour Marcienne une ineffable caresse. Il croyait en elle ; il voulait y croire quand même.

-       Vous êtes méchant, monsieur Léo, balbutia-t-elle avec douceur, en le caressant d’une menace qui amollissait sa bouche et en détruisait la ligne sévère.

-       Grondez-moi, Marcienne ; essayez de me traiter en enfant ! Vous saviez me donner la main quand j’avais besoin d’être calmé. Donnez-la moi, si vous l’osez, que je la sente froide, insensible, dans la mienne.

-       Non ; vous n’êtes plus un enfant, repartit Marcienne, mais je suis toujours votre aînée, et j’ai été votre mère.

-       Ah ! ne me rappelez pas votre bonté, si vous voulez que je ne vous parle pas de mon amour.

-       Faut-il alors, reprit-elle plus gravement, que je vous parle de votre famille ? de la mienne ?

-       Ma famille ? Ce n’est pas ma mère qui me défendrait de vous aimer, elle qui ne rêve qu’au moyen de vous avoir toujours près d’elle. Ce n’est pas Diane.

-       Et M. Meurville ? murmura-t-elle.

-       Mon grand-père est venu bien tard nous demander de lui obéir.

-       Et si mon père, à moi, vous entendait ?

-       Je n’ai plus peur de lui.

-       Alors, selon vous, je n’ai que moi pour me défendre contre vos propos, dit Marcienne ; ce n’est pas généreux, monsieur Léo. Mais vous avez raison : cela me suffit. Ecoutez-moi. Vous me faites l’honneur de penser que je suis incapable de mentir. C’est vrai. Il m’en coûterait d’offenser la vérité, même pour repousser une offense. Eh bien, je vous le dis, sincèrement, du fond du cœur, si vous ne voulez pas que je parte aujourd’hui, que je quitte ce pays, pour n’y jamais rentrer ; si vous ne voulez pas me condamner à ne plus voir votre mère, votre sœur, et vous, que j’aime bien, vous ne me parlerez plus comme vous l’avez fait ; vous oublierez que vous m’avez parlé de façon à me chasser de ce pays, et je vous bénirai de votre silence, comme d’un bienfait.

Marcienne, involontairement, s’était rapprochée et étendait la main, en parlant avec une émotion qu’elle ne voulait pas dissimuler.

Léo la regardait avec une admiration qui transformait l’amour et le rendait respectueux. Il lui saisit la main et l’attira. Elle se raidissait ; mais il avait dans les yeux un regard si suppliant, qu’elle ne lutta pas avec trop de force, et qu’il put lui mettre sur la main un baiser délicat, qui rachetait le gros baiser appliqué la veille sur le cou de Rose Gautier.

Marcienne comprit qu’il ne fallait pas pousser trop loin sa victoire, dans ce premier combat. Il était désarmé, car il avait presque une larme dans les yeux.

-       Si on vous voyait, lui dit-elle faiblement, toute confuse, et en essayant de sourire.

-       Je voudrais qu’on nous vît, répartit Léo avec un reste de forfanterie, en brûlant sa dernière poudre, avant la retraite.

-       Je ne crains pas la médisance, dit Marcienne simplement. Mais on se moquerait de M. le comte d’Arsonval, traitant ainsi la fille du tailleur Paupe.

Elle dégagea sa main. Léo était satisfait. Il avait purifié sa bouche. Ce n’était pas la grande purification qu’il eût voulue, dans son fervent repentir ; mais c’était un commencement.

Il se recula sur le chemin.

-       Viendrez-vous tantôt voir ma mère ? demanda-t-il avec une sorte d’humilité.

Elle le regarda. L’exaltation avait cédé au charme d’obéir, il n’avait plus à se venger du dépit laissé par le remords de la veille. Il avait dans les yeux l’éclair hésitant qu’il portait le premier soir de son entrée dans la maison de Paupe. Il semblait lui dire : - Vous avez raison ! j’ai plus de profit à rester près de vous un enfant, puisque vous m’aimez comme une sœur aînée. – Alors, rassurée, au moins pour ce jour-là, Marcienne répondit :

-       Oui, tantôt, je monterai au château.

-       Merci, mademoiselle Marcienne.

-       Sans rancune, monsieur Léo.

Il se quittèrent sur cette échange, un peu ironique, de politesses.

Dès que Léo eut tourné, à l’angle du chemin, Marcienne, qui était restée immobile à sa place, le suivant des yeux, rentra bien vite dans la maison, ayant peur de laisser voir, même par les fleurs de son jardin, la rougeur qui l’envahit. Seule, dans sa chambre, enfermée du côté de la boutique et du côté jardin, elle tomba sur une chaise, et elle porta follement à sa bouche la main que Léo venait de toucher de sa bouche, comme si elle eût pu reprendre et rendre le baiser pris.

Alors, son cœur déborda avec une violence presque sauvage, et qui eût bien étonné de cette jeune fille pâle, aux yeux séraphiques. Elle approcha sa chaise de la fenêtre, se cacha derrière son rideau, regardant, cherchant, aspirant, dans la direction que Léo avait prise.

-       Oui, oui, - disait-elle, avec des spasmes, des sanglots, le visage illuminé, belle d’une beauté inconnue que nul ne devait soupçonner. – oui, je t’aime ; tu as raison, je t’aime, plus qu’une sœur, plus qu’une mère, plus que ne t’aimera jamais celle qui sera ta femme. Oui, je mourrai, s’il le faut, de cet amour ; j’en vivrai avec de grandes douleurs ; mais j’aurai la force de le cacher. Non, je ne mentirai pas ! Non, je ne dirai jamais que je ne t’aime pas ! Ce serait blasphémer. Mais puisque j’ai acquis le droit d’une affection qu’on ne peut soupçonner, je dirai devant tous que je t’aime, sans te dire jamais combien je t’aime !

Marcienne resta pendant une grande heure enfermée. Quand elle rejoignit son père, il était impossible de soupçonner l’ouragan sous lequel ce lys s’était courbé jusqu’à terre. Elle s’était redressée, dans son courage, dans sa sérénité, dans son martyre.

Pourtant cette crise, sans ébranler sa foi dans l’avenir, l’avait menacée. Dès que le tailleur lui tournait le dos, ou, absorbé dans son ouvrage, ne la regardait pas, elle avait des tressaillements subits, des arrêts singuliers de son activité tranquille ; ses sourcils se rejoignaient, ses yeux bleus se voilaient d’une teinte grise. On eût dit que la prunelle, frappée par une lumière intérieure, regardait au dedans, et ne voyait plus rien au dehors.

Il ne  s’agissait plus seulement, en effet, de garder son secret. Elle s’était imaginé longtemps que Léo ne le soupçonnerait jamais, et par l’intuition de son amour, Léo, sans le dévoiler, l’avait effleuré. C’était pour Marcienne une torture, ajoutée à toutes celles qu’elle se ménageait ; mais c’était aussi une joie, dont la douceur l’épouvantait. Elle devait maintenant se mettre en garde contre la tendresse du jeune comte d’Arsonval, le maintenir sans le froisser, ne rien lui avouer, et cependant ne pas s’exposer à désavouer un amour qui était pour elle la transfiguration légitime de tous rêves d’enfant.

Souffrir en secret, sans que nul se doutât de sa souffrance, c’était le pacte conclu avec la destinée, et dont elle était fière. Maintenant que Léo devenait curieux de l’état de son âme, comment serait-elle sûre de ne jamais se trahir ?

Léo, de son côté, en laissant cette inquiétude, emportait plus de dépit qu’il n’en laissait voir. Il ne s’était ni attendu, ni préparé à l’obligation de se déclarer brusquement. Il était revenu en vacances avec une grande impatience de revoir Marcienne, se persuadant que l’intimité des années précédentes suffirait à remplir ses rêves.

Il comptait sans la fermentation de toute une année, sans les sollicitations de son âge, sans le charme de Marcienne.

L’innocence d’un grand amour n’en est que la rosée matinale. Il avait suffi à Léo de ce chant d’alouette de Rose Gautier, à travers les brumes de son aurore, pour qu’un rayon plus vif traversât sa candeur, en lui donnant une vibration dangereuse, et lui révélât les exigences encore voilées de la passion.

Cette danse sous les arbres, par une belle journée d’été, avait eu des amorces perfides pour les sens oubliés. Il avait osé brusquement dire à Marcienne ce qu’il voulait d’abord ne lui dire jamais, et, après une déclaration involontaire, repris tout à coup par cette autorité charmante dont il avait gardé le souvenir, il s’était retiré comme un enfant, avec des rages de virilité.

Il se jurait bien d’être un homme une autre fois.

Ce fut dans ces idées confuses, dans ces alternatives de soumission et de révolte, qu’il reprit le chemin du château, s’arrêtant comme s’il voulait retourner, se hâtant comme s’il voulait fuir.

      Par un hasard qui s’expliqua tout de suite, devant la grille du château, à l’endroit même où M. Paupe avait attendu que Marcienne sortît, le jour de la réinstallation de la famille d’Arsonval, Léo rencontra Rose Gautier, qui venait de conférer avec les dames, pour de l’ouvrage, et qui, arrêtée devant l’avenue conduisant à la forêt, semblait regretter que sa mère n’eût pas l’idée d’installer un atelier de couture sur l’herbe et sous les arbres.

      Une heure auparavant, Léo n’eût pas manqué de se détourner, de se reculer, ou de passer fier comme Télémaque, conduit par Mentor, devant la nymphe Eucharis ; mais il se sentit en veine de séduction ou plutôt d’observation. Rose était bonne fille et pouvait exercer utilement la psychologie d’un novice. Il serait plus aisé de l’interroger que Marcienne, et, après tout, si elle lui rendait le mensonge facile, il pourrait feindre de l’aimer un peu, pour éveiller la jalousie de Marcienne.

      La stratégie de l’amour a des règles universelles ; Léo en était au début ; il commençait comme un commerçant.

      Il traversa la chaussée pour rejoindre Rose et la salua en souriant.

      Rose ne faisait pas de révérences dans la semaine. Sa robe de tous les jours ne s’y prêtait pas. Elle répondit par un mouvement léger de la tête, et comme il cherchait à entamer la conversation, ce fut elle qui commença vivement, hardiment et habilement :

-       Vous venez de confesse, monsieur Léo.

-       Moi !

-       Ne dites pas non. Je vous ai vu, il y a une heure, arrêté au coin de la rue des Sureaux, regardant de loin le confessionnal, n’osant pas y entrer.

-       Quel confessionnal ?

-       Le jardin de M. Paupe. Vous-vous êtes fait gronder par Marcienne.

-       Vous-vous trompez, mademoiselle, répondit-il, intimidé et contrarié par cette allusion directe.

-       C’est possible ; Marcienne est si bonne et si peu jalouse !

-       Jalouse. Ah ! mademoiselle Rose, vous me rendriez fat !

-       Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, - répliqua Rose, qui ne comprenait pas en effet. – Ce qu’il y a de certain, c’est qu’hier vous n’avez pas demandé à Marcienne la permission…

-       Quelle permission ?

Rose se mit à rire, et fit quelques pas de côté, comme pour ne pas continuer et se dérober à une question embarrassante.

      Elle se trouva dans l’ombre des arbres. Léo, qui avait peur de paraître gauche devant cette moquerie alerte, la rejoignit. Il avait dans les veines un peu trop de soleil ; l’ombre le tentait aussi.

-       Me direz-vous de quelle permission, hier, je me suis passé ?

-       Vous savez bien ?…

-       Non.

-       Ah ! bien, vous avez peu de mémoire, ce n’est pas gentil.

Elle rit encore, se mordit la lèvre, comme si elle retenait une moquerie, une observation, qui devait le blesser, puis, sans rien dire, elle posa son doigt au bas de sa joue, près de son cou, à l’endroit où la veille Léo lui avait mis ce fameux baiser.

      Il reconnut la place, et ne s’indigna pas de l’évocation.

      Léo rapportait de son entrevue avec Marcienne une démangeaison de la bouche, et aussi une petite colère contre la vertu, qui le rendirent plus qu’indulgent. Un quart d’heure auparavant, lui parut justifier cinq minutes d’école buissonnière.

-       Je me suis passé de permission hier, je m’en passerai bien encore aujourd’hui, dit-il en voulant la saisir.

Rose lui glissa entre les mains.

-       Hier, moi, j’avais permis, reprit-elle ; mais aujourd’hui !…

-       Pourquoi ne permettriez-vous pas aujourd’hui ce que vous avez permis hier ?

-       C’est bien différent ! Hier, il y avait du monde.

-       Aujourd’hui, il n’y a personne pour nous voir ; cela vaut mieux.

-       Non, non, dit Rose en riant et en sautillant en arrière, à chacun des pas que Léon faisait en avant.

-       Vous êtes terriblement coquette, mademoiselle Rose.

-       Et vous, bien sournois, monsieur Léo.

-       Un sournois vous aurait pris le baiser sans le demander.

-       Vous me traitez de coquette, parce que je ne vous permets pas de m’embrasser ? c’est trop fort ! Allez demander à Marcienne si elle le permettrait.

Léo s’arrêta : un petit nuage lui passa sur les yeux.

      Il voulait bien rire et faire une infidélité d’écolier à sa dévotion pour Marcienne. Mais il ne voulait pas que Rose mêlât si familièrement l’idée de Marcienne à leur enfantillage.

-       Ne parlez pas de Marcienne ! dit-il, comme un quart d’heure auparavant il avait dit à Marcienne : Ne parlez pas de Rose Gautier ; mais si la défense était la même, le ton était bien différent.

Rose fut piquée, et les piqûres la rendaient plus jolie.

-       C’est juste, - répliqua-t-elle d’un air de dignité le plus comique du monde, - j’ai tort de me comparer à Marcienne. Moi, je suis bonne pour danser sur les pelouses du château et pour me faire embrasser par M. le comte. Mademoiselle Marcienne Paupe est une belle dame qu’on reçoit au salon. Qui sait ? Un de ces jours, on l’appellera peut-être, pour rire ou pour tout de bon, madame la comtesse.

L’épigramme était absurde et brutale. Rose qui avait de l’esprit, était trop naturellement taquine pour s’entendre en méchanceté.

            Léo faillit se fâcher, répondre brutalement ; mais il y avait dans cette raillerie un secret hommage rendu à Marcienne. Il ne déplaisait pas à Léo qu’on la vît dans les salons de sa mère : et puis, cet irrésistible salpêtre de la jeunesse que les jolis yeux et les façons de Rose Gautier avaient allumé, fit explosion.

      Il partit d’un éclat de rire, qui surprit Rose et la rendit muette.

-       Voilà une malice qui mérite une grosse punition ! dit-il. Surprenant la jeune fille qui s’attendait à le voir bouder, il s’élança vers elle, la saisit, avant qu’elle pût se défendre, et lui mit, sur l’autre côté du cou, pour que ce ne fût pas une récidive, un baiser qui valait deux fois celui de la veille.

Rose n’eut pas le mauvais goût de se fâcher, elle trouva seulement que les moustaches de Léo pouvaient laisser une marque, et, tout en défripant son bonnet, en rajustant son châle, en riant toujours, malgré tout, elle le gronda, lui dit qu’il abusait de sa force, qu’elle le dirait à Marcienne, et lui rappela le temps où il était gentil, tranquille, obéissant.

      Ce n’était pas le moyen de la contraindre au repentir.

Par mégarde, dans son beau discours, au lieu de reprendre le chemin qui descendait au village, Rose s’avança dans l’avenue du bois.

      Léo s’avança à côté d’elle. Ils firent ainsi une promenade d’une demi-heure, sans douter, croyant marcher vers un but, qu’ils n’atteignirent pas.

      Ils ne parlèrent plus de Marcienne ; je me hâte d’ajouter que le tête-à-tête n’en fut pas moins fort innocent. Ils étaient amoureux de leur jeunesse, de leurs vingt ans, de l’amour qui vivait en eux, et non d’eux-mêmes. Ils restaient fidèles à leur instinct naïf et n’étaient infidèles à aucun sentiment. Ne voulant pas se tromper, ils n’essayèrent pas de se persuader, et les deux ou trois baisers qui entrecoupèrent de chuchotements leurs babillages ne tiraient vraiment pas à conséquence pour l’avenir de Rose, pour les souvenirs de Léo.

      Quand la jeune fille se rappela qu’elle était attendue par sa mère ; quand Léo entendit la cloche du château qui l’avertissait du déjeuner, ils revinrent sur leurs pas, rouges, mais d’une rougeur sans honte, et essoufflés d’avoir marché, non pas d’avoir eu des remords.

      Marcienne avait promis d’aller au château ; elle y alla aussi simplement que d’habitude, et fut surprise de ne pas trouver dans Léo la même simplicité d’accueil.

      L’air à la fois vif et embarrassé, les intermittences de gaieté, d’ironie, de tristesse, de révolte muette et de soumission câline de Léo étonnèrent Marcienne, la firent réfléchir et l’affligèrent un peu, après réflexion.

      Sa nature droite et franche voulait dans celui qu’elle aimait de la droiture et de la franchise. Le caractère de Léo qu’elle connaissait si bien. Aussi ne douta-t-elle pas qu’il n’eût un motif secret, subit, indépendant d’elle et de lui pour être ainsi. Le long du chemin, elle avait repassé tous les incidents de la scène du matin, et son bon sens lui disait qu’elle devait le trouver ou content, ou attristé, ou calme ; mais ce vague de sa physionomie et de son attitude, n’était pas le reflet naturel et direct de leur causerie du jardin.

      Marcienne faisant de son mieux pour deviner. Mais elle n’avait que les yeux de son âme, et rien ne pouvait lui révéler ce qui échappe souvent aux observateurs les plus subtils et les plus expérimentés.

      Comment eût-elle pu deviner ce qui s’était passé entre Rose et Léo ?

      Sans rien deviner et sans rien découvrir, Marcienne eut un pressentiment. L’amour vrai a de ces intuitions infaillibles. Elle ne soupçonnait pas Léo de mensonge ; seulement elle le plaignit instinctivement de subir une influence qui ne venait ni d’elle, ni de lui, ni de sa famille ; d’avoir absorbé un arôme étranger dont il souffrait. Elle ne voulait de lui que la vérité. Elle ne lui demandait pas d’amour, s’il ne pouvait avoir un amour égal au sien, en sacrifice. Elle souhaitait ingénument qu’il lui fût sérieusement et définitivement fidèle. Mais, lors même qu’il cesserait de l’aimer, elle voulait étendre sa sollicitude sur ce cher renégat ; elle voulait, sans jalousie, par vocation fraternelle, voir dans l’amour de Léo pour une autre femme, comme elle voyait dans son amour pour lui.

 

XIII

 

LES COMPLOTS

     

      Contre sa volonté, Marcienne fut distraite, et contre son habitude, elle fut rêveuse, à ce point que madame d'Arsonval, la distraction et la rêverie en personne, lui demanda si elle souffrait, si son père était malade. A chaque question et à chaque réponse, Léo, qui était là, se retournait, ayant peur; comme si elle allait le dénoncer pour s'excuser!

      Deux témoins qu'on n'eut certes pas choisis pour spectateurs de cette scène silencieuse, monsieur Meurville et maître Herluison, furent pourtant les seuls à se douter d'un certain mystère, troublant l'innocente intimité de Marcienne et de Léo.

      Pour être exact, il serait plus juste de dire que l'œil luisant de maître Herluison fut le premier à saisir, comme un fil, imperceptible aux yeux des autres, entre Marcienne, qui regardait de temps en temps Léo avec attention, et Léo qui se dérobait aux regards de Marcienne, pour se retourner ensuite vers elle et chercher à la voir, quand elle ne le regardait pas.

      Madame d'Arsonval passait souvent quelques heures, entre le déjeuner et le dîner, sur le large perron qui s'étendait devant les trois portes-fenêtres de la façade. Un grand fauteuil, une table à ouvrage, des chaises, dans un angle que le soleil n'atteignait jamais, servaient à cette installation en plein air, qui ne cessait qu'à la fin des vacances ou de l'automne.

      On ne rentrait les sièges rustiques que quand une première jonchée de feuilles jaunies était venue tomber sur elles.

      Marcienne, pour sa part, se sentait plus à l'aise sur le perron du château que dans le salon. La verdure n'a pas de quartiers de noblesse et le ciel est à tous. Elle avait sa place marquée, son ouvrage toujours prêt, qu'elle n'emportait jamais chez elle, mais qu'elle retrouvait là, tous les jours, et auquel elle travaillait parfois, en collaboration avec Diane, ouvrage de tricot, de tapisserie ou de couture, presque toujours destiné à une œuvre charitable.

      Marcienne était devenue une sorte de maîtresse de travaux à l'aiguille pour Diane. Quant à la comtesse, elle ne cousait pas, ne brodait pas; elle rêvait, avec la langueur paresseuse d'une fille de créole, avec la tristesse d'une veuve. Par moments, quand son rêve montait trop haut ou allait trop loin, elle glissait dans une sorte d'extase qui faisait dire au docteur Capron :

      - Voilà madame la comtesse qui cherche à se rappeler un air de serinette.

      A cette allusion terrible, la comtesse toute confuse se redressait, se ranimait et causait alors avec volubilité pendant cinq minutes.

      Mais le docteur Capron ne venait guère qu'une fois ou deux par semaine, et madame d'Arsonval, privée d'avertissements, prenait de plus en plus l'habitude de ces rêveries qui l'isolaient des enfants en les gênant un peu.

      Ce jour-là, Clélie était dans son nuage. Léo, assis à côté de sa sœur, accoudé sur sa chaise, presque en face de Marcienne, feignait de s'intéresser extraordinairement à un ouvrage de tapisserie que brodait Diane; Marcienne cousait; mais tirait lentement son aiguille.

      M. Meurville et maître Herluison causaient en faisant le tour de la pelouse. Le futur candidat à la députation s'informait auprès de son courtier électoral de l'effet produit par la fête de la veille. Que disait-on dans le pays?

      Herluison renseignait monsieur Meurville, absolument comme les fonctionnaires de tout temps et de tous les régimes renseignent leur gouvernement. Il répondait, selon le désir de M. Meurville, se gardant bien de répondre selon la réalité, confirmant le vaniteux bourgeois dans toutes ses espérances, sans se permettre de lui enlever une seule illusion.

      Tout en répondant, l'huissier jetait, à chaque fois qu'il passait devant le perron, un regard sur le groupe de madame d'Arsonval, de ses enfants et de Marcienne.

      Quand il jugea le moment propice, pour obtenir une attention bienveillante de celui qui l'avait interrogé jusque-là, et auquel il n'avait plus rien à répondre :

      - Voulez-vous me permettre, monsieur Meurville, de vous signaler un précieux auxiliaire?

      - Qui donc ?

      - Monsieur Paupe.

      - Lui !

      - Ah ! s'il voulait nous aider, nous serions plus certains encore du succès.

      - En doutez-vous donc maintenant ?

      - Non; mais ce n'est pas à un négociant de votre valeur, c'est-à-dire à un diplomate de votre force et de votre portée, M. Meurville, que je rappellerai cet axiome qu'il ne faut chanter victoire que quand on l'a digérée.

      - Vous croyez que ce... tailleur peut nous servir ?

      - Il peut surtout nous nuire.

      - Comment ?

      - On l'estime, on le consulte. Son père a laissé un nom dans le pays. Il est le fils d'un jacobin. Il est libéral, républicain même, à ce qu'on dit; il n'est pas électeur, mais il peut empêcher une élection, s'il disait du mal.

      - Lui ! ce serait de l'ingratitude !

      Herluison, malgré son désir d'être constamment de l'avis de M. Meurville, ne put réprimer son étonnement de cette exclamation.

      - Il ne se croit pas l'obligé de votre famille, dit-il doucement.

      - Mon obligé ? non, il ne l'est pas; parce qu'il a eu trop d'orgueil pour rien vouloir accepter.

      - Il prétend même que c'est la famille d'Arsonval qui lui doit...

      - On a payé son père; et s'il veut être payé ?

      - Non, j'ai cru longtemps qu'il était intéressé, - soupira Herluison. - Mais je soupçonne qu'il a plus d'ambition d'honneur que d'ambition d'argent.

      - Ah ! je ne peux pas lui donner la croix de la Légion d'Honneur, pas même la croix de juillet.

      - Non, mais ne pourrait-on pas le séduire autrement ? Quand, il y a neuf ans, il a accepté le dépôt de M. d'Arsonval...

      - Je n'étais pas là; vous le savez bien; sans cela !..

      - Oui, mais en vous attendant, il a pris un fardeau bien lourd, et il l'a porté fièrement. Il n'y a eu dans ce temps-là qu'un cri d'admiration dans tout le pays, parmi les notables, ceux qui seront vos électeurs. Il mérite le prix Monthyon ! disait-on partout.

      - Bah ! on disait cela ?

      - Certainement : le notaire de Saint-Mards-en-Othe, le juge de paix. Est-ce qu'il y a trop longtemps de cela, monsieur Meurville, pour qu'on tente de lui faire donner un prix de vertu ?

      - Il n'en voudra pas.

      - C'est possible, mais on saura que vous aurez tout fait pour l'obtenir. Paupe ne pourra vous en vouloir d'une attention flatteuse, et sa fille le déterminera peut-être à l'accepter.

      - Comment se procure-t-on des prix de vertu ? demanda le gros négociant. Je ne sais pas, moi.

      - On fait une demande, signée de tous les gens importants; le préfet lui-même donne son avis.

      - Vous oubliez que je serai candidat de l'opposition.

      - Opposition constitutionnelle !

      - C'est vrai; mais enfin, je suis de l'opposition momentanément.

      - Eh bien ! c'est comme candidat de l'opposition, la tête haute, que vous demanderez un prix de vertu. On verra ce que l'administration osera vous répondre.

      M. Meurville réfléchit. L'idée d'un prix de vertu lui souriait.

      - Cela arrivera bien tard, reprit-il; les élections seront faites... Nous verrons cela.

      Tout en causant et en pensant à cette idée d'Herluison, M. Meurville regardait Marcienne.

      - Vous dites qu'elle a de l'influence sur son père, cette jeune fille ?

      - Elle en fait ce qu'elle veut.

      - Elle a une intelligence au-dessus de sa condition, cette demoiselle Marcienne. On l'aime bien ici.

      Herluison ricana, et dit, en appuyant sur les mots : - Oh ! oui !

      Puis, voyant M. Meurville étonné de son accent, il rentra lentement son sourire, comme un pêcheur qui retire lentement sa ligne.

      - Cela vous étonne, - demanda M. Meurville, - qu'on ait de l'amitié pour mademoiselle Paupe ?

      - Non; seulement...

      - Eh bien ?

      - Je crois que l'amitié de monsieur votre petit-fils ne ressemble pas à celle de sa soeur.

      Cela fut dit vivement, d'une voix cinglante.

      En ce moment Léo avait les yeux fixés avec une attention profonde et rêveuse sur Marcienne, qui regardait au ciel.

      M. Meurville s'arrêta, examina de loin le groupe du perron et d'abord fronça les sourcils. Puis il se mit à sourire et reprit à demi-voix :

      - Bah ! c'est de leur âge. Je ne vois pas grand mal à cela. Les premières amourettes coûtent souvent plus cher... Parlons de mon élection.

      L'huissier avait son projet. Il trouvait l'occasion bonne pour une candidature secrète. Au lieu de remettre l'entretien sur le texte proposé par M. Meurville, il tenta un grand coup, un coup de maître.

      - Quelquefois, monsieur, - dit-il d'un ton grave, pénétré, - une première amourette demeure un amour unique; elle empêche un bon mariage, afflige les parents et fait faire une folie.

      - Quelle folie ? demanda M. Meurville avec hauteur.

      - Un mariage.

      Herluison n'avait pas osé dire : un enlèvement et une mésalliance.

      Le coup était droit. M. Meurville eut un soubresaut; mais il portait un plastron invulnérable, son orgueil.

      - Que me chantez-vous là ? dit-il d'un ton rogue.

      - Je ne chante pas, - répondit l'huissier d'une voix chantante. - Je parle comme un homme d'affaires qui vous est dévoué.

      - Soit; c'est assez d'un roman dans ma famille, - grommela le père de madame d'Arsonval. - Si ce que vous dites est vrai, je saurai bien faire une corne à la première page du premier chapitre.

      - M. Léo a une volonté.

      - Il la rient de moi, et je suis son aïeul; ma volonté brisera la sienne.

      - M. Léo provoquera plutôt un scandale que de céder, et un scandale ne servirait à personne. Il faudrait s'y prendre autrement.

      M. Meurville jeta de côté un regard sardonique à l'huissier, dont le nez, paraissait s'effiler et la bouche s'amincir.

      - Pourquoi, - demanda le négociant d'un ton plus doux, - ne me dites-vous pas tout de suite que vous avez un moyen à me proposer.

      - Parce qu'il ne m'appartient pas de prendre l'initiative, quand j'ai l'honneur de me concerter avec vous.

      Cela fut dit d'un ton humble, obséquieux, mais à la surface seulement; on sentait l'humilité d'un homme persuadé de sa force.

      Le millionnaire cligna des yeux.

      - Allons, racontez-moi vos projets.

      Me Herluison, qui venait de faire preuve d'audace et d'habilité, parut tout à coup embarrassé d'avoir à exposer le plan qu'il brûlait de faire approuver. Etait-ce un embarras sincère, ou une nouvelle tactique ?

      - Il faut nous adresser à M. Paupe, dit-il enfin.

      M. Meurville parut désappointé.

      - Vous craignez, - demanda Herluison, - que ce tailleur ne renonce pas à des rêves dont sa vanité s'est peut-être alimentée ?

      - Je le crains, en effet, répliqua M. Meurville.

      - Vous vous rappelez, - continua l'huissier, - que Paupe a des prétentions de propriétaire légitime évincé sur ce château; il veut y rentrer en maître, et ce serait pour lui une occasion superbe que d'y rentrer beau-père du jeune comte d'Arsonval.

      - Beau-père du comte d'Arsonval ! - s'écria M. de Meurville qui piétina sur place. - Vous êtes fou, Herluison. Paupe n'est pas si sot !

      - Je n'en sais rien; je suppose ce qui est possible.

      - Ainsi vous croyez qu'il suffirait d'aller dire au tailleur : Ne songez pas à cela, pour qu'il n'y songeât plus ?

      - Non, mais Paupe consultera sa fille.

      - Eh bien ! si la fille est amoureuse de Léo, et si Léo est amoureux d'elle ?

      - Mademoiselle Marcienne est une fille raisonnable, positive, qui a horreur du scandale. Elle se laisse aller naïvement à un sentiment qui s'explique et qui s'excuse. Mais dès qu'on l'avertira, sa fierté la mettra en défiance des entraînements de son cœur.

      - Un avertissement tout seul me paraît avoir peu de valeur. Si vous vous contentiez d'avertir les débiteurs, vous ne feriez pas de grosses recettes, maître Herluison.

      - Aussi, monsieur Meurville, - reprit l'huissier en haussant un peu le ton, - n'ai-je pas l'intention de vous proposer une simple visite et un simple avertissement.

      - Ah ! vous avez l'emploi du papier timbré ?

      - Certainement.

      - Comment cela ?

      - Le papier timbré ne sert pas uniquement aux actes de procédure; il sert aussi aux contrats de mariage.

      - Vous êtes obscur, maître Herluison.

      - Je précise. Si vous offriez à M. Paupe un établissement convenable pour sa fille, qu'il doit désirer marier, en lui faisant entendre que la pauvre fille se prépare, avec ses romans enfantins, un cruel désenchantement; si vous faisiez luire une dot, que vous stipuleriez !..

      - Moi ! je n'ai pas promis de dot.

      - Non, mais vous m'avez promis, à moi, la gérance de vos biens, et un acompte, les élections finies, sur mon revenu.

      Malgré ses habitudes de sang froid, M. Meurville ne put s'empêcher de rire, et s'arrêtant pour exhaler une bouffée de dédain :

      - Comment ? Herluison, ce bel établissement... c'était vous !

      L'huissier eut un pincement du nez, comme s'il respirait en dedans. Son regard se voila à demi.

      - Je n'ai pas dit : bel établissement; j'ai dit : établissement convenable.

      M. Meurville haussa les épaules; fit quelques pas autour de la pelouse; puis se retournant d'un air brusque, important, décisif, en parlant comme Napoléon 1er, quand il se moquait des gens :

      - Quel âge avez-vous donc, Herluison ?

      - Quarante ans.

      - Et cette jeune fille ?

      - Plus de vingt ans.

      M. Meurville le toisa.

      - Ce serait une folie !

      - Préférez-vous celle qui se prépare ici, sous vos yeux ?

      - Vous m'êtes suspect, Herluison, depuis que je sais que vous êtes un prétendant. Vous êtes donc amoureux ?

      L'huissier hésita à répondre.

      - Je suis décidé à me marier, - dit-il froidement, - et je ne connais pas, dans ce pays, une jeune fille aussi sérieuse, aussi intelligente; j'ajoute : aussi honnête.

      - Si elle est tout cela, je n'ai rien à craindre pour mon Petit-fils.

      - Elle est tout cela; mais mon honnêteté et sa raison ne peuvent suffire à prévenir les emportements d'une grande passion.

      - Vous seriez sûr de la garder, et certain de vous garantir ?

      - Je suis sûr qu'elle se garderait elle-même, et que je n'aurais rien à craindre.

      - Elle vous refusera !

      - Peut-être.

      - Voilà un peut-être bien présomptueux.

      - Non, bien modeste. Je serais si peu dans sa vie qu'elle ne me trouverait pas gênant. Mais je lui aurais fourni le prétexte d'une belle action, et elle les aime. Elle vous rendrait la tranquillité; elle assurerait à son père un intérieur paisible et honorable, jusqu'à la fin de ses jours; Elle deviendrait ce qu'elle doit-être, une petite bourgeoise.

      Herluison s'était exprimé simplement, dignement; on l'eût dit pénétré du sentiment des vertus qu'il citait. N'était-il donc pas possible de penser à Marcienne, sans subir quelque chose de son influence et sans participer, pour si peu que ce fût, à ses mérites ?

       M. Meurville fut frappé de l'émotion et de la solennité de l'huissier. Il reprit, avec une condescendance, exprimée par une sorte de salut :

      - Fort bien; et Léo, qu'en feriez-vous ?

      - Il irait à Paris; il oublierait ce caprice; le château d'Arsonval deviendrait plus souvent désert.

      - La belle idée qu'on a eue de le faire racheter par cet hurluberlu de comte de Ville-sur-Terre !

      - Cette idée vient de mademoiselle Marcienne.

      - Vous voyez bien !

      - C'est ce jour-là surtout que je l'ai admirée.

      Elle a le génie des affaires.

      Les deux promeneurs, qui craignaient d'être entendus, quittèrent les bords de la pelouse et s'engagèrent dans une allée couverte.

      - Et vous croyez, demanda M. Meurville, que toutes ces choses-là sont nécessaires à mon élection ?

      - Je crois qu'elles nous aideront beaucoup. Que vous obteniez le prix de vertu, ou qu'on vous le refuse; que j'épouse mademoiselle Marcienne ou que je reste garçon; les démarches sont avantageuses à faire : elles vous constituent le bienfaiteur intentionnel de la famille Paupe. Elles flatteront la probité rigide du père Paupe, si elles ne séduisent pas. Elles l'obligeront, en tous cas, à la neutralité.

      L'entretien se prolongea encore. M. Meurville finit par prendre beaucoup de goût au projet d'Herluison, et, tout en reconduisant l'huissier, il sortit du château et s'engagea avec lui dans la forêt. Ils passèrent par l'avenue que Rose et Léo avaient égayée le matin de leurs rires et de leurs baisers. Ces deux ambitieux promenaient-ils moins de chimères que le couple folâtre du matin ?

      Léo avait fini par se remettre de son embarras. Marcienne avait le don de calmer les consciences un peu agitées, comme elle eût eu le pouvoir de les faire s'ouvrir pour un aveu, dans le cas de remords considérables. Il émanait d'elle, par sa voix douce, par son regard bienveillant, une consolation universelle. Sa figure, restée blanche sans pâleur, exhalait et donnait la paix. N'avait-elle pas laissé sa vie, depuis l'enfance, à veiller, à guérir, à pacifier, à aimer les autres pour eux-mêmes ? Il lui était impossible de se soustraire à sa vocation.

      Le sang-froid de Léo lui rendit de la confiance. Elle se garda de le remercier d'être simple; mais elle lui parla simplement; elle reprit sa façon habituelle de lui répondre, de l'interroger.

      Elle s'apprêtait à quitter le château pour redescendre au village, et déjà elle avait replié son ouvrage, elle s'était levée, elle enlevait de sa robe les deux ou trois brins de fil s'y étaient attachés, quand Diane lui demanda son avis sur le talent de Rose Gautier comme couturière.

      Marcienne répondit que Rose cousait comme une fée.

      - Tant mieux ! reprit Diane d'Arsonval, car maman lui a donné de l'ouvrage, et je suis contente de la voir venir ici.

      Marcienne sentit son cœur battre; mais elle eut honte de cette palpitation, comme d'un éveil de la jalousie. Elle répéta lentement l'éloge de Rose qu'elle venait de faire, pour étouffer en elle ce spasme indiscret.

      - Tu as dû la rencontrer, ce matin, Rose ? reprit Diane, en s'adressant à son frère.

      Léo devint pourpre. Marcienne pâlit. Léo chercha tout de suite à mentir; mais Marcienne faisait venir la vérité aux lèvres.

      - Oui, en effet, je l'ai rencontrée, dit-il, en cherchant à lire dans les yeux de Marcienne.

      Celle-ci avait jeté son regard en haut, dans le ciel, pour l'éteindre vite; quand elle rencontra le regard de Léo, elle ne laissa voir qu'une tristesse vague, qui planait et ne laissa voir qu'une tristesse vague, qui planait et ne s'appesantissait pas.

      Elle salua, descendit lentement le perron, se retourna une dernière fois au bas des marches pour dire un adieu général; puis elle marcha droite, tranquille, jusqu'à ce qu'elle fût sortie du château. Elle pouvait rencontrer des domestiques, elle ne voulait pas leur laisser voir ses larmes.

      Mais, dehors, elle marcha plus vite; ses yeux devinrent humides; sa bouche, gonflée, se soulevait comme pour des plaintes ou des reproches, qui s'exhalaient en soupirs muets. Elle descendait à la tentation d'éclater en sanglots.

      Un bruit de pas qu'elle entendit derrière elle lui fit peur; elle crut que Léo courait pour la rejoindre, pour lui expliquer ce qui s'était passé, pour se confesser et se faire absoudre. Mais elle ne voulais pas l'entendre lui parler; elle redoutait autant de paraître sévère que d'être indulgente; elle craignait surtout de laisser voir son chagrin. Elle se mit à courir et ne s'arrêta, essoufflée, qu'au bas de la côte, à l'entrée du village. Léo n'oserait pas l'aborder devant le monde. Elle se retourna et vit de loin l'homme qui l'avait effrayée. C'était un bûcheron qui descendait de la forêt. Marcienne le connaissait; elle l'attendit, lui demanda des nouvelles de sa femme, de ses enfants, pour bien lui montrer, et peut-être pour se démontrer qu'elle n'avait pas eu peur de lui.

      Pauvre Marcienne ! Sa vie heureuse avait été courte. Il n'avait pas fallu un grand coup de tonnerre pour vider son ciel et pour l'assombrir. Un mot, comme une gelée d'avril, avait flétri le rêve qui bourgeonnait, et quel rêve ! celui d'aimer sans espoir, sans le dire, mais d'aimer du moins celui qui resterait toujours digne de son sacrifice.

      Elle n'alla pas dans son jardin, ce soir-là. Elle ne se renferma que très tard dans sa chambre. Elle fut, toute la soirée, active, empressée, presque bruyante, en servant son père, en causant avec lui. Elle ne voulait pas réfléchir; elle espérait peut-être que le désespoir s'exhalerait ainsi, avant qu'elle eût pensé. Mais la veillée finie avec M. Paupe, elle veilla à son tour dans la nuit, pleurant, moins sur elle que sur Léo.

      - C'est mal ! c'est mal ! - répétait-elle en secouant la tête, en tordant ses mains. - C'est mal de me cacher ainsi qu'il a vu Rose ! Il la rencontrera encore demain, peut-être ce soir, et il m'en fera un mystère ! Pourquoi ! Rose est gaie, jolie : et il a beau dire, c'est la gaieté, c'est la beauté qu'il aime. Je devrais remercier Dieu de ce qu'il ne m'aime pas. Tout sera plus facile. Mais je ne voulais pas qu'il cessât de m'aimer de cette façon-là. Non, il ne m'a pas aimée ! S'il m'aimait, il n'aurait pas causé avec Rose en venant de causer avec moi; s'il m'aimait, il m'aurait dit simplement : J'ai vu Rose ! Je devinais bien qu'il me cachait quelque chose. Il sentait bien qu'il avait tort, tort pour lui; car, pour moi, il sait que je ne suis pas jalouse. Que se sont-ils dit ? Pourquoi est-il devenu si rouge ?...

      Toute la nuit s'écoula pour Marcienne dans une série d'interrogations, auxquelles elle ne cherchait point à répondre. Elle ne voulait pas savoir, ni supposer les propos futiles qui avaient pu s'échanger entre Rose et Léo; car elle voyait tout de suite, comme la veille au bal, Rose tendant la joue et Léo lui donnant un baiser.

 

 

XIV

 

 

LA DEMANDE EN MARIAGE

 

      Marcienne ne dormit pas, avoua à son père, le lendemain, qu'elle se sentait un peu malade, et se fit excuser auprès de madame d'Arsonval.

      Sa retraite dura trois jours. Si Léo fut inquiet, il n'osa pas le laisser voir le premier jour. Au second, il vint dans le village et rôda autour de la maison du tailleur. Le troisième jour il aborda résolument M. Paupe, en mettant en avant le nom de sa mère et celui de sa sœur.

      Paupe ne put que lui dire une chose : Marcienne se sentait un peu fatiguée; elle restait dans sa chambre. Mais ce ne serait rien, sans doute; on la reverrait le lendemain au château.

      M. Meurville, en commençant l'exécution du complot tramé avec Herluison, dispensa Marcienne d'acquitter la promesse faite innocemment par son père à Léo.

      Ce n'était pas sans une certaine appréhension qu'un homme fait pour être respecté, comme le grand négociant du Havre, se hasardait à rendre visite à M. Paupe.

      Les coups de boutoir du tailleur étaient célèbres dans le pays. Mais l'ambition excuse ce que la dignité condamne, et Voltaire assure qu'un certain orgueil rend capable de bien des bassesses. Le mot bassesse serait évidemment trop fort, appliqué à la démarche tentée par M. Meurville. Les diplomates la rangeraient dans la catégorie de ces concessions habiles, qui portent la devise du Béarnais : Paris vaut bien une messe ! Ne s'agissait-il pas pour M. Meurville de gagner Paris, comme député, et d'obtenir ce mandat, moyennant la messe de mariage, qu'il offrait de payer ?

      Paupe fut très surpris de voir entrer chez lui l'homme sur qui ses vieilles rancunes étaient désormais hypothéquées. Mais Paupe, en vieillissant, devenait plus ironique et moins farouche. Il décroisa ses jambes, descendit de l'établi, et alla au-devant de M. Meurville, comme au-devant d'un client.

      Celui-ci, en homme pratique, après un salut courtois, aborda résolument la question :

      - Monsieur Paupe, - dit-il au tailleur à demi-voix, pour ,'être pas entendu de Marcienne, si elle était dans la pièce voisine, - je viens vous demander mademoiselle votre fille en mariage.

      - Pour vous ? riposta vivement le tailleur, choqué de cette entrée en matière.

      - Non, répliqua M. Meurville, en souriant et en se redressant dans sa cravate.

      - Pour qui, alors ?

      - Pour un homme qui a dans ce pays une excellente position et dont l'avenir est brillant… pour un homme…

      - J'entends ! pour un homme, interrompit un peu brusquement Paupe, qui perdait patience, et, avec sa patience, sa bonne humeur fugitive.

      M. Meurville, dont l'exorde était écourté, reprit :

      - Mademoiselle votre fille a rendu de grands services à ma famille; je ne l'oublie pas.

      - Vous êtes bien bon !

      - Je serais heureux de reconnaître, comme je le dois, en contribuant à un bel établissement…

      - C'est trop de générosité ! - répliqua Paupe en interrompant encore. - Je ne crois pas que Marcienne songe à se marier. Quand elle y songera, celui qu'elle me désignera sera mon gendre. Je n'en voudrai pas d'autre. Vous a-t-elle chargé de la commission ?

      - Non.

      - Alors, restons-en là. Je ne veux pas savoir le nom de votre protégé. Si c'est un brave jeune homme, j'aurais de la peine à le refuser.

      - Vous avez tort, monsieur Paupe, de vous en rapporter uniquement à votre fille, si honnête qu'elle soit. Votre autorité paternelle…

      - Mon autorité ! je l'applique à me forcer toujours d'obéir à Marcienne.

      - Eh bien, ne parlons pas de ce prétendant, monsieur Paupe. Nous sommes deux pères de famille; causons de ce qui intéresse nos deux familles.

      M. Meurville s'était installé sur une chaise et prenait un ton doux et insinuant.

      Paupe se défia. Sa conscience paternelle protestait contre les prétentions de ce père de famille qui avait maudit sa fille, et qui avait pu rester dix ans sans connaître ses petits enfants.

      - Vous me faites beaucoup d'honneur en voulant causer avec moi, monsieur Meurville, repartit le tailleur; mais je ne vois pas ce que nos familles ont en commun… On dit que vous vous portez aux prochaines élections ?

      - Oui, monsieur Paupe, mais ce n'est pas de ma candidature que je viens vous entretenir.

      - D'autant, monsieur Meurville, que je ne suis pas électeur.

      Herluison avait-il commis une maladresse en laissant M. Meurville tenter seul la démarche convenue auprès du tailleur ? Ou bien l'huissier, plus habile, avait-il calculé que les façons hautaines de M. Meurville blesseraient Paupe, mais que les répliques de Paupe blesseraient M. Meurville; de façon à ce que la demande de l'un et le refus de l'autre provoquassent une rumeur publique aux commentaires du pays ? Herluison n'avait pas peur de ce qui se disait; il n'avait peur que de ce qui s'imprimait sur papier timbré. On le détestait çà et là, mais partout on le craignait. Il était un bon parti. Il pensait sans doute que la grande autorité de tout le monde ferait réfléchir Marcienne et l'amènerait à l'accepter comme mari, pour couper court à un scandale.

      Je n'oserais affirmer que l'huissier eut ce machiavélisme. Il est probable, en tout cas, qu'il ne comptait pas sur la réussite immédiate et absolue de M. Meurville.

      Celui-ci, avec des périphrases, arriva bientôt à exprimer nettement ce qu'il croyait de la reconnaissance trop vive de Léo et de l'attachement possible de Marcienne. Dans l'intérêt de la jeune fille, dans celui de son petit-fils, il fallait intervenir. Il croyait de sa conscience de prévenir Paupe, et il espérait que Paupe comprendrait la nécessité d'un bon mariage, pour séparer ces deux enfants imprudents.

      Paupe eut la force de tenir sa lèvre inférieure sous la morsure de ses dents supérieures, pour ne pas éclater, pendant tout ce discours de M. Meurville. Il faisait bouillir en lui sa colère pour la jeter toute fumante au visage de cet insolent bourgeois. Il fallait qu'on méconnût étrangement Marcienne, pour supposer qu'elle eût besoin de se marier sans amour, afin d'éteindre en elle un amour défendu. Quant à cette idée, qu'elle eût la moindre coquetterie ambitieuse et qu'elle songeât à devenir comtesse, Paupe ne voulait pas admettre qu'on s'y arrêtât. Il écouta, rongeant sa fureur, tout ce que l'égoïsme vulgaire de M. Meurville pouvait lui dicter, et quand celui-ci eut fini, Paupe rejeta en arrière sa tête étincelante et ruisselante;

      - Je ne voulais pas connaître le nom du beau jeune homme que vous m'offrez pour gendre, dit-il lentement, mais maintenant, je vous demande son nom pour savoir au juste ce qu'il vaut.

      M. Meurville riposta avec dignité :

      - C'est Me Herluison, l'huissier.

      - Lui ! - s'écria Paupe, en reculant sa chaise, en se levant, et en frappant la terre, comme s'il écrasait un serpent. - Et il vous a autorisé à demander Marcienne ?

      - Certainement.

      - Il se moque de vous, de moi, de ma fille ! à moins qu'il ne machine quelque chose d'abominable. Mais nous n'avons pas peur de lui, entendez-vous ? Et c'est Marcienne elle-même qui va lui répondre.

      Il alla à la porte de la chambre de sa fille et appela Marcienne.

      Marcienne entra et fut surprise de trouver M. Meurville assis dans la boutique de son père.

      L'animation de la figure de M. Paupe ajoutait le pressentiment de quelque événement grave à cette démarche insolite. Marcienne, sans deviner qu'il s'agissait d'elle et de Léo, en eut le soupçon.

      Son cœur se mit à battre bien fort; mais ses yeux s'élargirent comme si leur azur se fût étendu, pour voiler, cacher une flamme indiscrète.

      - Marcienne, - lui dit son père d'une voix haletante, - sais-tu ce que monsieur vient me demander ?

      Le tailleur appuya sur le mot demander, pour y mettre une humiliation à l'adresse de M. Meurville.

      Marcienne eut un sourire interrogateur.

      - Tout simplement, - reprit le tailleur, - si tu ne serais pas bien aise de devenir la femme de M. Herluison.

      Marcienne tressaillit, devint très pâle. Elle comprenait tout. Elle revit, par la pensée, les deux conspirateurs tournant autour de la pelouse du château et lui jetant des regards à la dérobée. C'était à ce moment-là que le beau projet sans doute avait été formé. Comment avait-elle pu en suggérer le prétexte ?

      - Je ne veux pas me marier ! répondit-elle gravement.

      - Cela, c'est une autre question, - repartit Paupe. - Mais, si tu voulais te marier, serais-tu fière de t'appeler madame Herluison ?

      - Je ne me marierais pas pour être fière, mais pour aimer mon mari.

      - Soit; tu ne l'aimerais pas celui-là, car tu le mépriserais.

      - Je ne méprise personne, reprit-elle vivement.

      - Enfin, tu refuses ?

      - Oui.

      - Et tu ne trouves pas injurieux que cet homme te fasse demander pour femme ?

      - Injurieux, pourquoi ?

      - Ah ! c'est que tu ne sais pas tout.

      - Mademoiselle Marcienne est plus raisonnable que vous, monsieur Paupe, - dit le père de la comtesse d'Arsonval en interrompant le tailleur, - elle apprécie, comme elle doit être appréciée, la démarche dont je me suis chargé, et qui, venant de moi, ne saurait être une injure.

      - Non; mais, vous ne me l'avez pas caché, _ repartit le tailleur, - elle est une précaution. Marcienne tressaillit.

      - Quelle précaution ? demanda-t-elle.

      Il se fit un silence. Paupe, intimidé par la candeur profonde, par la dignité naïve de sa fille, n'osait lui avouer les inquiétudes égoïstes de M. Meurville. Celui-ci, sans regretter tout à fait son ambassade, n'en attendait plus un bon résultat, pour sa candidature, que de l'intervention de la jeune fille. Il devenait donc prudent.

      -Ne  te fais pas trop de peine, ma pauvre enfant, - dit enfin le tailleur d'une voix troublée, - si l'on te méconnait , si l'on peut te croire capable de coquetterie, M. Meurville, et d'autres peut-être, remarquent que tu as trop d'amitié pour le comte d'Arsonval, et comme, dans la famille d'Arsonval, on est exposé à des mésalliances…

      - Monsieur Paupe !… dit M. Meurville avec un geste de prière hautaine.

      - Quoi donc ? n'est-ce pas la vérité ?

      Marcienne ne voulut pas hésiter à répondre. Elle dit d'une voix douce, sans vibration :

      - Ce qui est vrai, mon père, c'est que je ne crois pas aimer M. Léo plus que je ne le dois; c'est que lui, j'en suis sûre, ne m'aime pas de façon à vous alarmer; c'est que je sais mon devoir, et que je n'ai pas besoin qu'on me marie pour me l'imposer.

      Paupe écoutait sa fille, les lèvres tremblantes d'admiration. M. Meurville lui-même était frappé de cette sorte de majesté candide.

      - Je n'ai jamais douté de votre droiture, mon enfant, balbutia-t-il.

      - Alors, monsieur, il fallait vous confier à elle.

      - Je suis venu précisément l'invoquer.

      - C'est un grand malheur ! dit Marcienne, changeant subitement de ton, avec des larmes aux yeux et dans la voix.

      - Un malheur ?

      - Oui, un malheur ! car vous venez de rompre des liens qui ne peuvent plus se renouer. Je ne retournerai plus au château. Je vous prié d'expliquer pourquoi à madame d'Arsonval, à mademoiselle Diane et à M. Léo.

      - Ma fille ne souffrira pas cela !

      - Il est impossible, monsieur, qu'après votre soupçon et votre visite, je reste dans des termes qui me semblaient si bons pour tout le monde. Nous avons un grand défaut, papa et moi; nous sommes très fiers. Il avait ses raisons pour ne mettre jamais les pieds au château. J'ai maintenant les miennes. Nous resterons ici, chez nous. Si madame d'Arsonval nous fait l'honneur d'entrer, quelquefois, avec Diane, nous la recevrons avec plaisir… Mais c'est fini, c'est fini ! moi, je ne veux plus retourner au château.

      Elle essuya ses yeux et s'accouda à l'établi. Son héroïsme cédait à la grande douleur et aussi à l'indignation qui lui emplissait le cœur.

      Paupe, ravi, la dévorait du regard, et attendait que M. Meurville fut parti pour la dévorer de baisers. Il lui semblait que c'était comme une révélation; que l'âme de sa fille, longtemps distraite de lui, lui revenait tout entière. Jamais il ne s'était trouvé en si parfaite union d'idées avec elle.

      - Ah ! monsieur, - continua Marcienne, qui, trouvant une occasion unique de dégonfler son cœur, en affirmant ses sentiments vrais sans rien trahir de son secret, s'abandonnait à la séduction de cet enchantement. - M. Herluison vous a donné un mauvais conseil en vous conseillant cette visite. Je vous le jure, il ne serait rien arrivé de mal. Vous m'enlevez la seule récompense que je m'étais faite. Vous me privez des amitiés qui étaient toute ma joie.

      Elle suffoquait : elle tomba sur une chaise. M. Meurville était fort décontenancé. Comme père de famille, il pouvait se trouver satisfait; comme candidat il avait bien peur d'avoir fait une fausse démarche.

      Puisqu'elle brisait le sceau posé sur ses sentiments intimes, Marcienne, pour la première fois, par une irritation plus forte qu'elle, ne résista plus au cri de la nature opprimée. Il était un dernier mot qui ne devait pas, qui ne pouvait pas jaillir du fond de sa poitrine. Elle fût morte plutôt que de le prononcer. Mais elle le sentait s'agiter en elle, se débattre, lui monter aux lèvres, qu'il tordit, et, se relevant tout à coup, avec un éclair de passion et de jalousie haineuse elle s'écria :

      - Si vous voulez préserver M. Léo, et si M. Herluison veut se dévouer pour M. votre petit-fils, ce n'est pas moi que l'huissier doit épouser. Qu'il aille donc faire la cour à Rose Gautier !

      Ce cri dont elle devait se repentir, la soulagea.

      Cette fois, Marcienne était la digne fille du tailleur Paupe. Ce qui restait dans son sang d'âcre, de sauvage, d'entêté, de champenois, de fille de la vallée d'Othe, se révoltait et s'exaltait. Ses yeux brûlaient; ses joues s'étaient colorées; la passion la faisait resplendir.

      M. Meurville ne savait que dire, que conclure. Paupe lui sauva l'embarras de la retraite.

      - Marcienne a raison, - dit-il, - ce n'est point ici que vous devez chercher les amoureuses de M. Léo. Allez chez madame Gautier !

      M. Meurville se rappela les contredanses de la fête, la jolie fille que son petit-fils avait fait danser toute la journée.

      - J'accepte l'avis, - dit-il. - Quant à vous, monsieur Paupe, vous auriez tord de m'en vouloir. Ma visite était dans l'intérêt de tous.

      - Je vous en veux, monsieur, d'avoir cru cette visite nécessaire.

      M. Meurville renouvela quelques protestations courtoises, et sortit.

      Dès que Paupe se trouva seul avec sa fille, il se tourna vers elle, et, sans lui rien dire, ouvrit ses bras avec une ardeur toute pantelante. Marcienne vint s'y jeter; ils restèrent ainsi deux minutes embrassés, Marcienne retenant ses larmes, Paupe heureux d'avoir un si bon prétexte pour ne pas les retenir.

      -Ah ! tu es bien ma fille, la petite-fille du père Paupe, qu'ils appelaient le Jacobin ! - s'écria-t-il. - Tu m'as souvent rendu très heureux, jamais autant qu'aujourd'hui. Pardonne-moi, Marcienne, si quelquefois je t'ai grondée, brusquée; pardonne-moi. Je savais bien ce que je faisais en t'appelant pour répondre à M. Meurville; tu m'as vengé !

      Marcienne avait besoin de cette caresse de son père; il lui fallait une tendresse partiale, un peu sauvage, pour panser vite la blessure faite à son amour secret; mais, tout en savourant avec un âpre orgueil les paroles du tailleur, elle se repentait, comme d'une faiblesse, d'avoir prononcé le nom de Rose Gautier.

      - J'ai eu tort de lui parler comme je l'ai fait, dit-elle en s'essuyant les yeux.

      - Tort ? non.

      - Oh ! si, j'ai eu tort. Je ne sais pas pourquoi le nom de Rose m'est venu, j'aurais dû le garder pour moi.

      - Comment ! quand il t'accusait ? quand il te calomniait ?

      - Ce n'était pas une raison pour me défendre par une accusation.

      - Tu as bien fait. Tant pis pour les filles qui s'amourachent des gens d'une autre condition !

      Marcienne rougit et détourna la tête.

      - Si M. Meurville répète ce que je lui ai dit sur Rose, - murmura-t-elle, - j'aurai fait du tort à sa réputation, et j'aurai fait du chagrin à d'autres.

      - Quels autres ? Sa mère ? La pauvre femme sait bien ce qui la menace. Rose est faite pour épouser Herluison. C'est le mieux qui puisse lui arriver. Ce M. Meurville ! parce que sa fille le quitte un jour pour le comte d'Arsonval, ne s'imaginait-il pas que toi tu serais capable ?… Allons donc ! c'est bon pour les vertus de sa famille. Voilà donc le paiement de tes bontés pour ses enfants ! je te l'avais dit, tu les aimais trop; cela finirait par te faire accuser !

      - Je les aimerai toujours autant, papa. Je ne puis pas m'enlever cette affection-là du cœur.

      Cela me fera beaucoup de peine de ne plus les voir.

      Sa voix faiblit; elle faillit pleurer.

      - Veux-tu que nous partions d'ici ? lui demanda doucement son père.

      - Non.

      - Pour quelque temps au moins ?

      - Non, je veux m'habituer, ici, à ne plus les apercevoir que comme autrefois, de loin.

      - Te l'ai-je assez dit que ces d'Arsonval étaient au monde pour notre malheur !

      - Je ne crois pas cela, papa. C'est M. Meurville et M. Herluison, qui sont cause de mon chagrin. Mais, eux ils m'aiment bien, pour mon bonheur. Mais, eux, ils m'aiment bien, pour mon bonheur. Ils souffriront de ne plus me voir. Non, ils ne sont pas au monde pour mon malheur. Je leur dois déjà le peu que je sais; ils m'ont donné le goût des belles choses. M. Léo se mariera. Diane aussi. Je pourrai les retrouver alors. Il n'y aura plus de méchantes gens pour nous accuser, et je sens là que je leur serai encore utile. Ils auront besoins de moi !

      - Qu'ils y reviennent ! D'ailleurs, toi, Marcienne, tu te marieras aussi.

      - Moi ! quelle idée ? Pourquoi me marierais-je ?

      - J'ai été un bien grand égoïste, ma pauvre fille, depuis la mort de ta mère. Tu as été la servante au logis; tu as cécu pour moi, pour ton petit frère, pour eux, quand ils sont venus s'installer ici; tu as eu la force de grandir, d'embellir, malgré toutes tes fatigues; ton dévouement te transportait…

      Marcienne baissait les yeux pendant que son père lui parlait. Elle avait mis la main sur son cœur, avec un indéfinissable sourire. Elle se disait intérieurement que le soleil qui l'avait fait grandir, fleurir, et qui l'élèverait encore plus haut, ce n'était aussi l'autre amour.

      - C'est à mon tour, maintenant, - continuait Paupe, - de songer à toi. Ils ont raison : tu es en âge de te marier. Moi, je te vois toujours petite fille, parce que tu es toujours à la même place dans mon cœur; mais il paraît que, décidément, tu es devenue une belle et grande demoiselle. Nous chercherons ensemble, non pas un homme qui te vaille, mais un homme qui vaille mieux que ces gens-là ! Tu te marieras, n'est-ce pas ?

      - Ne parlons pas de cela !

      - Parlons-en.

      - Je ne me marierai pas.

      - Tu n'es pas pressée; mais plus tard !...

      - Jamais ! mon père.

      - Est-ce que tu le sais ? Moi, six semaines avant d'épouser ta mère, j'aurais juré que je resterais toujours garçon.

      - Je jure, moi, sans crainte, que je resterai fille.

      - Ne jure pas cela. Quand tu aimeras !…

      Marcienne serra les mains par un léger mouvement d'embarras ou d'impatience, et n'osa pas répliquer.

      - Il suffit d'un jour, d'une heure, pour que les idées changent !

      Marcienne eut un vague sourire de défi.

      - Tu ne me crois pas ? - reprit son père qui forçait un peu sa gaieté. - Parce que tu es une brave fille qui n'aime personne, tu crois que tu n'aimeras jamais.

      - Jamais !

      - Allons, allons, ne dis pas cela.

      - Cela te chagrine ?

      - Oui et non. Oui, car je voudrais voir des petits enfants dans cette vieille maison; non, car tu ne me quitterais pas.

      - Je soignerai les enfants des autres, - dit Marcienne en se reculant pour rompre un entretien qui la gênait, - et je t'en ferai aimer.

      Pape soupira. Il ne pouvait admettre que sa fille eût la volonté de ne pas se marier, plus forte que celle de tous les êtres ouverts aux devoirs et aux joies de la nature. Il lui en voulait de cette petite taquinerie.

      Il avait bien, tout au fond, la pensée que, sans mentir, Marcienne n'avait pas tout avoué, à propos de Léo. Il était trop instinctivement jaloux, il ressentait même en ce moment une allégresse trop vive de la réponse faite à M. Meurville par la courageuse enfant, pour ne pas s'être dit souvent et pour ne pas se dire encore qu'elle avait trop donné de son cœur aux enfants d'Arsonval, à Léo, surtout, et qu'elle n'avait pas dû le leur reprendre. Mais Paupe se serait bien gardé de tourmenter sa fille à ce sujet. C'était assez de l'épreuve que venait de lui imposer l'égoïsme méfiant de M. Meurville.

      Après tout, il n'était pas fâché de cette rupture, et, quand il fut seul, il se demanda s'il n'avait pas quelque reconnaissance à avoir pour M. Meurville, qui lui avait rendu le service de le débarrasser des rivalités de la famille d'Arsonval, et de lui rendre sa fille.

      C'est ainsi que Paupe, malgré la réception faite à M. Meurville, se trouvait presque amené à se croire son obligé.

      Etait-ce là ce qu'avait voulu Herluison ? J'en doute; car de toute façon on ne lui gardait aucune reconnaissance.

      Ce n'était pas le premier exemple de la malchance des gens qui embrouillent trop les fils de leur adresse.

      Marcienne, après la visite de M. Meurville et après sa conversation avec son père redoutait la solitude dans la chambre où elle était restée souvent enfermée pendant trois jours. Elle redoutait davantage encore la rêverie dans son jardin.

      Il lui fallait pourtant un confident muet, puisqu'elle n'avait pas osé tout avouer à son père, en renonçant ainsi à une occasion de se faire admirer davantage pour son héroïsme.

      Elle sortit et se dirigea vers l'église.

      De la petite fille mystique, prompte à l'extase que j'ai dépeinte au début de cette histoire, il était resté, après la transfusion d'esprit et de santé qui avait activé la vie dans ses veines, une jeune fille grave, sensée, pieuse sans doute, ou plutôt religieuse, mais demandant à elle-même, à sa raison, à son courage l'aide qu'autrefois elle réclamait d'abord du ciel.

      Cependant, elle avait le cœur si gros; elle était si attristée de la conduite de Léo, si froissée de l'impertinente perspicacité de M. Herluison; elle venait de prendre si vite, à l'improviste, un engagement de rupture avec la famille d'Arsonval; elle venait de se maintenir par un effort personnel si violent devant son père, que, ne voulant pas pleurer et méditer dans sa chambre ou dans le jardin, elle songea à l'église.

      En route, elle rencontra le curé, et ce que celui-ci lui dit l'étonna, l'émut tellement qu'elle ne songea pas à aller plus loin. Elle rebroussa chemin en toute hâte et rentra à la maison.

      Paupe fut effrayé de l'effarement de sa fille. Il crut d'abord à je ne sais quelle insulte, à une rencontre de M. Meurville, de Me Herluison, de Léo. Il fut rassuré quand sa fille lui dit :

      - M. le curé vient de m'apprendre une singulière nouvelle.

      - On l'avait chargé de publier les bans ?

      - M. Meurville l'a consulté pour un projet qui te concerne.

      - Moi ? quel projet ?

      - Ce matin, c'était de moi qu'il doutait; j'ai appris qu'il ne croyait pas davantage à ta fierté.

      - Que veux-tu dire ?

      - M. Meurville n'a pas osé, dans le temps, t'offrir de te payer.

      - Sans doute; est-ce qu'il oserait, aujourd'hui ?

      - L'affront est mieux déguisé. Il veut te faire donner, à Paris, un prix de vertu.

      - Quest-ce que c'est que cela ?

      - M. le curé m'a tout expliqué. On donne, à Paris, chaque année, une somme d'argent aux pauvres gens qui ont fait un acte de vertu.

      - Je n'ai rien fait de vertueux, moi.

      - Si, papa ! - reprit Marcienne en relevant la tête, et en prenant la main du tailleur. - Tu as dominé ta haine pour les d'Arsonval; tu as recueilli les pauvres enfants sans pain et sans asile; tu les as nourris, tu les as veillés, tu as été chercher la comtesse dans la maison où elle languissait, et tu l'as installée ici, où elle a retrouvé la santé, sa raison et son cœur; et toutes ces bonnes choses, tu les as faites de telle façon que M. Meurville a eu honte de t'offrir de l'argent en retour.

      Paupe regarda sa fille avec des yeux brillants.

      - Tu te moques de moi ? C'est toi qui as fait cela.

      - Non, c'est toi.

      - Ne nous disputons pas là-dessus. Oui, je l'ai fait, mais la rage dans le cœur, parce que tu le voulais, et sans cesser de haïr.

      - Tu as fait cela, papa, par ce que tu es bon et parce que tues juste; mais si l'on t'offrait un brevet de bonté et de justice, tu le refuserais, comme je l'ai déjà refusé pour toi.

      - Sans doute ! je ne veux d'aumône, ni en paroles, ni en peinture.

      - Aussi, quand M. le curé m'a raconté ce propos, je suis revenue indignée. Je vais écrire de ta part à M. Meurville, à madame d'Arsonval. J'ai supplié M. le curé d'empêcher qu'on n'envoie la demande à M. le préfet…

      - Comment ! le préfet s'en serait mêlé ! - repartit Paupe d'un ton goguenard. - J'aurais mis en campagne les autorités !

      - Oui, le maire et le juge de paix avaient eu des conférences.

      - Le maire me revaudra cela ! On voulait me rendre ridicule, me faire passer pour un obligé du gouvernement ! Il y a de l'Herluison là-dessous !

      - M. le curé ne m'a parlé que de M. Meurville.

      - Parbleu ! Herluison est le factorum électoral de M. Meurville. On me canonisait, pour le faire nommé député.

      - M. Léo ne sait pas cela, dit Marcienne vivement, en trahissant une inquiétude qui entrait pour beaucoup dans son émotion.

      - Probablement non, - repartit Paupe. - On voulait couronner le père et la fille. Ils mettront leurs deux couronnes dans le même sac ! c'est dit.

      Marcienne soupira.

      - Il ya donc des gens qui acceptent des récompenses pour que leur cœur a inspiré !

      - Qui sait, mon enfant ? C'est peut-être par modestie, de peur de paraître trop vertueux.

      - Quant à moi, papa, il me semble qu'on gâterait mes souvenirs, si on nous récompensait de ce qui nous a rendus heureux.

      - D'ailleurs, - ajouta Paupe en raillant, - ils sont quittes envers nous, ces d'Arsonval. Puisqu'ils ont été ingrats; nous sommes payés.

      - Ils n'ont pas été ingrats; on ne les a pas consultés pour nous faire ces deux injures.

      - On n'a pas craint du moins de leur déplaire, en interprétant ainsi leur reconnaissance. Tu le vois; cette famille-là nous poursuit, nous obsède. Oui, écris-leur, et comme la petite fille du père Paupe, fièrement. Ecris cela au docteur Capron; c'est un honnête homme qui nous comprendra, et qui à la première occasion ne leur mâchera pas la vérité. Des prix de vertu, à nous, et de leur part ! Qu'ils essaient d'en mériter, plutôt que de vouloir en distribuer. Ah ça, la journée est-elle finie ? Qu'est-ce nous allons apprendre encore d'ici ce soir ? Et tu ne veux pas que je haïsse ces vaniteux, qui nous empoisonnent jusqu'au bonheur de notre pauvreté ?

      - Non, papa; je veux que tu les plaignes de ne pas sentir comme nous. Tu as ton compte, et j'ai eu le mien; tu ne seras pas couronné et je ne serai pas mariée. Est-ce que nous en serons plus malheureux ?

      Le père et la fille convinrent encore des termes des lettres à écrire. Marcienne, qui avait un prétexte maintenant pour rentrer dans sa chambre, écrivit une lettre courte et très nette à M. Meurville; seulement, elle ne fit l'office que de secrétaire. Paupe la signa. Elle écrivit une lettre plus longue, affectueuse et douloureuse à la comtesse. Espérait-elle que Léo aurait la curiosité de la lire ? Quand ces deux lettres eurent été écrites, et remises à une petite fille du voisinage pour être portées au château, elle recommença une troisième, qui eut au moins dix pages, pour le docteur Capron.

      Celui-là était l'ami vrai. Marcienne en recevait toujours des conseils utiles, même pour les choses qu'elle ne lui confiait pas. Elle se savait devinée par ce bon vieillard. Le docteur, entre autres choses, avait une façon de lui parler de Léo qui la faisait toujours trembler, sans lui faire jamais peur.

      Madame d'Arsonval, au reçu de la lettre de Marcienne accourut, et accourut seule. Il fallait une grande anxiété pour qu'elle fît cette grande course. Elle ignorait le complot relatif au prix Montyon et voulut excuser son père; mais elle apprit la démarche faite le matin par M. Meurville, et en fut très affectée. La susceptibilité de la jeune fille la toucha, et sembla lui rappeler qu'elle avait été moins fière et moins prudente à l'âge de Marcienne.

      Elle ne voulut pas d'abord entendre parler de la séparation; puis elle comprit que la convenance et la sagesse l'exigeaient. Elle embrassa plusieurs fois Marcienne en pleurant. Paupe la reconduisit jusqu'à l'entrée du parc. En route elle dit naïvement et tristement au tailleur :

      - C'est bien vrai, monsieur Paupe, que Marcienne n'est pas coquette, mais c'est bien vrai aussi que c'est dommage; car Léo l'épouserait, et moi je ne voudrais pas d'autre sœur pour ma fille.

      Malgré son expérience, Clélie Meurville était incorrigible.

      Paupe fut légèrement effarouché de cette déclaration; mais il n'en garda pas rancune à la comtesse.

      Léo apprit le lendemain, par son grand-père, devant madame d'Arsonval et hors de la présence de Diane, que Marcienne ne reviendrait plus au château. Comme il demandait pourquoi, monsieur Meurville répondit sèchement, en le regardant avec une sévérité narquoise :

      - On jasait dans le pays.

      Léo bondit sur sa chaise :

      - Qui donc s'est permis de jaser ?

      Monsieur Meurville ne répondit pas.

      - Est-ce vous ? Est-ce toi, ma mère ? Qui donc a été répéter ces infamies à Marcienne ? Qui donc lui a défendu de venir ici ?

      - On ne défend rien à une fille honnête, comme mademoiselle Paupe, - reprit M. Meurville. - C'est elle-même qui a pris la résolution de ne plus paraître au château.

      - Et tu n'as pas été la chercher ? demanda impétueusement Léo à sa mère.

      - Si, - répondit madame d'Arsonval le cœur gros, - elle a refusé.

      - J'y vais, moi, reprit le jeune homme.

      - Le père vous chassera brutalement, dit M. Meurville.

      - Prends garde, Léo ! balbutia la comtesse.

      - Depuis quand, Marcienne, qui est honorée dans le pays, qui ne peut pas être effleurée d'une médisance, est-elle devenue si craintive ?

      M. Meurville se redressa, et, lentement :

      - C'est peut-être, mon fils, depuis qu'elle a peur de rencontrer dans les environs mademoiselle Rose Gautier; on pourrait prendre l'une pour l'autre.

      Léo pâlit et s'immobilisa dans une stupeur de quelques instants. Déjà sa conscience l'avait troublé. L'ironie de son grand-père achevait la déroute. Est-ce que Marcienne était jalouse ? Est-ce qu'elle voulait réellement une rupture ? Est-ce qu'elle avait pris au sérieux ce badinage avec Rose Gautier ? Il baissa la tête.

      - Chère maman, - dit-il d'une voix douce, timide, - nous irons demain, ensemble, rendre visite à Marcienne. Je veux m'excuser.

      - De quoi donc ? - repartit M. Meurville. - Si vous avez des excuses à adresser à quelqu'un, c'est à madame Gautier. Mademoiselle Paupe recevra votre mère et votre sœur, quand elles descendront au village. Elle n'a pas à vous recevoir, et vous n'avez pas à vous disculper devant elle; vous ne lui devez rien.

      - Je lui dois de rester loyal et honnête, si je ne veux pas être ingrat envers son amitié et si je veux garder son estime. Il est très vrai, je ne m'en défends pas, que j'ai pour Marcienne un sentiment qui ne doit être nommé d'aucun nom vulgaire. Elle seule peut l'accepter ou le repousser. Je n'admets entre elle et moi aucun intermédiaire.

      - Vraiment ?

      - Non, monsieur, aucun.

      Léo croisa les bras et regarda son grand-père avec menace. M. Meurville répliqua froidement :

      - Tout cela est fort beau, mon fils. Mais dans la réalité, ces sentiments aboutissent à des désenchantements ou à des actes dont on se repent. Je ne vous en dis pas plus, Léo… Regardez votre mère. Elle me comprend et elle pleure !

      Léo était indigné.

      - Je vous comprends aussi, monsieur. Il est inutile de faire pleurer ma mère.

      - Ne m'obligez pas alors, - dit M. Meurville, abusant de l'avantage que semblait lui accorder Léo, et avec orgueil implacable, - de vous rappeler qu'il y a plus de distance entre le comte d'Arsonval et la fille du tailleur Paupe qu'entre mademoiselle Meurville…

      - Ah ! ma mère ! - s'écria Léo en allant se jeter aux genoux de la comtesse. - pardonnez-moi d'être la cause involontaire de ces dures paroles. Dis-moi ce qu'il faut faire, toi; et, pour l'amour de toi, pour le souvenir de mon père, je le ferai.

      - Il faut obéir à Marcienne, - répliqua la pauvre comtesse en sanglotant; - j'ai vu Marcienne; je l'ai embrassée. Je la recerrai tantôt, demain. Rien n'est rompu entre elle et nous, si tu ne commets pas d'imprudence. Elle sait mieux que nous, - ajouta Clélie avec une sorte de soumission enfantine, - ce qui convient à sa fierté. Ne cherche pas à la revoir. N'irrite pas son père; ne l'afflige pas. Je suis bien sûre, mon pauvre enfant, que tu lui as déjà fait verser des larmes.

      Léo se soumit à cette prière. La comtesse donnait naïvement, et sans rhétorique, d'excellentes raisons qui allaient droit au cœur de son fils. Il s'avouait avec confusion, et c'était précisément là une des raisons de son dépit, qu'il avait causé des chagrins à Marcienne; il avait mal agi; il fallait réparer ces torts, en respectant la fierté pudique de la jeune fille, et, puisqu'il voulait prouver son grand amour pour elle, il devait commencer par prouver qu'il était capable de sacrifice, de patience et de douleur.

      Il déposa de longs baisers sur les mains de sa mère, et partit pour une promenade dans la forêt. Il n'en revint qu'à la nuit tombante. Il était pâle. Lui aussi, au fond des bois, il avait pleuré comme un enfant, mieux que cela, comme un homme, avec des désespoirs terribles et des serments d'énergie, de volonté, superbes.

      Pourtant, en embrassant sa mère, le soir, il essaya de sourire :

      - Tu verras, - dit-il tout bas à madame d'Arsonval, - que j'aurai tant de courage qu'elle perdra un peu du sien. Je veux la vaincre en obstination.

      Léo ne doutait pas de son stoïcisme; mais au bout de quelques jours, il fut harassé et meurtri.

      Après des journées entières passées dans les bois, à la chasse, il rentrait pour se reposer. Mais il s'échappait du château, se rendait au village, et, comme un voleur, attendait la nuit. Il passait et repassait alors devant la maison du tailleur, comme si elle eût dû ouvrir ses contrevents pour lui montrer, dans l'éblouissement d'un tabernacle, sa chère Marcienne. Il allait s'appuyer à la porte à claire-voie du petit jardin, heureux de regarder les taches que faisaient les arbustes et les fleurs, plongeant ses yeux, son cœur, toutes ses pensées dans cette nuit, pour la fouiller et en faire jaillir une lumière.

      Au bout d'une semaine, il se crut assez maître de lui pour affronter, pendant le jour, l'aspect de la maison de M. Paupe. Mais il crut apercevoir une fois, une tête un peu pâle par la fenêtre ouverte, et il ressentit une telle émotion, qu'il se mit à fuir, de peur d'être tenté d'aller s'agenouiller à la porte, d'attendre qu'on l'ouvrît, pour se précipiter aux pieds de Marcienne.

      Léo était de nature plus violente que forte. Son obstination, en croyant rester la même, arriva à d'étranges compromis.

      Faut-il analyser les sentiments de cet enthousiaste, et chercher une excuse, plus puissante que sa jeunesse, que cette fièvre même d'aimer qui l'agitait, pour expliquer comment, en rencontrant Rose Gautier, il pensa qu'il l'avait un peu compromise, d'après l'affirmation de son grand-père ? Il sourit d'ironie à cette idée, puis il sourit, pour répondre au sourire malicieux de Rose. Puis, il crut peut-être qu'il devait faire taire les mauvaises langues qui avaient jasé sur la présence fréquente de Marcienne au château, et il affecta d'aborder Rose quand il la rencontrait, d'aller à elle, quand il l'apercevait. Qui sait enfin s'il ne s'imagina pas qu'il pourrait éveiller un peu de belle jalousie dans le cœur de Marcienne ?

      Il avait fini par apprendre que c'était elle qui avait dénoncé Rose à M. Meurville, il ne lui en voulut pas de cela; mais, sans être un philosophe, il comprenait que, par cette dénonciation, Marcienne était sortie de sa réserve habituelle. On pouvait l'en faire sortir encore.

      Toutes ces raisons combinées, amalgamées dans ce cœur de vingt ans en ébullition, n'empêchèrent pas qu'après trois semaines de rêveries, de manèges, de calculs, d'imprudences, il fut pris d'un beau mouvement, et partit impatienté pour Paris.

 

XV

 

LA CHASSE AU LOUP

 

 

 

      Marcienne fut satisfaite et accablée du départ de Léo.

      Il avait bien agi; il avait montré du respect et du courage. Elle était délivrée de la crainte de le voir apparaître, le matin, derrière la haie de son jardin, et, vers le soir, quand Paupe sortait pour se promener et causait dans le village, de le voir passer sa tête par la fenêtre ouverte ou par la porte. Elle pouvait retourner au château. Mais elle se garda bien d'y aller aussi souvent qu'autrefois, de peur de rendre trop sensibles les absences passées, et de montrer qu'elle revenait depuis que Léo était parti.

      Elle pouvait aussi sortir librement et reprendre ses habitudes.

      Mais la plus ferme et la plus naïve vertu du monde ne peut empêcher le cœur de soupirer des victoires trop complètes, qu'il remporte plus facilement qu'il ne le pensait. Marcienne avait eu si grande peur de l'amour de Léo qu'elle craignit de l'avoir exagéré.

      Elle pleura; elle souffrit d'avoir atteint si aisément son but. Mais personne ne vit ses larmes et personne ne se douta de sa douleur; pas même le docteur Capron, qui vint en visite quelques jours après ce départ et qui, l'ayant observée pendant plus d'une heure, repartit pour Troyes, persuadé qu'il en était pour ses frais d'imagination, et que le roman, espéré ou redouté par lui autrefois, n'avait jamais eu la moindre chance de réalité dans cette conscience réelle et pratique de Marcienne.

      L'épreuve la plus dure commença pour la pauvre fille.

      La lutte contre l'opinion, contre la méchanceté, et même la lutte contre l'amour de Léo l'eût trouvée intrépide, victorieuse. Mais ce combat contre le vide, cette satisfaction creuse, obtenue par le départ, cette sécurité si vite acquise lui donnèrent une grande tristesse et désenchantèrent jusqu'au sentiment qu'elle cachait au fond de l'âme. Qu'était-ce que l'amour dont elle faisait sa foi, s'il était si peu reconnu, si aisé à dissimuler ?

      Elle douta d'elle-même en doutant de Léo. Alors, elle ferma ses livres; elle ne voulut plus de cette coquetterie intellectuelle qui la poussait à s'élever pour se maintenir, vis-à-vis de la famille d'Arsonval, dans sa tâche d'amie, de sœur selon l'esprit. Elle redevint, tout à coup, la paysanne qu'elle eût été fatalement, sans l'éclair jeté dans sa vie par les yeux terribles de Léo et par le doux sourire de Diane.

      Elle se persuada que le ménage de son père avait été bien négligé. Elle s'en occupa exclusivement, ne s'interrompant que pour coudre auprès de l'établi de Paupe; et encore parut-elle vouloir renoncer à la collaboration qu'elle avait offerte à madame Gautier et demanda-t-elle un jour à son père de lui donner à coudre les rudes étoffes qu'il taillait; comme si les robes des élégantes du pays eussent été capables, en passant par ses mains, de l'entretenir de vanités qui lui faisaient horreur, comme tout ce qui n'était pas le devoir quotidien, terre à terre.

      L'automne finissait, madame d'Arsonval allait rejoindre son fils à Paris. M. Meurville avait terminé sa campagne électorale. Les élextions étaient remises; la dissolution projetée et annoncée se trouvant ajournée. Marcienne embrassa la comtesse et Diane avec une résignation qu'elle prit elle-même pour un refroidissement.

      - Quand elles reviendront, - se dit-elle tout bas, - elles me seront indifférentes; cela vaudra mieux pour elles et pour moi.

      Elle vit fermer les fenêtres du château, avec ce contentement que donne la solution d'une crise, quelle qu'elle soit. Quand elle vit passer au loin les voitures qui emportaient la famille d'Arsonval, elle pensa :

      - C'est fini !

      Deux jours après ce départ, le temps devint mauvais; les feuilles tombèrent. Marcienne alla les voir tomber dans la forêt, voltiger au-dessus du parc, tourbillonner autour d'elle, comme si elles dû l'ensevelir, et ensevelir avec elle tout ce mirage d'un bonheur, pourtant peu exigeant, puisqu'il devait se borner à souffrir.

      Rose Gautier parut très désappointée du départ de Léo. Elle l'avait trouvé aimable, et s'était montrée fière de ses façons galantes. Il était parti la veille d'une fête où il avait promis de la rencontrer. Elle bouda Marcienne, s'imaginant que celle-ci avait exigé ce départ par jalousie. Mais on ne boudait pas longtemps Marcienne, et Rose n'était pas faite pour bouder. Quinze jours après son grand désappointement, elle avait repris ses chansons, et ayant appris que M. Meurville avait conseillé, devant témoins, à Me Herluison de l'épouser, elle se mettait gaiement en frais de petites mines, pour que l'huissier se mît en frais de belles manières.

      Deux mois s'écoulèrent. Vers la fin de décembre, la veille de Noël, Rose rencontrant Marcienne, lui demanda de sa voix de linotte :

      - As-tu vu M. Léo ?

      - Quand donc ?

      - Il est arrivé ce matin; on l'a vu monter au château.

      Marcienne eut un tressaillement qu'elle mit sur le compte du froid. Elle serra sa pelisse, car il commençait à neiger, et après une seconde de silence, qui suffit a arrêter le claquement de ses dents :

      - Il vient sans doute chasser, dit-elle.

      - Moi, - répliqua Rose en riant, - je croyais qu'il venait pour mettre un petit Noël dans nos souliers. Mais maintenant ce n'est plus moi qu'il chargerait de ses achats.

      Cette allusion à la fête de Noël, qui avait été marquée pour Marcienne par une si grande espérance et par un si grand deuil, lui serra le le cœur et lui donna un pressentiment.

      - Tu es folle, - dit-elle à Rose. - Nous ne sommes plus des enfants; ni lui non plus.

      Elle tourna le dos à Rose Gautier et revint bien vite à la maison. Elle n'annonça pas à son père la nouvelle donnée par Rose. A quoi bon ? depuis deux mois, le nom des d'Arsonval n'avait pas été prononcé une seule fois dans la maison Paupe; il était inutile de l'éveiller.

      Ce qu'elle avait dit à Rose, Marcienne à la rigueur pouvait l'admettre. Les plus belles chasses, dans la forêt d'Othe et dans les bois attenant à la forêt, se faisaient en hiver. Précisément quelques jours auparavant on avait parlé d'une battue au loup. M. le comte d'Arsonval était venu pour offrir l'hospitalité au louvetier du département et à quelques amis.

      La chasse finie, la bête tuée, ils repartiraient pour Paris, sans même traverser une fois le village.

      Non, il ne venait pas réveiller les souvenirs enfantins de cette nuit de Noël, qui avait donné tant de joie et qui avait été suivie de tant de larmes. Marcienne, à plusieurs reprises, alla dans le jardin, regarder le château, que l'hiver semblais avoir rapproché d'elle, en supprimant les verdures de la perspective.

      Quelques fenêtres en effet étaient ouvertes. On voyait monter une grande fumée bleue dans le ciel gris. Léo était là, en joyeuse compagnie de chasseurs. On entendait, le lendemain, les aboiements des chiens, les coups de fusil; le tapage durerait deux ou trois jours; puis, le silence recommencerait, le silence passager de l'hiver pour la nature, le silence éternel pour le cœur de Marcienne.

      Dans la nuit, Marcienne crut entendre des petits pas d'enfant et le souffle ému d'un petit rôdeur qui passait près d'elle, pour aller déposer une surprise, un beau pantin doré dans l'âtre du tailleur. Mais, après ce rêve éveillé, elle en eut un autre terrible : elle vit mourir son frère Maximilien, et Léo contemplait le mort en réclamant le titre de frère; puis elle se vit elle-même, avec son père, par un froid pareil, marchant sur la route de Troyes, pour rattraper Diane et Léo qui s'étaient enfuis !

      Le jour de Noël et le jour de Pâques embarrassent beaucoup, en province, à la ville et à la campagne. Ceux qui n'allaient jamais à la messe ne veulent pas, sous prétexte de très grandes fêtes, se livrer ces jours-là à une démonstration peu sincère. Mais il faut beaucoup d'autorité ou beaucoup de finesse, quelquefois l'une et l'autre, pour ne pas aller à l'église. Les femmes, les enfants ont toujours une toilette neuve ou une raison de sentiment à faire valoir, et le mari, le père ou le frère libre penseur a toujours un assaut à subir.

      Le nom de libre penseur n'était pas usuel en 1839, comme il l'est devenu; on ne servait encore du nom de voltairien, dans les villes, et du nom libéral dans les campagnes.

      Paupe était libéral. On le fusillerait aujourd'hui d'une épithète plus terrible. Quoi qu'il en fût, à cette époque il devait un exemple de libéralisme. Il est vrai qu'il devait aussi ménager sa fille Marcienne; pour mettre d'accord sa résistance avec sa soumission à sa fille, il trouvait toujours, aux deux grandes fêtes carillonnées, un voyage nécessaire à faire à Troyes, ou une course dans les environs.

      Le matin de Noël, il se souvint qu'il avait de l'ouvrage à reporter, un compte à régler, à deux lieues de là. Le temps était superbe; le froid était clair; le soleil faisait briller des pendeloques aux arbres, argentait la route et invitait à la marche. Paupe embrassa Marcienne, lui dit en riant qu'il n'avait pas peur de la laisser seule, puisqu'elle passerait la journée à l'église; et bien chaussé, bien vêtu, le chapeau sur l'oreille (car il avait décidément répudié le bonnet de coton) il se mit en route, promettant de revenir de bonne heure.

      Marcienne eut envie d'aller avec lui. Mais comment expliquer et légitimer, même devant son père, cette audacieuse dérogation à ses habitudes ? S'il est difficile aux hommes de se soustraire à cette solennité traditionnelle des deux fêtes, il était impossible à une fille honnête, pieuse comme Marcienne, qui n'avait pas osé assister à la messe de minuit, de ne point paraître à la messe du jour.

      Elle laissa partir son père avec un pressentiment plus poignant; elle s'habilla, le cœur triste; se hâta de sortir, pour être protégée dans la rue par la vue de tout le monde, et arriva une des premières à l'église.

      Quand elle revint, la messe dite, elle s'attarda en chemin, échelonnant ses haltes devant les portes, où elle disait longuement au revoir à chaque femme de sa connaissance. De temps en temps, elle jetait un regard furtif à droite, à gauche, devant elle, ayant peur d'apercevoir Léo, écoutant toujours si elle n'entendrait pas tout à coup, au loin, l'aboiement des chiens, le départ pour la chasse.

      Enfin elle se trouva devant la porte de la maison. Elle rentra, et, toute seule, elle se sentit presque défaillir; elle se mit à pleurer.

      - Lâche que je suis ! - se dit-elle, - je voudrais le voir et je tremble qu'il ne vienne. Je voudrais être certaine qu'il n'est ici que pour la chasse et si j'en avais la certitude, je serais désespérée.

      Elle alluma le feu dans l'âtre et resta assise une heure, à regarder les cendres s'attiédir, rougir, étonnée de ne pas retrouver les petits souliers et les petits sabots qu'elle avait si bien revus dans son rêve.

      Au bout d'une heure, elle alla brusquement dans le jardin, pour s'assurer qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, la dupe d'un faux renseignement, et que les fenêtres du château avaient bien leurs volets ouverts.

      En effet, le soleil mettait une poignée de lards aigus sur une vitre, et ce faisceau de lumière semblait faire jaillir des étincelles jusque sur elle, comme une menace.

      Elle rentra dans sa chambre, s'assit sur le bord de son lit, et resta là, immobile, se promettant de ne penser à rien, jusqu'à ce que les cloches l'appelassent pour les vêpres.

      Il lui sembla tout à coup qu'on ouvrait la porte de la rue; un pas retentit sur les marches et sur l'aire de la boutique. Elle se leva, frémissante d'une terreur qui était en même temps une grande joie.

      C'est lui, murmura-t-elle.

      Elle s'élança pour le recevoir dans la boutique, pour l'empêcher d'entrer dans sa chambre. Mais Léo poussait discrètement la porte, comme elle s'apprêtait à l'ouvrir, et ils se trouvèrent en face l'un de l'autre.

      Ai-je besoin de justifier ce pressentiment infaillible ? d'expliquer un phénomène tout naturel, bien qu'il implique une contradiction étrange dans le caractère de Marcienne ?

      Cette noble fille, si résolue à lutter, à cacher son amour, le laissa flamboyer dans le premier regard qu'elle échangea avec Léo. Leurs deux pâleurs semblèrent se refléter, s'unir, s'échanger; elle entr'ouvrait la bouche par une palpitation de toute son âme, prête à s'envoler vers l'âme de Léo; et lui, avec une foi ardente, la bouche ouverte, aspirait, pour ainsi dire, le premier souffle de son amie.

      Si Marcienne ne tomba pas dans les bras de Léo, si Léo ne l'étreignit pas avec fureur, c'est que leur amour s'étonna de se voir si soudainement défié.

      Une femme auteur du dix-huitième siècle a dit : "On perd du respect en perdant de l'amour." Je ne sais si le mot est d'une exactitude absolue, et s'il n'y a pas des amours qui, du premier rayon, embrasent, dévorent le respect, le transfigurent, le transforment en une atmosphère brûlante, le subtilisent, pour lui donner plus tard, en se refroidissant, un corps de marbre et en faire un autel ? Mais, que ce fût l'expression d'un amour naïf, dans toute sa pureté; que ce fût une crainte réciproque et instinctive, cet échange de flamme, qui mit plusieurs années de passion dans une seconde, céda aussitôt à un mouvement de piété. Marcienne joignit les mains, et Léo, moins hardi, se recula. Il n'avait qu'un mot à dire; Marcienne d'un geste arrêta ce mot sur la bouche qui se contractait pour le prononcer.

      - Vous n'êtes pas à la chasse ? demanda-t-elle d'une voix si faible, que Léo n'eût pas entendu, s'il n'avait pas regardé, plutôt qu'écouté.

      - A la chasse ? répondit-il, très étonné.

      Elle reprit en hésitant :

      - Je croyais que vous étiez revenu de Paris pour…

      - Je suis revenu pour vous.

      - Pour moi ! dit Marcienne d'une voix profonde, en le regardant une dernière fois avec une lueur hésitante qui s'éteignait, de peur de se rallumer.

      - Oui, pour vous, Marcienne. Il y a entre nous un malentendu que je veux dissiper. Vous m'en voulez.

      - Moi ! Oh ! je ne vous en veux pas.

      - Ecoutez-moi, Marcienne, reprit Léo.

      Comme la jeune fille avait fait un mouvement pour le faire se reculer vers la boutique :

      - Vous ne voulez pas m'écouter ? demanda-t-il.

      - Si, monsieur Léo; mais…

      Elle jeta un regard autour d'elle, un peu effrayée.

      - Ce que je viens vous dire, interrompit Léo, je puis le dire devant votre père.

      - Il n'est pas là !

      Léo savait peut-être bien que Paupe était sorti. Il continua :

      - Marcienne, on a voulu me calomnier, n'est-ce pas ? vous persuader que j'étais capable de vous oublier ?

      - On ne m'a jamais dit de mal de vous, monsieur Léo. Je n'aurais pas écouté.

      Marcienne avait fait un pas encore, espérant que Léo reculerait dans la boutique; mais il était resté sur le seuil de la chambre.

      - Je vous en prie, murmura-t-elle en lui montrant par un mouvement de la tête la première pièce.

      - Et moi, je vous en prie aussi, Marcienne, laissez-moi vous parler ici, dans cette chambre que vous aviez cédée, à Diane et à moi. Vous souvient-il, ajouta le jeune homme en souriant, que vous aviez fait votre lit là, sur le carreau, entre nous ?

      Marcienne rougit, puis sourit à son tour. Léo invoquait les souvenirs qui devaient sanctifier et protéger leur entretien. Elle lui céda le passage.

      Léo entra dans la chambre. Marcienne se repentit aussitôt de l'avoir laissé entrer, quand elle le vit s'agenouiller devant elle, et lui saisir les mains qu'il couvrit de baisers.

      - Finissez, monsieur Léo, finissez ! lui dit-elle à demi-voix, surprise et alarmée de ce changement subit, en essayant de se dégager des brûlures de cette bouche ardente, et sans oser pourtant parler trop, car elle avait peur de l'exciter encore par la voix.

      Léo assouvissait une soif de plusieurs mois. Il s'interrompit enfin, et levant ses yeux suppliants sur Marcienne :

      - Pardonnez-moi ! pardonnez-moi ! Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis mon départ !

      Elle ne répondit pas; elle redoutait de répondre.

      - Marcienne, - continua le jeune homme, en restant à genoux, - il faut que vous juriez de m'aimer.

      La question donna du courage à Marcienne.

      - Il faut ? dit-elle, voilà une exigence !… Vous jurer ? Vous ne me croyez donc pas sur parole ?

      - Eh bien ! dites-moi que vous m'aimez !

      - Vous le savez, monsieur Léo, je vous aime bien.

      - Dites-le moi autrement.

      - Je ne puis le dire que comme je le comprends.

      - Vous m'aimez d'amitié. Oui, vous m'avez aimé d'une affection de sœur quand nous étions des enfants; mais c'est d'amour, entendez-vous ? que je veux être aimé.

      - C'est mal, monsieur Léo, de me parler ainsi.

      Léo se leva, et se plaçant devant Marcienne :

      - Eh bien, non, ne me dites rien. Regardez-moi seulement comme vous m'avez regardé tout à l'heure, quand vous m'êtes apparue. Je suis sûr que je lirais en vous et que vous ne mentiriez pas.

      Marcienne baissa la tête, repentante, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux.

      - Vous pleurez ? s'écria Léo en se reculant.

      - Oui, vous me faites bien de la peine, monsieur Léo.

      Léo passa la main sur son front, pour en écarter la fièvre qui lui battait les tempes. Il resta deux minutes, absorbé, haletant; puis, se contraignant par un grand effort, et d'une voix étouffée :

      - Je ne veux ni vous effrayer, ni vous faire de la peine. Il faut me pardonner, Marcienne. A Paris j'étais fou. Je voulais vous écrire. Il m'avait fallu du courage, pour partir à l'automne, sans vous avoir revue. Mais je n'ai pu attendre l'été… Et puis nous nous étions mal quittés. En travaillant, je pensais à vous; - le travail m'était impossible. Alors, je suis parti, sans rien dire à personne, et je suis venu. Je ne partirai qu'avec une assurance formelle de votre part… Sinon, je resterait.

      - Madame d'Arsonval sera inquiète… Monsieur Meurville…

      - Ma mère me pardonnera. C'est déjà fait, j'en suis sûr. Quant à mon grand-père, peu m'importe !

      - Il faut repartir, monsieur Léo. C'est mal de donner de l'inquiétude.

      - C'est plus mal à vous, Marcienne, de me désespérer.

      - Vous désespérer !

      - Oui, Marcienne, je ne dis pas ce mot à la légère. S'il faut renoncer à mon projet, à mon rêve, je ne tiens pas à la vie !

      - Vous vous tueriez ?

      - Oui.

      Marcienne avait posé sa main sur une chaise pour se donner une contenance; elle fit un mouvement en avant et poussa un cri. Puis, se reprenant aussitôt, et s'efforçant de sourire ?

      - Vous êtes bien toujours le même, monsieur Léo, toujours l'enfant qui veut s'enfuir, si on ne lui donne pas ce qu'il demande.

      - C'est vrai, - repartit Léo avec feu. - Seulement l'enfant est un homme, et cette fois on ne pourrait ni le rejoindre, ni le ramener.

      Marcienne tomba sur une chaise, suffoquée et blessée.

      - C'est moi que vous tuerez, monsieur Léo avec de telles paroles.

      Léo fut frappé de cette plainte. Il prit une chaise, et s'asseyant à côté d'elle :

      - Vous avez raison, Marcienne, - dit-il, en s'efforçant d'être calme. - Je suis un insensé. C'est lâche de parler ainsi, mais je ne puis pourtant pas mentir !… Eh bien ! je ferai ce que vous voulez; causons raisonnablement. Je veux vous convaincre. D'abord je vous demande pardon, non pas d'avoir fait danser Rose Gautier, ni d'avoir causé et plaisanté avec elle, quand je l'ai rencontrée, mais d'avoir voulu vous donner de la jalousie, en paraissant lui faire la cour. J'ai honte maintenant de cette pensée; c'était indigne de vous et indigne de moi. M'avez-vous méprisé de ce que j'agissais ainsi, Marcienne ?

      Léo avec ses beaux yeux dont il modérait la flamme, et qui n'en devenaient que plus attrayants, avec sa voix charmante, avec son attitude soumise, était le plus dangereux suppliant. Marcienne le regardait de côté, la tête baissée, pendant qu'il parlait, et détachait pour ainsi dire un à un les traits, les moindres signes de cette physionomie pour les attacher, les graver en elle.

      - Je vous ai plaint, répondit-elle, en osant lui sourire.

      - Oui, j'étais à plaindre; on m'avait interdit de vous voir; on m'avait presque accusé de vous avoir compromise; vous-même, vous vous êtes enfermée. Je n'ai pu m'expliquer, me défendre; alors j'ai mal agi. Je me suis permis cette sotte vengeance… j'ai voulu vous faire du chagrin… Vous n'avez pas cru, n'est-ce pas, à la réalité de ce sacrilège ?

      - Je vous ai déjà répondu, monsieur Léo; je ne vous en voulais pas, et je n'avais pas le droit de vous en vouloir.

      - Au contraire, vous avez ce droit-là. Ainsi, vous ne m'avez pas gardé rancune ? Prouvez-le-moi, donnez-moi la main.

      Léo redevenait enfantin par timidité; il hésitait à aborder le sujet principal, unique, qui lui tînt au cœur.      Marcienne fit une tentative pour le congédier; elle lui donna la main et serra la sienne.

      - Vous êtes rassuré, maintenant, lui dit-elle avec grâce, en se levant.

      - Un peu, mais laissez-moi achever… Je me suis sérieusement interrogé, Marcienne, depuis mon départ. Je n'avais pas besoin de ma demander si je vous aimais, mais je voulais savoir si je vous aimais plus que ma vanité, plus que moi… Ah ! laissez-moi dire ce mot, ce n'est plus une menace, c'est une prière. A Paris, en famille, dans le monde, j'ai comparé votre souvenir à la vision des femmes les plus belles, les plus riches, les plus intelligentes, et je vous ai trouvée supérieure à toutes… Non, je vois que vous ne voulez pas de ce mot; égale à celles qui étaient le plus dignes de recpect. J'en ai conclu, Marcienne, que vous deviez être ma femme.

      Marcienne, qui avait une lueur lumineuse sur le visage, affecta de rire :

      - Y pensey-vous, monsieur Léo ? Quelle folie !

      - J'y ai beaucoup pensé, - repartit Léo, - et ce n'est pas une folie.

      - Vous n'avez pas comparé nos âges. Je suis plus vielle que vous !

      - Vous avez l'avantage de plus de sagesse et de vertu. J'en profiterai, ma chère sœur aînée.

      - Votre sœur ! Vous venez de me donner le seul titre que je puisse accepter, et c'est déjà beaucoup d'ambition. Je serai votre sœur. Mademoiselle Diane me le permettra; mais je ne puis être que cela.

      - Vous serez ma femme.

      - Moi, la fille du tailleur Paupe !

      - Est-ce un obstacle pour épouser un médecin ?

      - Dites un comte d'Arsonval.

      - Allez demander à mes camarades de l'Ecole de médecine s'ils connaissent mon titre. Je veux être médecin. Je ne serai que médecin. C'est une vocation que j'ai prise ici, que vous m'avez donnée, et dont vous êtes responsable.

      - Eh bien ! monsieur Léo, je serai fière de vos succès; devenez un savant, soignez ceux qui souffrent; empêchez les pauvres petits enfants de mourir, en vous rappelant que votre vocation vous est venue ici, dans cette chambre, devant le lit de port de mon petit frère, et je serai heureuse. Mais je vous en conjure, ne faisons pas d'autres rêves. Vous êtes riche ?

      - Grâce à vous, Marcienne. Cherchez d'autres raisons pour me refuser.

      Léo perdait le calme factice avec lequel il parlait depuis cinq minutes; des rougeurs montaient à chaque instant comme un reflux de son cœur à ses joues. Marcienne sentit que le péril augmentait. Elle fit en une seconde une invocation muette et redressant la tête avec une expression de volonté qui rayonnait par les yeux, par tous les pores de son visage.

      - Il y a, en effet, - dit-elle lentement, - une raison qui vaut mieux que toutes, c'est que je ne veux pas et que je ne voudrai jamais devenir madame d'Arsonval, même quand vous seriez à votre nom paternel l'injure de la diminuer.

      - Doutez-vous de moi ou de vous ?

      - Je vous crois sincère, et les obstacles ne suffiraient peut-être pas à m'effrayer; mais ma conscience m'effraye.

      - Vous ne m'aimez pas, Marcienne. Dites-le.

      Marcienne ne répliqua pas.

      - Si vous m'aimiez comme je vous aime ! reprit Léo en joignant les mains avec force.

      - Vous, monsieur Léo, si vous m'aimiez comme je voudrais être aimée, vous feriez votre devoir, comme je veux faire le mien.

      - Mon devoir, c'est de devenir bon, et ma vertu, c'est vous !

      - Votre devoir, c'est de travailler; c'est de ne pas entraver votre existence et de ne pas affliger votre famille; c'est de vous souvenir de moi, comme d'une sœur de lait, si vous voulez, qui vous rappellerait le village, les années tristes, qui prendrait de loin la part de vos soucis, qui vous verrait quand vous seriez marié et qui, vieille fille, soignerait vos petits enfants. Voilà mon avenir, à moi, mon rêve; je vous en prie, ne le gâtez pas.

      - Un rêve, en effet, Marcienne. La réalité, c'est que vous êtes bonne, que je vous aime, et que vous m'aimez !

      - Quand cela serait, - repartit Marcienne avec une illumination de tout son visage, - est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux nous entendre pour nous sacrifier, que pour nous aimer en égoïstes ?

      - Je ne comprends pas !

      - Vous voyez bien, - répartit la jeune fille, luttant contre l'émotion terrible de tous ses sens, - vous voyez bien qu'il y a un abîme entre nous, puisque vous ne me comprenez pas !

      - Sans doute, je ne comprends pas qu'il y ait au monde, si nous nous aimons, un devoir plus grand que l'union de nos deux cœurs.

      - Nous ne sommes pas seuls au monde, monsieur Léo.

      - Ah ! - s'écria Léo, crispant ses poings et marchant avec force dans la chambre, - je l'ai bien devinée la raison de votre résistance ! Vous craignez que M. Paupe ne vous maudisse, comme mon grand-père Meurville a maudit mon père et ma mère. Mais votre père a plus de vraie fierté et moins d'orgueil. Il voudra ce que vous aurez voulu.

      - Mon père sait bien que je ne lui demanderai jamais de consentir à un pareil mariage.

      - Je le lui demanderai !

      - Et il vous renverra à moi, qui vous répondrai toujours non. Tenez, monsieur Léo, ne parlons plus de cela.

      - Ah ! Marcienne, je m'attendais bien aux scrupules de votre modestie, de votre fierté. Je me disais bien, en venant : elle me mettra à l'épreuve; mais je ne croyais pas que vous auriez le courage de me dire : je ne vous aime pas assez pour être votre femme.

      - Je n'ai pas dit cela, - répliqua Marcienne, en secouant la tête, - je dirai, au contraire, que je vous aime trop, et que je suis sûre de n'être pas assez aimée.

      Léo la regarda acec stupeur.

      - Quelle preuve vous faut-il ?

      - Aucune. Vous pouvez m'en donner aucune, continua la jeune fille d'une voix vibrante.

      - Vous doutez de ma loyauté ?

      - Je ne doute pas de vous; je ne doute pas de moi; je vous parle de vous et de moi avec une certitude absolue. Oui, quand vous me dites que vous m'aimez d'amour, je crois que vous ne mentez pas, et je le savais. Mais votr amour impatient ne va que jusqu'à me demander de vous sacrifier mon père, ma pauvreté, toutes les idées dans lesquelles j'ai vécu; il ne dépasse pas l'égoïsme ordinaire. Il n'a pas songé à vivre torturé, méconnu, pour rester entier; il ne se satisfait pas de souffrir; il lui faut une récompense, un bonheur terrestre, qui serait suivi d'une amère déception. Non, non, je vous le dis, ce n'est pas ainsi que j'aime, moi, et que je voudrais être aimée de vous !

      Marcienne, dans l'épouvante de la fièvre que Léo lui communiquait, se réfugiait sur des nuées.

      Léo, qui avait eu la révélation, au premier regard, d'un amour réel, eut peur de voir cette réalité se dissiper dans le nuage qui l'enveloppait. Il ne devinait pas, sous l'ardeur de sacrifice dont Marcienne était pénétrée, la défiance logique qu'elle pouvait avoir de ses sentiments impétueux, trop faciles à s'abattre.

      Depuis neuf ans, Marcienne avait pensé tous les jours à ce mariage du comte d'Arsonval et Clélie Meurville, du demi-abandon qui avait suivi ce beau roman. Léo avait l'ardeur de son père; il en aurait le découragement.

      Ce n'était pas pour elle, dans la crainte d'être un jour délaissée, oubliée, et de souffrir, qu'elle se défendait de toutes ses forces, et au delà de ses forces, contre un amour qui vibrait dans chacune de ses fibres. Non, elle eût demandé à cette passion sublime de la dévorer tout entière, si elle eût été certaine que Léo eût gardé, pour lui faire une joie pieuse, les cendres de cet amour; mais elle se disait que si le réveil devait suivre cette mésalliance, la chute pour l'enthousiaste Léo serait plus haute que n'avait été celle de son père. Elle le voyait repris, dans dix ou quinze ans, par son orgueil, mari de mademoiselle Paupe, rougissant d'elle, ou ne voulant pas en rougir, l'aimant encore, mais souffrant de l'aimer, amoindri par ces tortures, et reprochant, par son silence, à Marcienne, qui était son aînée et qui avait plus de bon sens que lui, de n'avoir pas eu le courage de lui résister.

      Voilà ce que Marcienne se disait, depuis plusieurs années, en prévision de cette heure décisive. Trop pure, trop grande, pour s'effrayer de tout ce qui n'était pas le cœur de Léo, c'était dans ce cœur même qu'elle trouvait l'obstacle, et il était de telle nature qu'elle hésitait à l'avouer; car Léo n'eût fait que redoubler de protestations, que se griser de ses propres arguments, que s'efforcer de lui prouver à elle en se le prouvant aussi à lui, l'immuabilité de son amour.

      Ces raisons, que nul ne pouvait détruire dans le cœur et l'esprit de Marcienne, jointes aux résistances naturelles de sa pudeur, de sa fierté expliquaient son combat, ses élans et le trouble qu'elle éprouvait, quand, l'âme débordante d'amour, les yeux débordants de caresse, la bouche torturée d'une flamme inconnue, il lui fallait résister à celui qu'elle eût voulu attirer dans ses bras, pour lui donner sa vie dans un baiser.

     

 

 

XVI

 

 

 

LES VÊPRES DE MARCIENNE

 

 

 

      Marcienne n'avait toute sa beauté, que quand elle mettait dehors toute son âme. Il fallait de la réflexion pour la trouver jolie dans la sérénité de la vie ordinaire et même dans les paisibles effusions de l'amitié. Mais dès qu'une grande pitié, une grande indignation, une grande ferveur animait ses yeux bleus, donnait à son large visage un éclat transparent et mettait sur sa bouche humide le frémissement d'un désir sublime, sa beauté devenait incomparable.

      Les femmes qui séduisent le plus ne sont pas toujours celles qui ont la correction et la splendeur continue des traits, mais celles dont les imperfections se transforment en un accent particulier, sous la lumière d'une vertu qui s'exalte ou d'une passion qui se dévoile.

      Léo sentit s'allumer subitement en lui cette frénésie de l'amour jeune qui ne trouve plus d'arguments dans la paroles.

      Il saisit les deux mains de Marcienne et la regarda jusqu'au fond des yeux, pour river leurs deux regards l'un à l'autre. Marcienne ne se troubla pas et n'eut aucune peur. Elle s'imagina qu'elle aurait raison de cette révolte, comme de toutes celles qu'elle avait déjà vaincues d'un regard, et, compatissante pour Léo, elle crut qu'il n'était aussi farouche et violent que parce qu'il ne l'avait pas comprise. Elle lui dit, en conséquence, avec douceur, pour le calmer :

      - Vous réfléchirez, monsieur Léo, et vous verrez que, de nous deux, c'est moi qui sais le mieux aimer.

      - Vous ! reprit Léo en approchant son visage de celui de Marcienne, qui se retira en arrière.

      - Oui, moi, dit-elle d'une voix suppliante.

      - Vous !

      Léo avança la bouche; mais Marcienne détourna la tête, et le baiser effleura ses cheveux.

      - Vous voyez bien que vous ne m'aimez pas, murmura-t-il.

      L'argument était absurde, mais dans la logique de ce délire. Marcienne ne tomba pas dans le piège et ne protesta pas.

      Elle tenait son visage hors du regard, et sa bouche hors de l'atteinte de Léo.

      Il lâcha tout à coup les mains de la jeune fille; elle crut à un repentir et le regarda; c'était ce qu'il attendait. Il lui jeta les deux bras autour de la taille et la serra contre sa poitrine.

      Elle se tordit, se débattit, mais il l'étreignait avec force; alors, au lieu de baisser les yeux, d'essayer de fuir les yeux de Léo, elle ouvrit les siens tout grands; elle l'enveloppa pour ainsi dire du pan de ciel qui tenait entre ses paupières, et lui dit;

      - Léo, au nom de votre mère, au nom de votre sœur, allez vous-en !

      - Non.

      - Au nom de notre amitié !

      - Parlez de notre amour !

      - Eh bien ! au nom de la tendresse que j'ai pour vous, et de l'amour que vous m'avez avoué, laissez-moi !

      - Seras-tu ma femme ?

      - Jamais !

      - Je te forcerai bien à le devenir.

      - Jamais ! jamais !

      - Ah ! la cruelle ! tu oublies ce que je t'ai dit ? Je me tuerai.

      - Vaut-il mieux que j'en meure ?

      - Nous ne mourrons pas Marcienne; nous vivrons. Dis-moi seulement que tu es à moi, et je m'en vais, je te laisse; j'emporte ta promesse.

      - Je n'ai rien de plus à vous dire.

      Léo s'attendrit. Des larmes lui jaillirent des yeux; il posa son front sur l'épaule de la jeune fille qu'il venait de menacer et sanglota.

      Il se sentait devenir sacrilège, et toutes les puretés de sa jeunesse, tous les bons souvenirs de cette maison faisaient honte à la violence.

      Marcienne, quand elle entendit ces sanglots, quand elle reçut dans le visage, dans le cou, le souffle de cette bouche adorée, se mit à trembler. La fièvre de Léo se communiquait à ses veines.

      - Grâce, monsieur Léo, balbutia-t-elle, presque défaillante.

      Léo tressaillit à cette plainte, qui lui parut moins une prière qu'un aveu. Ses larmes se séchèrent; il retrouva toute son énergie; il crit que l'amour devait le rendre implacable, et il serra de nouveau Marcienne à l'étouffer.

      Elle ne demanda plus de recours qu'à sa force physique. Il y eut pendant quelques secondes une lutte silencieuse. Marcienne s'échappa; Léo la rejoignit à la porte de la chambre, qui se referma sous l'effort. Il la reprit dans une ivresse qui décuplait ses forces.

      Marcienne, tout entière à son épouvante, n'eut plus que la peur d'être vaincue; elle appela à son secours.

      Qui pouvait l'entendre ? les portes étaient closes, les voisins absents. Léo, exaspéré par ces cris, voulut lui fermer la bouche avec sa bouche. Mais Marcienne, devenue indomptable, roulait sa tête, heurtait celle de Léo, en criant toujours.

      Soudain, sans qu'ils eussent entendu la porte de la rue s'ouvrir, un bruit dans la boutique, la porte s'ouvrit avec fracas, et Léo se sentit arraché, renversé et frappé en pleine poitrine par deux poings qui l'étendirent à terre.

      Paupe, effroyable d'indignation, les dents en avant, venait d'entrer. Il leva son gros pied sur le comte d'Arsonval, presque évanoui, avec un geste d'écrasement.

      Marcienne se jeta dans ses bras, moins pour chercher un abri que pour le repousser. Elle se suspendit à son cou.

      -Laisse-moi, laisse-moi, disait Paupe en haletant.

      Léo se remit vite de son étourdissement; il se releva, et, allant vers Paupe :

      - Tuez-moi ! lui dit-il, j'aime mieux cela.

      - Infâme ! reprit le tailleur.

      - Demandez à Marcienne si je n'étais pas entré avec respect !

      Paipe, que sa fille retenait dans un enlacement étroit, montrait les pings.

      - Oui ! je devrais te tuer, tu as raison, louveteau. Enfin, j'ai le droit maintenant, je l'espère, de les haïr, de leur jeter ma haine au visage. Ainsi, ce n'était pas assez de ce que j'ai fait pour toi, pour ta sœur, pour ta mère ? Il te fallait encore l'honneur de ma fille ! Je pouvais te pardonner d'être ingrat, égoïste; mais je ne te pardonne pas d'avoir cru que Marcienne Paupe était une fille de l'espèce de Rose Gautier. Le malheureux ! il a osé, dans cette maison, dans cette chambre où on l'a recueilli, où ma fille priait pour lui !… Tiens, va-t-en, car, dans une minute, tu ne sortirais pas vivant !

      Léo, très pâle, agité d'un tremblement convulsif, se tenait debout, soutenant et défiant l'éclair des yeux du tailleur.

      Marcienne, sans quitter son père, fit d'un bras un geste d'adieu.

      - Partez, monsieur Léo.

      - Vous me chassez, Marcienne ? Vous ne voulez pas me permettre de me mettre à vos pieds pour vous demander pardon ?

      - Partez.

      - C'est bien.

      Léo devint d'une tristesse fière et douce pourtant.

      - Vous direz à ma mère, n'est-ce pas, Marcienne, que vous m'avez chassé ?

      - Ah ! c'est trop ! c'est trop ! s'écria Marcienne, dont le cœur éclatait.

      Léo eut une lueur. Mais la jeune fille, cachant sa tête dans la poitrine de son père, renouvela le geste d'adieu.

      - Nous dirons à ta mère, - dit Paupe, qui serrait sa fille avec une sorte d'effroi, - que tu es entré ici comme un voleur; c'est la seconde fois que tu essaies de me voler. Va-t-en.

      Léo était livide; il eut un regard désespéré, que Marcienne ne vit pas.

      - Adieu, Marcienne, - dit-il en s'efforçant de parler. - Monsieur Paupe, vous avez raison aujourd'hui, mais demain vous me rendrez plus de justice. Adieu.

      Il alla presque en chancelant jusqu'à la porte de la chambre, traversa avec peine la boutique et sortit.      - Ah !ma fille, - dit Paupe avec un rugissement qui ressemblait presque à un sanglot, quand il fut seul avec Marcienne, - les jours de Noël nous portent malheur ! J'aurais dû l'écraser, ce misérable !

      Marcienne n'entendait pas. L'effort prodigieux qu'elle avait fait autant pour lutter contre son amour que contre Léo l'avait épuisée. Paupe s'aperçut qu'elle pesait inerte dans ses bras, il voulut la dégager pour la regarder, elle glissa à terre, évanouie.

      Le tailleur porta Marcienne sur son lit; au bout de cinq minutes, elle reprit ses sens.

      - Léo ? murmura-t-elle, comme si elle l'appelait.

      - Dieu merci, il est loin ! gronda Paupe.

      Marcienne regarda, chercha à se rappeler.

      - Parti ! il est parti !

      A travers le souvenir des protestations ardentes, des prières qui lui revenaient en souffle d'orage, une idée lui sillonna l'esprit comme une lame aiguë, comme un trait de feu. Elle poussa un cri :

      - Il est parti pour se tuer !

      Elle voulut s'élancer; Paupe la retint par le bras.

      - Laisse-moi, laisse-moi ! lui dit-elle.

      Elle se débattait maintenant contre son père.

      - Se tuer ! il n'y songe guère, dit le tailleur.

      - Je te dis qu'il se tuera, répéta-t-elle, en crispant ses doigts sur la main de Paupe.

      - Eh bien ! qu'il se tue ! riposta brutalement le tailleur.

      - Ah ! s'écria Marcienne, en se tordant sous cette parole, et en chancelant, je veux mourir avec lui !

      - Toi !

      Paupe stupéfait la laissa libre.

      Elle avait les yeux hagards, la bouche palpitante de tendresse, d'inquiétude; mais elle était incapable de faire un pas.

      - Je t'en prie… - dit-elle faiblement. - Va ! sauve-le… sauve-moi !

      - Tu l'aimes donc ?

      Elle n'eut pas la force d'articuler un aveu; mais elle eut un clignement des yeux, un mouvement de la tête, expressifs dans leur naïveté.

      Paupe était un vrai cœur paternel. Sa colère s'abattit.

      - Ma pauvre enfant ! dit-il avec une pitié profonde.

      - Sauve-le ! répéta Marcienne.

      Paupe hésitait.

      - Je te dis, reprit-elle en lui serrant les mains, qu'il est parti pour se tuer. Je le connais bien… Va, va !

      Elle essaya de marcher; elle tomba sur une chaise.

      - Tu vois bien, - dit-elle à son père, - que je ne peux pas. Je t'en prie, si tu veux que je vive, sauve-le; ramène-le… Je lui parlerai… Je sais maintenant ce qu'il faut lui dire… Je le lui dirai… Va ! va !

      Machinalement Paupe allait vers la porte, regardant alternativement sa fille et la rue. Il avait peur d'obéir à Marcienne, mais bien plus encore de ce qui pouvait résulter d'une désobéissance.

      Marcienne lui sourit d'un sourire qu'elle savait irrésistible; et pourtant elle souffrait, comme si toutes ses veines se fussent ouvertes sous des piqûres d'aiguilles.

      Paupe cette fois, sortit résolument.

      Marcienne, se traînant par un prodige de volonté, le suivit sur le seuil de la porte. Elle voulait être bien sûre que son père se mettait en route, et le tailleur s'étant retourné au bout de vingt pas, elle lui fit encore de la main un geste de commandement et de prière. Il secoua la tête, et marcha à grands pas dans la direction du château.

      Arriverait-il à temps ? Marcienne ne doutait pas du désespoir de Léo. Elle resta dehors, et, quand elle fut lasse de s'appuyer au chambranle de la porte, elle s'assit sur le banc, les mains jointes, dans une sorte d'hypnotisme qui concentrait toutes ses idées sur un seul point, ne s'apercevant pas que le soleil baissait, que le froid devenait vif, qu'elle grelottait. Elle se fût senti plutôt la tête brulante.

      Plusieurs fois, elle fut tentée de monter, de se traîner vers le château. Elle croyait avoir repris des forces. Mais dès qu'elle se soulevait, elle retombait les jarrets brisés; le cœur s'arrêtait, elle suffoquait, elle attendait la mort, marmottant de vagues paroles, répétant à satiété : - Arrivera-t-il ? arrivera-t-il ? - cherchant à deviner, à voir, à travers la distance et les obstacles, ce qui allait se passer entre Paupe et Léo.

      Si son père s'arrêtait en route ? s'il ne voulait pas lui obéir jusqu'au bout ? Mais non, Paupe ne pouvait pas tuer sa fille, et il avait bien compris qu'elle mourrait de la mort de Léo. Mais si Léo n'était pas rentré au château ? si Paupe ne devait pas l'y trouver ? Au bout d'une heure d'attente, ces idées fermentèrent tout à coup dans le cerveau de Marcienne. Il s'y joignit bientôt une crainte aussi terrible. Si Paupe, qui avait juré de ne jamais entrer dans le château d'Arsonval, ne rejoignait pas Léo en route, ne franchissait pas ce seuil, tant de fois maudit par lui, rien ne pourrait empêcher la destinée de s'accomplir, rien.

      Peu à peu, Marcienne fut étourdie, comme par une bise véritable, par ces terreurs qui sifflaient autour d'elle. Elle s'engourdit; et, sans avoir la perception nette du froid, elle espérait confusément que cette torpeur commençante gagnerait vite le cœur, la tête, pour les pétrifier.

      Pendant que la pauvre fille subissait cette agonie, Paupe, lancé, montait vers le château.

      Il n'hésitait pas. Il ne songea pas une seule fois à s'arrêter en route. Il était poussé en avant par le geste de sa fille. Il avait hâte de faire ce qu'elle lui avait dit de faire. Dans sa tendresse et dans sa soumission, il y avait de la discipline de vieux soldat. Il ne discutait pas avec lui-même.

      Traînant la jambe, dans laquelle il croyait sentir le biscaïen d'Iéna, franchissant pourtant les coupures de la route pour l'écoulement des eaux, essayant même parfois de courir, il gravissait, comme une force mise en jeu, ne se disant pas ce qu'il allait faire, ne prévoyant pas ce qu'il allait dire, furieux, épouvanté de l'amour de Marcienne, épouvanté du désespoir de Léo, épouvanté de sa propre responsabilité.

      Ce sera donc toujours ainsi ? - grommelait-il, - il me faudra donc toujours courir après lui ? C'était bien quand il était un enfant, je pouvais le porter; mais, maintenant, ce Léo est un homme.

      Tout en voulant se rassurer, se défendre contre les surprises de sa pitié, Paupe montait, trébuchait, redoublait de vitesse, avec une colère âpre. On eût dit qu'il allait tuer, quand il se hâtait pour sauver.

      Il avait espéré rattraper Léo en chemin; mais, quand il se trouva devant la grille du château, le tailleur s'arrêta, la bouche béante, la sueur sur le front, les yeux effarés. Est-ce qu'il lui faudrait entrer là ?

      Cette maison pourquoi ne l'avait-on pas anéantie ? Pourquoi était-elle là ? C'était lui, toujours lui qui était cause du rachat; lui ou Marcienne; il se reconnaissait le complice de sa fille; comme c'était lui encore qui venait sauver le dernier de cette race qu'il eût voulu anéantir !

      Il serra les poings, se frappa la poitrine; mais il se souvint de Marcienne. Il regarda derrière lui, comme si elle eût été dans le chemin, le poussant de loin du doigt, du sourire.

      La grille était entr'ouverte, Paupe la fit crier en la poussant d'un coup d'épaule. Un chien s'élança vers lui; mais le tailleur avait la figure si bouleversée, et sans doute l'air si féroce, que le chien, montrant des dents moins longues que celles du tailleur, recula et retourna à sa niche.

      Un jardinier, qui gardait le château pendant l'hiver, sortit d'un pavillon, près de la grille.

      - Monsieur Paupe ? - s'écria-t-il, quel miracle !

      - Où est Léo ? demanda le tailleur, essoufflé.

      - M. le comte ? - répliqua le jardinier, - il vient de rentrer. Il est monté dans sa chambre.

      - Sa chambre ? où est-elle ?

      - Par cette porte, on y monte directement.

      Le jardinier, le premier moment d'étonnement passé, reconnaissait par réflexion à M. Paupe le droit d'appeler M. le comte d'Arsonval simplement Léo, et d'aller directement le trouver dans sa chambre.

 

 

XVII

 

 

LES DEUX ENNEMIS

 

 

      Le tailleur s'élança dans l'escalier qu'on venait de lui indiquer.

      Plu tard, quand il raconta cette course folle, entreprise depuis sa maison, il ne put jamais expliquer comment il avait été transporté sur le palier du premier étage, presque aussitôt qu'il avait posé la main sur la rampe, à la première marche d'en bas.

      Une porte était entr'ouverte devant lui. Paupe ne la poussa pas avec violence. Un instinct subit, peut-être involontaire, lui imposa la prudence. Il la fit tourner lentement.

      C'était la chambre de Léo. Le jeune homme, assis devant une table, écrivait à la hâte, et, en écrivant, il s'interrompait pour s'essuyer rapidement les yeux, pour pousser des soupirs, des sanglots. Son désespoir n'avait rien de stoïque. Se croyant seul, le pauvre enfant oubliait qu'il était en âge d'homme, et s'abandonnait à la naïveté de la douleur.

      Paupe eût admiré le stoïcien. Mais il fut touché, plus qu'il n'aurait voulu l'être, de cet attendrissement.

      Par la fenêtre sans rideaux, qui témoignait de l'arrivée inattendue du jeune comte d'Arsonval dans le château, le soleil couchant pénétrait en toute liberté, envoyant des lueurs rouges sur le parquet, sur le plafond, sur la glace, comme si déjà le sang avait taché la chambre.

      Paupe, que la solennité de sa mission, que l'étrangeté de sa présence dans un pareil endroit, que d'émotion de son entrée dans le château agitaient dans tous les sens, mêlant l'attendrissement à la fureur, eut un frissonnement superstitieux, dans cette chambre ainsi éclairée. Il s'avança doucement.

      Sur une commode, à côté de la table de Léo, il vit un susil de chasse que Léo venait sans doute d'y poser. L'arme était prête. Le jeune comte n'aurait eu qu'à étendre le bras pour la saisir.

      Paupe, étouffant sa respiration, se glissa jusqu'à la commode et prit le fusil. La crosse heurta le marbre; Léo se retourna il vit Paupe, la figure étrangement éclairée par cette lumière crue et rouge, et s'imagina que le tailleur l'avait suivi. L'arme dans les mains  de Paupe aidait encore l'illusion.

      Il se leva, et montrant sa poitrine :

      - Oh ! vous pouvez me frapper, - dit-il, en prenant subitement, mais naturellement, l'attitude héroïque, - je ne me défendrai pas.

      - C'est cela ! il ne vous manque plus que de me traiter d'assassin, - répliqua Paupe d'un ton bourru, mais qui n'était pas de la colère. - Je viens au contraire vous empêcher de faire, dans la même journée, une seconde sottise.

      - Vous ne m'empêcherez pas de mourir, repartit Léo.

      - Alors, commencez par m'envoyer une balle dans la poitrine ! entendez-vous, j'aime mieux cela; puisqu'il est dit que votre mort tuerait Marcienne.

      - Marcienne !

      Léo, à ce nom, eut un rayonnement, une flambée d'espoir et, tout aussitôt, une angoisse touchante.

      - Oui, - reprit le tailleur, - croyez-vous donc que vous lui aurez impunément causé tant de chagrin et tant de terreur ? Je ne sais pas dans quel état je la trouverai en descendant; mais je sais que, si je rentre sans vous, elle vous croira mort… et…

      La voix de Paupe s'était éraillée, puis fendue, puis déchirée  dans un sanglot; il s'appuya plus fortement sur le fusil qu'il faisait trembler.

      - Elle m'aime donc ? s'écria naïvement Léo, avec cet instinct égoïste et ingénu de la jeunesse et de l'amour.

      - Peut-être bien qu'elle vous aime plus que son père, - repartit le tailleur, - car moi, je suis sûr qu'elle me survivra.

      - Si elle m'aime, pourquoi ne veut-elle pas devenir ma femme ? demanda Léo.

      - Oh ! ça, c'est autre chose.

      - Vous me haïssez, vous, monsieur Paupe.

      La question était faite avec candeur. Mais elle était pourtant subtile. Léo comprenait que la haine de Paupe gênait l'amour de Marcienne.

      Le tailleur regarda le jeune comte, dont les beaux yeux lui parurent moins hautains que d'habitude.

      - J'aurais de bonnes raisons de vous haïr, dit-il.

      - Vous en avez surtout de me plaindre, monsieur Paupe, car je suis bien malheureux !

      - C'est par votre faute.

      - Oui, c'est vrai; c'est par ma faute; et pourtant, je vous le jure, j'aime mademoiselle Marcienne de toute mon âme, et j'étais disposé à vous aimer comme un père.

      Rien n'était plus simple, rien n'était plus prévu que ce que disait le jeune comte d'Arsonval, et pourtant le tailleur fut bouleversé jusqu'au fond des entrailles. Il lui sembla qu'on ne lui avait jamais dit des choses aussi belles, pendant toute sa vie.

      - Je vous ai haï tout à l'heure, - dit-il en baissant la tête, pour ne pas laisser voir ses yeux. - Mais, si vous empêchez ma fille de mourir, je vous aimerai.

      - Que faut-il faire pour cela ?

      - D'abord, me laisser enfermer ce fusil dans une armoire : puis venir avec moi, demander pardon à Marcienne, lui jurer de vivre quand même; lui obéir, attendre tout de la raison de ma fille, qui en sait plus que nous tous pour le bonheur de chacun, et vous dire, monsieur le comte, que ce serait bien mal de me tuer, ou de tourmenter mon enfant, par vos emportements et par votre amour, pour me récompenser de vous avoir accueilli, nourri, malgré ma haine.

      - Oh ! monsieur Paupe ! tout ce que vous voudrez, pourvu que Marcienne vive et me pardonne !

      - Vous pardonner ! ce sera le plus facile. Dépêchons-nous.

      - Je suis prêt.

      Paupe était un homme méthodique. Puisqu'il était entré dans un rôle quasi-providentiel, il voulait le jouer à sa façon, correctement. Il alla enfermer le fusil dans une armoire, et tendant la main à Léo :

      - Partons !

      Léo posa sa main droite moite dans la main brûlante du tailleur; et, s'arrêtant pendant une seconde :

      - Si vous vouliez, monsieur Paupe, - dit-il d'une voix tremblante, - me faire une grâce, me rendre du courage, car j'en ai besoin…

      - Eh bien ?

      - Appelez-moi une fois, une seule fois, mon fils !

      - Allons, venez, mon fils.

      Paupe avait dit cela par pure compassion. Mais ce nom de fils lui mit une douceur étrange sur les lèvres et des étincelles dans le cerveau. Comme Léo le regardait :

      - Que vous faut-il encore ?

      - Monsieur Paupe, si vouliez ?

      - Quoi ?

      Léo n'acheva pas la question. Il se jeta au cou du tailleur, et l'embrassa avec violence qu'il mettait dans toutes ses expansions. Paupe se laissa faire, ou plutôt il voulut réagir contre cette volonté qui prétendait subjuguer la sienne. Il enserra le jeune d'Arsonval dans ses bras, et lui rendit son étouffement avec un baiser.

      - Ah ! si j'avais eu un fils de vôtre âge, - dit-il quand il fut assouvi, - voilà comment je l'aurais embrassé !

      Paupe et Léo descendirent rapidement la côte. Ils ne se parlaient pas. Que se seraient-ils dit ? D'ailleurs, la moindre parole eût retardé leur élan.

      Ils trouvèrent Marcienne assise sur le banc, la tête renversée en arrière, pâle comme un marbre, les yeux voilés, mais non fermés.

      Léo frissonna. Il la crut morte. Paupe ne pouvait croire si vite à la mort de son enfant; il s'approcha d'elle, lui prit la main.

      - Marcienne, nous voilà, dit-il.

      Marcienne entendit, mais ne comprit pas. Sa pensée s'était réfugiée si haut et si loin qu'elle ne pouvait redescendre. Elle soupira seulement. Léo s'imagina qu'il serait plus heureux que M. Paupe. Il avait la foi présomptueuse de l'amour. Il prit la main restée libre, et, s'agenouillant, il la réchauffa sous un ardent baiser.

      - Marcienne, c'est moi, dit-il.

      Marcienne, cette fois, eut un vague sentiment de la réalité. Ses paupières, raidies par le froid et comme fixées déjà dans une sorte de catalepsie, descendirent avec effort sur ses prunelles, puis remontèrent en laissant une lueur.

      - C'est vous ! répondit-elle.

      - Allons, ma fille, rentrons, reprit Paupe, jaloux du grand effet obtenu par Léo, en soulevant Marcienne de ces deux bras.

      Marcienne était redevenue glacée, rigide, inerte. Elle ne put se tenir debout. Elle fût tombée, si son père ne l'eût retenue.

      - Qu'est-ce que cela signifie ? murmura le tailleur effrayé.  

      Il enleva Marcienne par un élan robuste, rentra dans la maison. Comme le jeune d'Arsonval le suivait de près, le tailleur se trouvant dans l'obscurité, au milieu de la boutique, se tourna brusquement et dit :

      - Je n'ai pas besoin que vous m'aidiez. Allumez la lampe.

      Poursuivant son chemin, il entra dans la chambre de Marcienne et la déposa sur son lit.

      Léo tremblant, soumis, chercha dans les braises du foyer une étincelle pour une allumette de chènevotte, puis, quand il eut cette petite flamme, il prit sur la cheminée, à la place dont il se souvenait bien, la grosse lampe en étain, étira la mèche et l'alluma.

      Mais quand il voulut porter cette lampe dans la chambre de Marcienne, il s'arrêta, honteux, sur le seuil, n'osant le franchir.

      - Entrez donc ! - lui dit Paupe, qui était occupé, à tâtons, à mettre un oreiller, des habits sur Marcienne pour la réchauffer. - Je suis bien entré chez vous, moi; c'était difficile.

      Léo entra, posa la lampe sur un meuble et s'approcha du lit. Marcienne restait insensible, presque inanimée.

      - Si elle n'en revient pas, M. Léo, - dit le tailleur d'une voix tranquille mais implacable, - rien ne reste de ce qui a été dit entre nous. Vous pourrez vous tuer, je ne vous arrêterai pas le bras.

      Léo ne sut que répondre. Il tremblait, comme le jour où, à pareille époque, on l'avait trouvé sur la route de Troyes, et où M. Paupe l'avait réchauffé. Il sentait son impuissance et son ingratitude.

      - Que faites-vous ici ? - lui demanda le tailleur, qui venait de le faire entrer. - Vous ne voyez donc pas que, ni vous ni mois, nous n'y pouvons rien. Allez chercher le docteur.

      Léo s'élança hors de la chambre et de la maison. J'ai déjà expliqué que le médecin du pays demeurait dans le voisinage. Paupe était sûr de le voir venir; n'était-ce pas pour la seconde fois, le jour de Noël, un jour de repos, qu'il le faisait appeler ? N'était-il pas le client de ce jour exceptionnel !

      Au bout de cinq minutes, le docteur arriva, conduit par Léo. Il tâta le pouls de Marcienne, son front, examina ses yeux.

      - Elle a une fièvre terrible, - dit-il; - c'est une grande maladie qui commence.

      - Elle a eu trop froid ? n'est-ce pas, docteur ? demanda naïvement le pauvre père.

      - Oui, sans doute.

      - Mais si je la réchauffais bien !

      - Ce que vous faites est bon. Cela ne suffit pas.

      Léo sortit encore, en courant, de la maison. Il avait remarqué de l'embarras, de l'indécision dans le médecin. Il alla chercher dans le village un homme qu'il fit partir, à cheval, en toute hâte, avec un mot pour le docteur Capron.

      Quand il rentra chez le tailleur, le médecin était parti, après avoir prescrit différents médicaments qu'il devait envoyer, et en promettant de revenir dans la soirée.

      Paupe regarda Léo d'un air de reproche plus douloureux qu'emporté. La préoccupation du médecin l'avait consterné. Il ne dit pas au jeune comte : Voilà votre œuvre ? Mais il secoua la tête et murmura :

      - Il y a une fatalité entre nos deux familles; vous le voyez bien. Nous vous sauvons, et vous nous perdez !

      Léo joignit les mains pour protester.

      - Oh ! je n'ai pas à vous pardonner, - reprit le tailleur, - A quoi cela servirait-il ? Le docteur a peur de je ne sais quoi au cerveau. Toujours comme pour Maximilien. Je croyais pourtant bien que celle-là échapperait au mal ! Mais ce n'est qu'un médecin de campagne.

      - J'ai écrit à M. Capron, balbutia Léo.

      - Ah !… vous avez eu raison. Pourra-t-il venir ?

      - Je lui ai écrit : " Marcienne est très malade. " Il viendra cette nuit.

      - Cette nuit !

      Paupe remua la tête. Il redoutait la nuit. C'était dans la même nuit, dans la même chambre que Maximilien était mort.

      Léo fit un grand effort.

      - Monsieur Paupe, voulez-vous me permettre de passer la nuit avec vous ?

      - Ici ! non.

      - Cepandant….

      - Vous voulez, n'est-ce pas, épier son premier regard, son premier souffle ? Ils sont à moi.

      Paupe parlait avec une brutalité, contenue pourtant. Son angoisse domptait sa rancune et sa colère. Il était intimidé par ce mal foudroyant, et aussi par cette chambre funèbre.

      Léo voulut profiter de cette douceur relative :

      - Je vous en prie, monsieur, - dit-il avec un accent profond. - Laissez-moi ici, près de votre fille; ne m'avez-vous pas appelé votre fils ?

      - Ah ! je ne savais pas ! C'est peut-être cela qui nous a porté malheurs !

      - Je vous en conjure, monsieur Paupe, mon père.

      Paupe tressaillit à ce nom. Il lui sembla que Léo l'avait prononcé avec le même son de voix que Marcienne.

      - Pas ici ! - dit-il à voix plus basse; - laissez-moi seul avec elle.

      - Eh bien ! je serai là, dans la boutique. Si vous avez besoin de moi, vous n'auriez qu'un mot à dire, repartit Léo avec empressement.

      - Le docteur a promis d'envoyer une garde, reprit plus doucement Paupe; vous ne vous entendriez pas mieux que moi à la soigner.

      - Je serai là, monsieur Paupe, dit Léo en se reculant et en sortant de la chambre.

      Léo s'assit dans la boutique contre la table, et, dans la nuit de cette salle basse, à peine combattue par la lueur qui s'échappait de la chambre, il mit sa tête dans ses deux mains et fondit en larmes.

      La servante du médecin arriva bientôt. Paupe dut la laisser avec Marcienne, pour qu'elle la déshabillât et la couchât tout à fait. Il entra dans la boutique; il avait oublié Léo, et comme il s'approchait de la table, il le heurta. Le jeune d'Arsonval lui saisit les mains, Paupe se laissa faire, et pendant un quart d'heure ils restèrent ainsi, sentant battre leurs artères du même mouvement, écoutant si une plainte de Marcienne leur dirait d'espérer, épiant un cri de douleur, comme un cri de résurrection.

      Quand Paupe rentra dans la chambre de sa fille, il retrouva Marcienne dans le même état. Un peu de moiteur cependant lui était venu au front, et faisait luire ses tempes. Ses joues étaient moins pâles.

      - Ce ne sera rien, monsieur Paupe, dit la servante du dédecin, vieille fille qui donnait volontiers des consultations dans le village.

      Paupe ne fut pas rassuré. Il frémit au contraire. Il se souvenait d'avoir dit à peu près la même chose, quand Maximilien avait eu cette convulsion sitôt suivie de la mort. Il rejoignit Léo. Il ne savait que dire devant ce lit. Il avait peur de se mettre à pleurer tout haut et de pousser des cris.

      Léo ne s'interrogea pas. Il attendait avec impatience le docteur Capron. Il pressait sa tête dans les deux mains, et s'en voulant de savoir si peu de choses en médecine après trois mois de cours, qu'il ne pût seulement pas guider cette servante dans les soins à donner. Il s'était pour la première fois senti la vocation d'être médecin, dans cette maison, devant le lit de mort du petit Maximilien. C'était maintenant qu'il aspirait de toute son âme vers l'art de guérir et de sauver.

      A minuit, on entendit la voiture du docteur Capron, qui s'arrêttait devant la maison.

      Paupe ne se sentit pas la force d'aller au devant de lui. Léo se leva et ouvrit la porte, tandis que le tailleur était allé chercher la lampe dans la chambre de Marcienne.

      Le docteur eut une façon de serrer la main du jeune d'Arsonval qui ne voulait pas seulement dire : - Je viens pour lutter de mon mieux contre la mort, et pour la sauver; mais qui signifiait aussi : Puisque vous êtes ici, je me doute un peu de la cause du mal.

      Il salua Paupe avec une nuance de rancune, comme s'il l'eût accusé aussi sa part dans la maladie de Marcienne.

      Pourquoi pardonnait-il à l'égoïsme de Léo et ne pardonnait-il pas à l'égoïsme paternel ? C'est que le docteur, malgré la neige qui s'était accumulée sur ses cheveux ébouriffés, était resté l'opiniâtre amateur de romans que j'ai indiqué, et que, même dans cette crise tragique, ce bonhomme à la Bernardin de Saint-Pierre voyait toujours le dénouement de l'idylle qu'il avait rêvée.

      Il se fit rendre compte de ce qui s'était passé, c'est-à-dire de la longue et imprudente station de Marcienne devant la porte par ce grand froid.

      - C'est grave ! dit-il sérieusement. Pourquoi ne l'avez-vous pas forcée de rentrer ?

      Il y eut un silence.

      Paupe regarda Léo d'un regard rancunier et sournois. Léo soutint avec peine le regard du tailleur.

      - J'étais sorti ! balbutia enfin le tailleur.

      - Marcienne est pourtant une fille prudente, - reprit le docteur; - je suis étonné qu'elle ait commis une pareille imprudence.

      - Elle m'attendait, - dit Paupe, - elle était inquiète…

      - De vous ?

      Le tailleur n'osa pas dire non; il ne pouvait pas dire oui. Il jeta un nouveau regard, celui-là plus hardi et plus féroce, au jeune comte d'Arsonval.

      - Vous me raconterez tout cela plus tard, - reprit le docteur. -L'essentiel, c'est de guetter tous les symptômes qui vont se déclarer… Monsieur Léo, ayez l'obligeance de conduire ma voiture à l'auberge. Je reste ici. J'y passe la nuit.

      - Elle est donc en danger ? murmura Paupe.

      - Je n'en sais rien. C'est ce que je vous dirai dans quelques heures d'ici. Ce qui est certain, c'est qu'il y a une menace; et c'est qu'il y a une congestion qu'il faut combattre. Avez-vous peur de voir couler le sang, monsieur Paupe ?

      - Vous allez ?…

      - La saigner tout de suite.

      Et le docteur tira sa trousse de sa large poche de côté.

      Léo avait pâli; il ne bougeait pas. Le docteur le congédia d'un signe de tête.

      - Je n'ai pas besoin de vous, mon ami, - lui dit-il doucement et remontez au château.

      - Docteur, monsieur Paupe m'avait permis de rester.

      - Monsieur Paupe n'entend rien à la médecine. En tous cas, rendez-moi d'abord le service que je vous demande. Après nous verrons.

      Léo alla, selon la recommandation du docteur, conduire la voiture à l'auberge. Quant il revint, il craignit d'entrer dans la maison. Il s'assit sur le banc où Marcienne était restée assise, avec un désir fou et enfantin d'y prendre froid comme elle, pour souffrir et pour être en danger comme elle.

      Mais au bout de dix minutes, son inquiétude l'emporta. Il ouvrit doucement la porte qu'il referma avec précaution, s'avança à tâtons dans l'obscurité de la boutique, jusqu'à l'âtre où il avait, de la même façon, apporté son cadeau de Noël dix ans auparavant, et là, s'asseyant, il écouta ce que le docteur et Paupe pourraient se dire.

      Ils parlaient peu. La saignée était faite, et avait procuré une première détente. Vers deux heures du matin, le docteur se leva et dit à Paupe.

      - Elle respire mieux.

      - Elle est sauvée ?

      - Avais-je dit qu'elle était perdue ? Je dis qu'elle respire mieux. Voilà tout.

      Il vint à la porte de la boutique.

      - Vous êtes là, monsieur Léo ? demanda-t-il à voix basse.

      - Oui, docteur.

      - Je m'en doutais bien. Ecoutez-moi. Je ne prie plus maintenant, j'ordonne. Vous allez retourner au château, si la nuit ne vous fait pas peur.

      - Mais, je ne vous gêne en rien.

      - Vous me gênez beaucoup, au contraire. Donnez-moi votre parole d'honneur que vous allez rentrer bien vite; je vous donne, moi, la mienne que, s'il y avait du danger, je vous ferais appeler. Je vous permettrai peut-être, demain, de la garder une heure ou deux avec moi, si vous m'avez bien obéi.

      Léo ne pouvait résister. Il serra la main du docteur, salua Paupe et s'en alla.

      - Pourquoi le renvoyez-vous ? demanda le tailleur assez étonné.

      - Vous saurez bientôt pourquoi.

      En effet, Marcienne, qui, depuis quelques instants se ranimait vite, tomba bientôt dans un délire terrible, violent. Son premier cri fut un appel désespéré, qui retentit dans la maison :

      - Léo ! Léo ! criait-elle en se dressant et levant ses bras, dont l'un avait la ligature de la saignée.

      Elle voulut s'élancer hors du lit. La servante du médecin, M. Capron et le tailleur eurent beaucoup de peine à la retenir.

      - Je ne voulais pas qu'il l'entendît et qu'il pût répondre ! dit le docteur à M. Paupe.

      - Vous avez raison; c'est assez que je l'entende, moi !

 

 

XVIII

 

 

LA LUTTE

 

 

 

      Marcienne fut pendant trois semaines dans un état alarmant, sinon désespéré. Le docteur Capron et le médecin du pays se rencontraient et se succédaient à son chevet, étant tombés d'accord sur le traiemant à suivre.

      Le mal de Marcienne ne pouvait se définir par un terme précis. C'eût été trop peu dire que de le nommer fièvre cérébrale. Il semblait que l'organisme tout entier de la pauvre fille fût aux prises avec un tourmenteur qui s'était ménagé longtemps cette patiente victime, pour épuiser, en une fois, sur elle, tous les supplices.

      Le docteur Capron, quand il avait énuméré tous les termes techniques, dans les consultations avec son confrère et avec les autres médecins qui furent appelés, comparait, pour se résumer, Marcienne à une de ces terres longtemps couvertes de neige, qui semblent ne devoir cacher que des sources d'eau pure, et qui un jour font explosion, et lancent les flammes et les scories d'un volcan.

      Paupe vieillit de dix ans, en trois semaines. Il n'en voulait plus à personne. Face à face avec la plus grande douleur de sa vie, il dédaignait de haïr qui que ce fût, et devenait superstitieux; comme devant un châtiment de la destinée. Il passait les journées dans une agitation perpétuelle, allant de la chambre de sa fille à son établi, travaillant seul, veillant toutes les nuits, faisant bonne garde contre les curieux et même contre les amis, car il ne voulait pas livrer aux commérages les paroles que Marcienne laissait échapper dans son délire.

      Elle appelait toujours Léo, mais elle appelait aussi son père; et, mêlant leurs noms, elle les conjurait de s'aimer pour l'amour d'elle. Dans des spasmes terribles, elles semblait presser à la fois contre sa poitrine la tête charmante du jeune d'Arsonval et la tête sombre du tailleur.

      Léo n'avait pas quitté le pays, et, au bout de quinze jours, madame d'Arsonval elle-même, inquiète pour son fils, inquiète pour Marcienne, sollicitée par sa tendresse maternelle et par la reconnaissance, avait obtenu du docteur Capron la permission de venir au château.

      Elle vit deux fois Marcienne, pendant la semaine qui suivit son arrivée. Ce fut tout ce qui lui fut accordé. Paupe ne voulait pas qu'elle fût témoin d'une de ses crises terribles, et le docteur Capron, par prudence, ne voulait pas soumettre la sensibilité de Clélie à l'influence et à la contagion de cette fièvre, semblable par instant à la folie.

      Léo, tous les jours, pendant une heure, était admis dans la boutique; il passait cette heure-là près de la porte de la chambre, regardant de loin celle qui ne le voyait pas; il restait dans une contemplation muette; puis il partait pour de longues courses dans la forêt, fatigant sa pensée, de peur de la sentir se révolter.

      Paupe avait de longues conversations avec le docteur qui, sans garantir la guérison, faisait comprendre au tailleur les grands sacrifices auxquels son orgueil devait se préparer, pour affermir la santé de Marcienne, si on parvenait à lui rendre la santé.

      Au bout de trois semaines, les crises devinrent moins fréquentes. Mais le calme et les intervalles de raison devinrent presque des menaces aussi pour le médecin. Il eut peur que la volonté ne recommençât la lutte qui avait duré neuf années et qui avait abouti à cette explosion.

      Marcienne paraissait avoir deux âmes et deux corps. Dans sa fièvre, tout entière à son amour, elle évoquait et représentait les scènes dans lesquelles Léo lui était apparu, depuis la première fois, conduit par son père, il était entré dans la boutique, jusqu'au bal du câteau quand elle l'avait vu embrasser Rose Gautier, jusqu'à la lutte suprême, horrible, dans laquelle le tailleur était intervenu.

      Elle lui souriait comme à un enfant, le menaçait avec la fureur d'une amante jalouse, et parfois, croyant se sentir enlacée dans ses bras, elle frissonnait de pudeur révoltée, se débattant avec des objurgations qui témoignaient encore de son invincible amour.

      Quand la crise était passée, quand la fièvre tombait, Marcienne, douce comme toujours, parlait faiblement et simplement à son père, demandait avec calme des nouvelles de tout le monde, même de Léo, et disait au tailleur :

      - Quand je serai guérie, tu verras comme tout ira bien ? Si M. Léo était médecin, il pourrait aider M. Capron. Ce n'est pas ma faute si je suis tombé malade trop tôt.

      Cette dualité de nature, ce contraste épouvantait Paupe. A chaque crise il répétait :

      - Voilà ce qu'elle me cachait !

      Après la crise, il était tenté de soupçonner sa fille de dissimulation, trelblant aussi qu'elle ne s'imposât une grande contrainte.

      Marcienne ne dissimulait rien. Sa vie comprimée se débattait à son insu. Dès qu'elle redevenait lucide, elle rentrait naturellement, avec un plaisir naïf, dans son rôle de résignation, ne se disant même pas qu'elle se préparait à un sacrifice, tant ce sacrifice lui paraissait logique, nécessaire, tant sa conviction à cet égard était ferme et absolue. Elle ne croyait pas violenter ses instincts, en obéissant à sa conscience; elle ne se doutait pas qu'il y eût en elle une femme ardente, qui profitait du sommeil de sa raison pour se débattre et se meurtrir dans les ivresses d'un rêve d'égoïsme.

      Sa maladie, comme on l'avait prévu, fut longue. Il fallut plus de trois mois pour que la convalescence se déclarât. Mais quand les médecins eurent annoncé qu'il n'y avait plus de danger, Marcienne s'achemina vite vers la guérison.

      Ce fut alors que M. Capron prit souvent à part le tailleur, pour des conférences sérieuses, auxquelles Léo était parfois admis. Madame d'Arsonval elle-même vint plus d'une fois, amenée par son fils, causer avec le tailleur. Mais Paupe n'alla jamais au château.

      - Non, non, - disait-il à Léo, - je n'ai mis qu'une fois les pieds chez vous, c'était pour vous sauver. Je n'y retournerai que pour y conduire Marcienne, si elle veut y retourner.

      Léo tremblait à cette réponse. Paupe, malgré ces trois mois d'épreuve, admettait encore la possibilité d'une résistance de la part de sa fille. Quant à lui, il était résigné. Il eût tué Léo, pour venger Marcienne; il était prêt à prendre Léo pour gendre, si la guérison de Marcienne et son bonheur était à ce prix.

      Mais, en dépit du docteur Capron, et des révélations du délire, Paupe n'était pas persuadé que la fille du tailleur Paupe, la petite-fille du vieux jacobin, consentît jamais à devenir comtesse.

      Dans les premiers jours du mois d'Avril, un matin, le docteur Capron, arrivé de fort bonne heure, avec un empressement qui n'était plus motivé par la maladie de Marcienne, dit, en riant, à la fille du tailleur :

      - C'est moi qui vous ferai faire votre première promenade.

      - Bien loin, docteur ?

      - Non, dans votre jardin.

      Marcienne était encore pâle; mais elle devenait forte. Elle sourit au vieux médecin.

      - Vous avez à me parler ?

      - Oui, mon enfant.

      - Causons ici.

      - Dans cette vilaine chambre où vous avez eu la fièvre ? Non pas, mais dehors, en plein air.

      Marcienne glissa son bras amaigri sous le bras de M. Capron, s'y appuya avec une câlinerie filiale, et ouvrit la porte du jardinet.

      - Il a bien besoin de moi ! - dit-elle avec un petit soupir gai. - Il est, comme le ménage, bien négligé depuis trois mois.

      - Il n'a besoin, comme vous, mon enfant, que du soleil, ce bonheur visible de la nature. Regardez si les sureaux et les lilas attendent votre permission pour verdir et fleurir ! Quand aux rosiers, ils se rattraperont, comme vos joues, le mois prochain.

      - C'est égal, je suis honteuse de mon jardin, docteur.

      - Vous devriez, mademoiselle, - reprit le bon docteur d'un ton de fâcherie comique, - être bien plus honteuse d'avoir donné tant d'inquiétude à tout le monde, à votre père d'abord, qui a vieilli…

      - Je lui rendrai six mois de jeunesse, pour trois mois perdus.

      - A vos amis, - continua M. Capron, - parmi lesquels je me compte au premier rang, et à d'autres encore !

      - Ah ! c'est pour me gronder, docteur, - répliqua Marcienne en rougissant un peu, - que vous êtes venu de si bon matin ?

      - Pour vous gronder d'abord. Nous verrons après. Avisez-vous encore d'attraper froid !

      Marcienne devint plus sérieuse.

      - Vous savez, mon bon docteur, que ce n'est pas seulement le froid… On ne peut rien vous cacher, à vous !

      - Et c'est fort heureux ! Vous voilà guérie tout à fait, je l'espère.

      - Est-ce que vous craignez une rechute ? demanda-t-elle en reprenant son sourire.

      - Non; mais la belle affaire, si votre guérison cause la maladie d'un autre !

      - Ah ! c'est de cela que vous voulez me parler ?

      Il y eut un intervalle de silence. Le docteur et Marcienne firent cinq pas, suffisants pour atteindre le banc contre la haie, que Marcienne affectionnait. C'était là que, certain jour de l'automne dernier, elle avait été surprise par Léo. Elle s'assit, en se reculant à l'extrémité du banc pour faire une place à son vieil ami.

      - Oui, - reprit M. Capron, en appuyant sur les mots, - c'est de cela que je veux parler.

      - Vous, monsieur Capron, un si grand savant, un homme de si bon conseil, que, j'aime tant à écouter, me parler de cette folie !

      - C'est que je ne trouve là rien que de raisonnable. Léo est un brave jeune homme, qui aura de l'ardeur à l'étude, qui est sérieux à vingt ans, qui veut une promesse de vous, comme récompense de ses efforts, qui ne veut pas faire un mariage de vanité, qui vous aime enfin.

      Marcienne posa sa main sur la main de M. Capron, et, forçant à la regarder, à voir qu'elle n'avait aucune obscurité, aucune ombre dans ses grands yeux bleus, elle lui dit d'une voix profonde :

      - Croyez-vous, monsieur, qu'il m'eût aimée et qu'il me choisirait, si je n'avais pas eu soin de lui et de sa sœur pendant quelques mois ?

      Le docteur fut embarrassé de la question.

      - Il a le cœur assez haut placé, l'esprit assez juste, et vous êtes assez belle et assez bonne, mon enfant, pour prétendre à l'amour, sans qu'il s'y mêle de la reconnaissance.

      - Par malheurs, monsieur Capron, vous aurez beau faire, la reconnaissance est si bien mêlée à d'autres sentiments qu'on ne peut les séparer.

      - Vous êtes coquette, Marcienne !

      - Si c'est de la coquetterie que de vouloir l'amour pour l'amour, et non comme l'exagération de la reconnaissance, oui, je suis coquette; mais je pense qu'en me défiant de la tendresse de ceux qui sont obligés par bonté et par dignité de m'aimer quand même, je ne suis pas trop orgueilleuse.

      - Enfant ! jouissez donc du bonheur; vous l'analyserez plus tard.

      - Je suis très-heureuse d'être aimée de M. Léo. Je l'aime bien; mais je ne serai pas sa femme, parce qu'il se repentirait, j'en suis sûre, ou parce qu'il souffrirait un jour de cette méprise… en admettant qu'il n'y ait pas d'autres obstacles.

      - Des obstacles ? il n'y en a pas. Depuis trois mois nous ne faisons que parler de ce mariage. La comtesse d'Arsonval serait si heureuse de vous appeler sa fille !

      - Oui, par reconnaissance.

      - Mademoiselle Diane vous appelle déjà sa sœur.

      - Par reconnaissance aussi !

      - Votre père a engagé sa parole. Songez-vous à cela, Marcienne ? sa parole de libéral, de républicain.

      - Ah ! lui, c'est bien par amour. Aussi je veux rester fidèle à cet amour-là. N'invoquez pas le consentement de mon père; car c'est lui surtout qui m'effraie… On me croit donc bien faible, et on s'imagine donc que je mourrais, si ce mariage ne se faisait pas, qu'on a amené mon pauvre père à le désirer ?

      Marcienne avait élevé un peu la voix et redressé la tête.

      - Oh ! je ne suis pas dupe de votre fierté, Marcienne, _ reprit M. Capron. - Ce n'est pas l'homme qui vous a tenu les poignets pendant que vous battiez la campagne, qui peut s'y tromper. Vous aimez un peu, beaucoup, passionnément, ce joli garçon; et vous faites bien ! Dans le délire, vous étiez plus sincère.

      - Dans le délire, docteur. Maintenant, j'ai toute ma raison.

      - C'est peut-être la raison maintenant qui est la folie !

      - Non, non, - repartit Marcienne en soulevant une main de M. Capron qu'elle porta à ses lèvres. - Je ne veux pas me marier, c'est résolu, je ne me marierai jamais. Je ne sais ce que j'ai dit dans le délire. Je ne m'en souviens plus. Mais je crois que cette maladie aura eu cela de bon qu'elle m'a guérie, en une fois, par une grosse fièvre, d'un tas de petites fièvres mauvaises qui ne me laissaient pas l'esprit en repos. Tâtez-moi le pouls ! il est calme, n'est-ce pas ? Eh bien ! je vous jure que je ne me contrains pas. Pensez donc ! il y a trois mois que vous arrangez ce mariage, par pitié pour moi. Il y a neuf ans que je le défais, par pitié pour M. Léo, ou plutôt par respect de mes deux grandes amitiés. M. Léo doit épouser quelqu'un de son rang. M. Meurville sera le premier à me trouver raisonnable et prudente. Ce n'est pas lui qui vous a chargé de me demander mon consentement !

      - M. Meurville ! quand nous le ferions un peu enrager, Marcienne, ce bourgeois plein de morgue !

      - Oh ! docteur ! c'est mal. Je ne veux pas plus me sacrifier à mes rancunes qu'à la reconnaissance des autres. Que dirait aussi M. de Ville-sur-Terre ?

      - Lui ! il est prévenu; je lui ai écrit; il m'a répondu par une lettre qui m'est arrivé hier. Il promet de venir ouvrir le bal de noces, malgré ses quatre-vingt-dix ans. Je ne sais pas s'il ne ferait pas jouer la comédie dans le parc. Vous le voyez, mon enfant, nous sommes tous d'accord.

      - Vous êtes tous des cœurs pleins de bonté, - dit Marcienne confuse et vibrante d'émotion; - mais je serais une sotte, une vaniteuse d'abuser de ces bontés-là. Non, vous ne pourrez rien contre mon idée. Je l'ai dit à M. Léo; je le lui répéterai.

      - Dites-lui d'attendre ! donnez-vous le temps de réfléchir encore. Léo ne demande qu'une promesse. Il subira un an, deux ans, trois ans d'épreuves.

      - Ce serait le tromper. Je lui dirai la vérité tout de suite.

      - Vous la lui avez déjà dite, et il l'a mal prise.

      - J'espère, répliqua Marcienne, avec un peu de fierté, qu'il la comprendra cette fois. Nous avons eu l'un et l'autre notre délire. Il est passé !

      Le docteur écoutait et regardait Marcienne avec un étonnement, un dépit, une admiration sans bornes. Il n'avait jamais vu une raison si ferme, au lendemain d'une folie si menaçante. Il voyait son roman s'en aller en fumée, et il trouvait une logique simple, radieuse, pour repousser des arguments qui plaidaient en faveur du délire d'un premier amour, qui pouvait n'être après tout qu'une première illusion.

      L'homme sentimental dans le docteur Capron poussait quelquefois le médecin en avant, mais ne le faisair jamais reculer.

      -Ecoutez-moi, - dit-il à Marcienne avec plus de gravité, - tout ce que vous me dites de votre conscience, de vos scupules, du désir de faire ce qui est bien, ne m'étonne pas de votre part. Je suis convaincu d'avance. Mais il y a autre chose que je connais mieux que vous, c'est que vous aimez Léo, c'est que vous ne pourrez vous guérir de l'aimer; c'est que vous vous condamnerez à souffrir; c'est que vous serez encore malade et malheureuse de votre renoncement ou jalouse plus tard du bonheur de Léo, s'il en épousait une autre. Voilà ce que je prévois; voilà ce que je veux empêcher.

      Marcienne pesa les paroles du docteur dans un silence de deux minutes; elle avait baissé la tête; elle la releva avec un éclair dans les yeux, et commença doucement, à demi-voix, comme une personne précautionneuse, qui passe en revue des arguments perfides, pour bien s'assurer qu'ils ne la blessent point.

      - Sans doute, monsieur Capron, j'aime M. Léo de toutes les forces de mon âme, et je me suis souvent sentie effrayée de l'aimer tant. J'éprouve du bonheur à vous dire que je l'aime; mais je l'ai toujours aimé avec l'espoir, avec le grand désir de me sacrifier pour lui. La différence d'âge ne fait pas grand'chose : si je n'ai jamais été jeune comme les enfants riches qui ont le loisir de s'amuser, j'ai toute une jeunesse devant moi à gagner. Son nom, sa fortune ne me font donc pas peur. Mais je souffrirais plus d'être sa femme, avec la crainte de la voir regretter un jour d'être mon mari, que je souffrirai de renoncer à lui. C'est une douce joie aussi, et que vous connaissez, mon bon monsieur Capron, de faire ce qui est bien. Tout me dit qu'il est bien de le laisser libre. Je suis trop franche, pour ne pas avouer qu'il m'arrivera peut-être des picotements au cœur, par-ci, par-là; mais, s'il rencontre une brave et belle demoiselle digne de lui, ah ! je saurai me mettre à une bonne place pour regarder ce bonheur-là, qui sera un peu mon ouvrage. Non, je ne serai plus malade; ce qui est arrivé ne recommencera pas. Je n'ai pas éteint mon amour, je n'ai pas à en rougir. Si je pouvais être sa femme, je vous dirais oui, tout de suite. Je vous crierais : Amenez-le ! Mais cela est impossible. Léo m'aime pour un temps; moi je l'aimerai pour toujours. Voilà pourquoi je ne veux pas être madame d'Arsonval.

      Marcienne, qui avait commencé d'une voix soumise, s'était animée et exaltée, en finissant.

      - Orgueilleuse, qui croirait s'humilier en devenant comtesse ! dit M. Capron.

      - Non, ce n'est pas l'orgueil, ce n'est pas de l'humilité non plus, c'est de la justice. J'aime trop Léo, pour être un embarras dans sa vie, et je crois le connaître trop bien pour redouter qu'il souffre longtemps de mon refus.

      - En tout cas, il va bien souffrir.

      - Cette douleur-là, docteur, sera un lien que nous garderons, moi, pour toute la vie, lui, qui sait pour combien de mois, pour combien de jours ?

      - Prenez garde, Marcienne : vous aimez trop à souffrir.

      - Que voulez-vous, monsieur ? c'est une habitude d'enfance.

      Le docteur ne savait plus que répondre.

      Il se leva battu et très attristé, mais emportant pour les rêveries de ses dernières années un souvenir éblouissant de cette jeunesse si sage, de cette vertu si placide, de cette passion si bien domptée. Un instant il craignit que Marcienne ne songeât au couvent. Mais elle se défendit avec force contre ce soupçon.

      - Non, monsieur, je crois que c'est mal de s'offrir à Dieu, uniquement pour se refuser à celui que l'on aime. J'ai trop la vocation du ménage pour me sentir celle du couvent. Je continuerai à vivre comme j'ai vécu. Quand j'étais toute petite j'étais déjà vieille fille. Jugez de l'âge de mon cœur, après la vie que j'ai menée. Il me sera bien facile, je vous l'assure, de rester ici. Mon père est mon grand enfant; un peu raisonnable maintenant, mais souvent encore bien difficile à conduire. Quand il sera parti, et j'espère qu'il ne me survivra pas, il serait trop malheureux et trop embarrassé dans le monde, je soignerai les enfants des autres; et, je vous le dis tout bas, mais n'allez pas le répéter, car on n'y comprendrait rien, les enfants de M. Léo d'Arsonval. Je les attendrai, je les aimerai, comme je l'ai aimé où je l'ai pris par la main pour le faire entrer là. Voilà mon projet. Est-ce qu'il n'est pas raisonnable ? S'il me coûte, après tout, un peu de fièvre, vous me soignerez, et vous me guérirez. Ce sera plus facile; car je n'aurai pas attrapé de grosse maladie.

      Elle se leva et ramena le docteur dans la maison.

      Paupe avait ménagé cet entretien entre le docteur et sa fille; il attendait dans la boutique, près de la porte.

      Quand il vit venir à lui Marcienne, qui avait les joues plus roses, le front paré d'une joie fière, il se dit qu'elle était heureuse et qu'elle consentait à épouser Léo.

      Une larme lui vint aux yeux. Sa bouche trembla.

      - Eh bien ! docteur ? - demanda-t-il avec un sourire forcé, - vous l'avez raisonnée ?

      Oui, et je suis de son avis. Il n'y a pas un homme au monde qui la mérite !

      - Je n'ai pas dit cela, docteur.

      - Ah ! elle refuse ! repartit Paupe, vivement ému.

      Il attira à lui Marcienne avec une joie égoïste qui perçait, malgré lui, à travers les broussailles de sa barbe et de ses gros sourcils

      - Elle refuse, dit le docteur.

      - Tu ne me reprocheras pas, Marcienne, - continua le tailleur, prêt à s'agenouiller devant sa fille, - d'avoir contrarié ta volonté. Malgré ce que tu m'avais toujours dit, je croyais que tu te raviserais. Je t'avais fais fait le sacrifice de ce que je pouvais avoir encore de sentiments haineux dans le coeur.

      - Oh ! la haine : ce n'est rien, - reprit Marcienne, en embrassant son père. - c'est plus facile à sacrifier que l'amour. Moi, j'ai un amour dans le coeur que je ne veux sacrifier à personne.

      - Pour un mari de conte de fées, qui n'est pas encore venu, qui ne viendra peut-être jamais, mais que j'attendrai toute ma vie.

      Marcienne riait. Paupe jugea qu'elle était tout à fait guérie, puisqu'elle avait tant d'esprit, tant de bonne humeur et tant de raison. Il l'embrassa et sortit avec le docteur, qu'il conduisit jusqu'à moitié chemin du château. M. Capron allait raconter le peu de succès de son ambassade à Léo et à la comtesse, qui attendaient impatiemment sa visite.

      Marcienne, restée seule, pleura beaucoup; mais elle voyait la figure de son père rayonnante, à travers ses larmes. C'était, non pas une consolation, mais une récompense qui l'exhortait à achever son sacrifice. Elle entrevoyait la paix sur une hauteur que son âme achevait de gravir. Léo voudrait l'attarder encore; mais il n'y avait plus que lui à persuader, et cette fois elle était certaine de la victoire.

 

 

XIX

 

 

LA PAIX

 

 

Léo accourut dès que le docteur lui eut transmis le résultat de sa conversation avec Marcienne.

      La fille du tailleur l'attendait. Elle avait dit à son père :

      - Laisse-moi lui parler seule, toute seule. S'il te savait là, il croirait que je me méfie. Je veux lui prouver ma confiance, et le persuader de l'estime que je garderai de lui. Va, ne crains rien. Ce fils que je te refuse était digne de toi. Il a de la vraie noblesse dans l'âme. Il a été bien malheureux depuis trois mois; mais ce que j'ajouterai de douleur à celle qu'il a déjà le guérira plus vite.

      Paupe partit en toute confiance, et laissa grande ouverte la porte de sa maison.

      Léo trouva Marcienne dans la boutique, assise avec la pâleur de la convalescence, les yeux brillants de l'émotion qu'ils voulaient dissimuler. Dès qu'elle le vit entrer, elle se leva et se leva et se dirigea vers sa chambre.

      Léo fit un geste d'étonnement et l'arrêta. Marcienne se retourna vers lui, et, avec un beau sourire, l'engagea à la suivre.

      - Vous n'avez pas peur de moi ? demanda le jeune comte.

      - Non, répondit-elle simplement.

      - Vous avez raison, - dit-il, - et je vous remercie.

      Ils entrèrent. Marcienne, qui avait encore un peu de faiblesse, prit une chaise, et en montra une autre à Léo, mais Léo refusa et resta debout.

      - M. Capron vous a dit ?... commença Marcienne.

      - Oui, - interrompit Léo d'une voix ferme et grave, - il m'a dit ce que vous l'aviez chargé de m'apprendre.

      - Vous venez me faire des reproches ?

      - Non, Marcienne.

      Léo avait dit cela doucement, tendrement. Marcienne, qui avait fermé à demi les yeux, les ouvrit tout à fait, et fut étonnée du regard décidé, mais paisible et doux dans sa résolution, de Léo. Elle s'attendait à des protestations, à des plaintes. Elle fut éblouie de sa sérénité; le grand courage de celui qu'elle repoussait redoubla les battements de son cœur. Elle sentit qu'elle l'aimait plus qu'elle ne l'avait jamais aimé, et que, dans aucune minute des dix années écoulées depuis qu'elle l'avait vu entrer chez son père, elle ne l'avait trouvé si près de son âme.

      - Merci, - dit-elle d'une voix tremblante. - Vous m'avez donc comprise ?

      - Puisque je vous aime !

      - C'est qu'il y a trois mois…

      - Il y a trois mois, Marcienne, j'étais fou. J'ai eu bien des remords pendant cette cruelle maladie. J'ai comparé le mal que je vous avais fait à ma douleur égoïste, et j'ai senti que j'avais une grande dette à vous payer. J'accepte l'expiation que vous m'imposez. J'avais bien peur de la réponse que m'a apportée M. Capron : mais cette réponse, je l'ai justifiée dans le passé. Je suis digne d'être votre mari, ma chère Marcienne. Mais ce sera mon châtiment d'attendre, pour le devenir, que vous n'ayez plus aucun doute. Je ne vous demande même pas de fixer un terme à l'épreuve. J'attendrai. Etes-vous contente ?

      Marcienne laissa tomber ses deux mains sur ses genoux et contempla Léo, la bouche entr'ouverte par un étonnement silencieux qui redoutait de pousser un soupir.

      Quoi ! elle avait obtenu si vite ce prodige ! Elle le trouvait, comme elle l'avait souhaité, résigné, courageux, respectueux. Elle n'avait ni à le gronder, ni à le rassurer. Son amour, laissant toute convoitise vulgaire, s'était épuré et défiait le sien avec héroïsme.

      Marcienne abaissa ses paupières pour rassembler et concentrer en elle tous les rayons qui partaient du front, des yeux, de la bouche de Léo.

      - Je savais bien, - murmura-t-elle enivrée de sa victoire, - que vous me comprendriez.

      Mais aussitôt, à cette joie pieuse, se mêla une grande tristesse, et comme le désappointement de ne point souffrir assez.

      Elle ne soupçonnait pas une ruse, un artifice d'amoureux. Elle voyait bien que Léo était sincère; mais cette sincérité visible, en paraissant dénouer la crise, la prolongeait au contraire.

      Si Léo était à ce point héroïque, pourquoi lui imposer une épreuve ? Mais Léo pouvait se tromper, être dupe d'une fierté contagieuse. A son insu, il se rendait peut-être justice plus qu'il ne croyait, en allant au-devant d'une épreuve longue, sans fin. Il donnait doublement raison à Marcienne, en se montrant généreux comme elle voulait qu'il le fût, mais aussi en modérant si vite cette passion excessive.

      Elle, qui se croyait résolue, qui avait si bien préparé son cœur à cette entrevue, à cet adieu, elle éprouva tout à coup un doute terrible. Fallait-il tendre la main à cet ami devenu si pareil à elle-même, et lui dire :

      - Je t'aime pour ta grandeur, je suis ta femme.

      Fallait-il persévérer dans son renoncement et prendre acte d'une résignation qui l'épargnait avant l'heure ?

      Marcienne rouvrit les yeux, mit toute son âma dans son regard et s'interrogea, en interrogeant Léo. Pendant une minute, la fièvre de ses délires passés lui brûla les veines, alternant avec de brusques refroidissements. Elle avait couru moins de dangers, trois mois auparavant, en se débattant dans les bras de Léo; car, cette fois-ci, c'était son amour pudique qui était tenté de s'immoler de lui-même à un amour qui le dépassait.

      Léo, surpris de son silence lui répéta :

      - Etes-vous contente ?

      Il s'était approché d'elle. Il voulut lui prendre la main; elle vit dans ses yeux noirs une phosphorescence subite, qui pouvait se communiquer, provoquer une explosion et rejeter dans un brasier cette sagesse, trop rigoureuse, de deux jeunes cœurs luttant contre leur jeunesse et contre la vie.

      Ce fut cette lueur incendiaire dans les yeux de Léo qui affermit et calma Marcienne. La peur repoussée revint et la saisit. Elle se leva toute blanche.

      - Oui, je suis contente, mon ami, mon frère, lui dit-elle.

      - Votre frère, Marcienne, - répondit le jeune d'Arsonval, en modulant ce mot de frère pour en savourer la douceur et en exprimer l'amertume, - comment ne vous semble-t-il pas aussi difficile d'être ma sœur que d'être ma femme ? Quant à moi, si je ne suis pas votre mari, je ne serai pas votre frère. Je veux garder longtemps une espérance et, quand je l'aurai perdue, je veux tout perdre.

      Léo se leva avec un léger froncement des sourcils qui n'effraya pas Marcienne. Quand elle retrouvait en lui l'enfant volontaire et mutin d'autrefois, elle s'affermissait dans ses résolutions et dans ses méfiances.

      Elle répliqua doucement :

      - Monsieur Léo, me permettez-vous, du moins, de vous appeler mon ami ?

      - Ah ! Marcienne !...

      - Eh bien ! mon ami, je vous remercie de votre courage qui rassure le mien. Restons dans la simplicité de notre première amitié. Si j'ai tort, je le verrai; si je fais un rêve impossible, je n'y mettrai pas d'entêtement. L'épreuve dont vous parlez, je ne l'impose pas à vous seul; je me l'impose aussi. Vous l'acceptez ? C'est bien. Ne parlons plus de cet avenir qui nous gêne. Parlons de ce passé qui nous faits si doucement et si fortement ce que nous sommes l'un pour l'autre; voulez-vous ?

      Alors Marcienne, de sa voix caressante, se hâta de rappeler les mois passés ensemble dans cette maison. - Vous souvenez-vous ? - disait-elle à chaque instant. Elle montrait, par la porte de sa chambre ouverte sur la boutique, la table où elle avait mis le couvert de Diane et de Léo, ne voulant pas manger avec eux. Léo ce jour-là avait été chercher une assiette pour elle. Il était déjà bien insubordonné. Elle ne craignit pas de parler de la nuit de Noël, malgré son triste lendemain.

      - Vous ai-je jamais dit, - reprit-elle avec une gaieté vaillante, - que je vous avais entendu marcher, dans cette nuit-là, cherchant les petits souliers de mon frère à tâtons, au bas de l'établi. Je faisais semblant de dormir; je ne dormais pas, et j'étais bien impatiente de voir ce que vous prépariez.

      Ces retours de Marcienne vers le passé étaient encore une habileté de sa part. Elle voulait, en avivant la reconnaissance de Léo, lui inspirer des scrupules, relativement à son amour. Elle voulait l'attendrir, le rajeunir, pour se vieillir elle-même, et comme elle mêlait son père à chacun des tableaux qu'elle évoquait, elle obligeait Léo à se distraire de la contemplation d'elle seule, en reportant une part de sa reconnaissance et de son amitié sur le tailleur.

      L'entretien dura plus d'une heure. Quand la convalescente fut fatiguée de cette longue causerie, et quend elle fut forcée de laisser voir sa fatigue pour ne pas retomber malade, tout ce qui restait de profane à ses yeux, de violent, de dangereux, dans leur tendresse réciproque, s'était comme dissipé dans une atmosphère printanière, embaumée d'innocence.

      Léo domina fièrement sa tristesse, en disant adieu à Marcienne. Il annonça son départ pour le lendemain.

      Il allait sortir par la porte de la rue. Marcienne ouvrit la porte du jardin.

      - Non, par ici, monsieur Léo, lui dit-elle.

      Il la regarda. Elle souriait avec grâce et montrait la petite porte à claire-voie sur laquelle il s'était appuyé l'automne dernier pour lui parler d'amour.

      Il entra avec elle dans le jardin. Il regarda les plates-bandes encore tassées par le piétinement de l'hiver, les rosiers qui avaient de longues branches, sans aucune rose.

      - Il n'y a pas une fleur à emporter ! dit-il avec un soupir.

      - Emportez tout le jardin dans votre souvenir, lui répondit-elle.

      Il alla jusqu'à la haie de sureau, ouvrit la porte, s'arrêta, comme s'il avait tout à coup bien des choses à dire, qu'il avait oubliées dans leur tête-à-tête, et serrant la main de Marcienne qu'il souleva pour porter à ses lèvres, mais qu'il laissa retomber ensuite, il murmura :

      - Adieu, adieu, Marcienne !

      Puis il sortit.

      - Au revoir, monsieur Léo, répondit Marcienne, dont la voix s'éteignit dans sa gorge.

      Léo s'éloigna rapidement. Au bout de deux pas, il se retourna.

      Marcienne, qui avait eu peur de tomber, tant ses jambes tremblaient, s'appuyait sur la petite porte et le regardait avec une angoisse profonde. Il mit ses doigts sur sa bouche et lui envoya un long baiser.

      Marcienne se redressa, sembla grandir. Elle reçut dans la brise qui passait sur la vallée, ce regret, ce reproche, cet espoir, et le but dans une lente aspiration. Mais ses yeux s'ouvrirent démesurément et rayonnèrent; sa bouche palpita.

      Tout ce qu'elle avait cru facile lui devint douloureux et lui parut impossible. Léo lui attirait le coeur hors de la poitrine. Elle faillit pousser un cri, le rappeler. Mais elle se retint à la petite porte qui remua sous son effort, et demeura immobile, dans un vif rayon de soleil qui réchauffait son pâle visage.

      Léo ne se retourna plus. Marcienne demeura à la même place aussi longtemps qu'elle put le voir, et quand il eut disparu, elle se recula, pour l'apercevoir encore une fois, au loin, dans une montée de la route, à travers une éclaircie des arbres. Quand elle eut la certitude que la chère vision ne reparaîtrait plus, elle revint à petits pas dans sa chambre, les mains jointes, pleurant en silence; tandis que Léo, derrière les arbres, se cachait pour essuyer ses larmes, avant de rentrer au château.

      Je pourrais finir-là; mais rien ne se dénoue dans la vie; et Marcienne, qui vit encore, n'a pas fini d'aimer, c'est-à-dire de souffrir.

      Plusieurs années s'écoulèrent sans qu'elle revît Léo. Il travaillait avec violence et entêtement. Il ne revint pas de longtemps au château d'Arsonval. Sa première ardeur de travail était alimentée par une sourde colère contre lui-même qui n'avait pu vaincre de si faibles raisons, et par son amour pour Marcienne, à laquelle il voulait donner tort. Il songeait qu'après cinq ou six ans il pourrait lui dire avec l'autorité morale acquise dans un incessant labeur :

      - J'ai été fidèle au passé; je serai fidèle à l'avenir.

      Mais il donna raison, au contraire, à celle qui l'avait bien jugé. Au bout de six ans, quand il eut apaisé ou transformé dans le travail cette fermentation de sa première jeunesse, il en vint sans s'en apercevoir, à aimer l'étude plus que son premier amour; ou plutôt son premier amour, en lui suggérant un besoin de tendresse qu'il satisfit par sa pitié envers les malades et les malheureux, le livra à des recherches, à des sacrifices, à des idées qui l'élevèrent rapidement au-dessus de sa passion.

      Qu'il commît à l'égard de Marcienne ces infidélités dont Rose Gautier avait été la première amorce; que dans sa vie d'étudiant interne en médecine, il voilât de temps en temps l'image lointaine et austère, pour sourire à une vision passagère; c'étaient là des faiblesses, sans conséquences réelles pour son amour; mais l'étude, en purifiant encore son culte, faisait monter peu à peu Marcienne sur un nuage idéal.

      Le jour où ce qu'il y a de grand, d'universellement humain, de libre et de fier dans sa profession, le saisit et lui mit devant les yeux un horizon de devoirs que sa vie entière suffirait à peine à remplir, il se crut plus que jamais fidèle à Marcienne, parce qu'il colorait cette infidélité du cœur du reflet des vertus admirées dans son amie d'enfance.

      - Elle doit être contente de moi, - disait-il, - elle doit savoir ce que je fais.

      C'était un piège subtil tendu par sa vanité à son amour que cette volonté de bien faire pour être admiré. Il ne lui venait pas à l'idée de s'interrompre du combat qu'il livrait contre l'ignorance et la routine, pour associer plus étroitement Marcienne à sa vie. Il prit l'habitude de ne lui devoir que des inspirations. Il la transfigurait; elle était de moins en moins femme, à mesure qu'elle devenait une muse mystérieuse. Il croyait ne pas s'éloigner d'elle, parce qu'il montait, et, à mesure que le temps s'écoulait, à mesure que les réalités douloureuses ou brutales lui prenaient sa sensibilité quotidienne, il remettait à une autre étape l'heure de songer à son bonheur égoïste.

      Il recevait par sa famille qui allait sans lui en Champagne, des nouvelles de Marciennes. On lui disait qu'elle vivait tranquille, bien portante, honorée, près de son père, qu'elle aidait plus que jamais de son travail; et Léo, ne sentant aucune inquiétude, se croyait obligé de prolonger sa patience, puisque Marcienne attendait si bien.

      Quant à Marcienne, elle savait, par lettres reçues au château, plus tard par les journaux, que la science occupait absolument Léo. Elle était glorieuse de ses succès, comprenait bien que l'amour s'évaporait dans ces aspirations du docteur, et disait modestement, pour ne pas le dire tristement :

      - Peut-être ne serait-il pas devenu tout cela, s'il m'avait épousé !

      Paupe, blessé de ne pas voir Marcienne plus sollicitée par Léo, ne pouvait entendre sa fille parler ainsi sans la contredire.

      - Tu lui as donné l'amour du travail, répondait-il; si tu étais sa femme, tu lui donnerais du génie !

      - Sa femme ! - répliquait Marcienne en regardant la table où elle avait servi le bol de café tout chaud au petit Léo d'Arsonval; est-ce qu'un grand médecin épouse sa servante , - et moi, j'ai été sa servante.

      Paupe, furieux, ne comprenant pas que Marcienne plaisantât ainsi, jetait son ouvrage sur l'établi et boudait sa fille pendant cinq minutes.

      C'était tout ce que pouvait faire cette ancienne bête fauve, revenue des bois.

      Un jour, c'était dix ans après l'adieu de Léo à Marcienne, on apprit que Léo se mariait. Il épousait la fille de son maître préféré, et ce mariage était comme une reprise de clientèle.

      Paupe voulait d'abord cacher cette nouvelle à sa fille; mais, dans un accès de fureur, elle lui échappa.

      Marcienne n'attendait pas une confirmation si absolue de ses prévisions. Elle se persuadait depuis quelque temps que Léo ne se marierait jamais.

      Son amour s'était évaporé comme une rosée de printemps que boit le soleil, et quel soleil ? celui de Paris. Mais il devait lui rester, selon les conjectures de Marcienne, un sentiment de respect grave, pudique, qui le maintiendrait, comme elle, dans un célibat volontaire. Elle voulait croire qu'ils resteraient au moins unis par ce double veuvage de leurs cœurs.

      Elle pâlit, en apprenant ce mariage, qui était un arrangement d'orgueil et d'égoïsme scientifique; puis elle eut un large sourire, qui répandit une grande clarté sur tout son visage.

      - Eh bien ! - dit-elle, - n'avais-je pas raison ? Tu vois bien qu'il n'était pas fait pour m'attendre, et que je n'étais pas faite pour lui. Je triomphe.

      Hélas ! les triomphes de la raison ont une première amertume. Celui-là fit pleurer Marcienne en secret pendant plusieurs jours, et la rendit triste. Mais bientôt elle reprit avec la même placidité sa besogne quotidienne, son devoir filial. Paupe se garda bien de lui parler de mariage. Il avait pris son parti de vieillir près d'elle, sans espérer des petits-enfants. Il s'imaginait qu'il avait de bonnes raisons d'en vouloir à l'enfance.

      En dix ans, les vieux amis étaient morts, M. de Ville-sur-Terre, au bord du lac de Côme; le docteur Capron, dans sa voiture, la nuit, en revenant de faire visite à de pauvres gens.

      Quant à M. Meurville, qui n'était l'ami que de lui-même, il mourut d'apoplexie foudroyante, au Havre, dans le mois de février 1848, en apprenant que Louis-Philippe, sur la recommandation de M. Guizot, avait eu l'intention de le nommer pair de France.

      Diane s'était mariée à un homme d'esprit, sans état et sans titre; elle venait passer l'été au château d'Arsonval avec sa mère, son mari et ses enfants. Elle voulut absolument que Marcienne fût la marraine de sa seconde fille.

      - Cela lui portera bonheur de porter votre nom, dit-elle à la fille du tailleur.

      Marcienne accepta, et ce fut à cette occasion que Paupe, abjurant encore une fois ses vieilles haines, fit sa seconde entrée dans le château.

      Le tailleur mourut en décembre 1851. On dit dans le pays que c'était la fureur d'indignation causée par le coup d'Etat qui avait tué ce brave cœur, ce vieux libéral. Mais ce bruit fut bientôt démenti. Pouvait-il en être autrement dans une contrée dont M. de Maupas était alors la grande illustration ? Du reste, on sait bien que ce ne fut pas en général de saisissement que les gens de l'opinion du père Paupe furent tués, au 2 décembre. M. Maupas est encore là pour le dire.

      Marcienne, que rien ne retenait plus dans cette maison vide, hantée par tant de souvenirs, accepta l'offre d'aller vivre avec Diane, de l'aider à élever ses enfants. Ce fut ainsi qu'elle rentra pour toujours dans ces fonctions maternelles qui étaient, disait-elle, sa vraie vocation.

      Elle eut, dès lors, des occasions de revoir le docteur Léo; non pas fréquemment, car un grand savant tel que lui est fort occupé. Léo, la première fois, ressentit quelque embarras; mais la sérénité du visage de Marcienne lui fit honte de sa honte.

      Ils sont aujourd'hui de vieux amis, comme s'ils n'avaient pas été autrefois de trop jeunes amis.

      Est-il nécessaire, pour n'oublier personne, d'ajouter que Rose Gautier avait épousé maître Herluison, et que le ménage parut très-heureux ?

      Marcienne, je l'ai dit, vit encore. Elle a de beaux cheveux blancs qui mettent comme des bandelettes autour de son blanc et large visage. Ses yeux sont toujours beaux, malgré les plis qui les environnent, et sa bouche paraîtrait sévère, si l'habitude, reprise après avoir été longtemps perdue, de sourire aux enfants et aux petits-enfants de Diane, n'empêchait constamment ses lèvres de s'amincir et de se raidir.

      Elle est restée, malgré ses soixante ans, active et alerte. Les gens de Paris, qui ne connaissent pas son histoire, l'admirent, tout en disant :

      - A la bonne heure ! voilà une vieille fille qui n'en veut pas au genre humain de ce qu'elle n'a trouvé personne pour l'épouser. Il est vrai qu'elle n'était pas faite pour aimer.

      Quelquefois, marcienne entend ces propos. Elle regarde alors au loin, devant elle, pour n'être pas tentée de sourire ou de laisser voir un peu de tristesse.

      Quelques jours avant sa mort, Paupe lui disait en riant :

      - Je pense souvent à cette singulière idée de M. Meurville, qui voulait me faire couronner, parce que je n'avais pas étranglé ses petits-enfants ! Il avait raison. J'étais méchant, et tu m'as rendu bon; mais je ne regrette pas le brevet de l'Académie. N'es-tu pas mon prix de vertu ?

 

 

FIN

     

     

 

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