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Le 14 novembre 1886

                                                                                                                   LA PROCHAINE GUERRE

 

Les officiers de l’état-major allemand ont décidément un goût prononcé pour les hypothèses. En 1883, l’un d’eux étudiait les forces militaires de la Russie et dressait le plan d’une vaste campagne à laquelle l’Europe entière prendrait part ; nous avons analysé, l’autre jour, les pages dans lesquelles un brillant adjoint de M. de Moltke esquissait à son tour l’histoire de la guerre future. Voici enfin le premier fascicule d’un ouvrage dû au colonel Koettschau , qui paraît aujourd’hui même à Strasbourg, et qui est consacré à l’étude au moins prématurée de « la prochaine guerre entre l’Allemagne et la France. » On a beaucoup parlé du livre de M. Koettschau, avant même qu’il ait été mis en vente ; son titre eût suffi d’ailleurs à attirer l’attention du public.

        D’abord, pourquoi ce titre : la Prochaine guerre ? Sous la plume d’un officier qui a servi dans l’état-major  prussien, cela peut et doit paraître bien hardi ; quand on a parcouru les cent premières pages du volume que nous avons sous les yeux, on s’aperçoit bien vite que le colonel Koettschau a été la victime d’une grossière erreur. S’emparant des deux ouvrages qui ont récemment été publiés en France et dont l’un, Avant la bataille, avait eu l’autre, Pas encore ! pour réplique, le colonel allemand admet, comme une sorte d’article de foi, que l’armée française nourrit le désir de commencer la guerre le plus tôt possible et que tous les Français partagent, à cet égard, les sentiments professés par les différents orateurs de la Ligue des patriotes. Il est à peine nécessaire de dire que le colonel Koettschau connaît peu la France et la méconnaît, s’il juge de sa sagesse et de ses espérances raisonnables par le langage, trop souvent excessif, de quelques imprudents. On pourrait en dire autant à propos de la comparaison que va faire l’auteur entre l’armée française et l’armée allemande. M. Koettschau emprunte ses chiffres aux deux livres que nous avons cités plus haut ; aussi n’est-ce pas la peine de relever toutes les inexactitudes qu’il commet involontairement. Hâtons-nous d’ajouter que, dans la seconde partie de son livre, M. Koettschau se sert de documents plus autorisés et qu’il y fait autre chose qu’une simple analyse.

        Le chapitre deuxième est consacré à la démonstration  de la nécessité d’une guerre prochaine entre la France et l’Allemagne. « Les deux nations que l’on met en présence comptent cependant, dit M. Koettschau, parmi celles qui ont le plus développé l’instruction et répandu les idées d’humanité et de fraternité. Tout cela est incontestablement vrai, mais, si mille liens intellectuels, économiques, sociaux, unissent la France et l’Allemagne, le souvenir de la guerre de 1870 creuse un abîme entre les deux peuples. » Puis les armées allemandes ont soulevé bien des haines pendant qu’elles vivaient sur le territoire français ; M. Koettschau évoque à ce propos quelques souvenirs personnels qui manquent d’intérêt. Les armées françaises, au contraire, ont presque toujours éveillé les sympathies des populations conquises ou défaites : notre auteur le reconnaît ; il ajoute que, sur la frontière russe, les habitants se plaisent à dire : « Nous aimons mieux avoir affaire aux Français ennemis qu’aux Russes amis. » De là certaines divergences d’opinion dont M. Koettschau exagère la portée, et qui, dit-il, nuisent à l’unité, à l’homogénéité de l’Empire allemand. La guerre – c’est là ce qu’il y a d’original dans la thèse nouvelle développée par M. Koettschau – est désirée par la France, mais elle est nécessaire à l’Allemagne.

        Les Allemands comprennent-ils qu’une guerre est imminente ? En éprouvent-ils quelque ennui, quelque inquiétude ? C’est-ce que M. Koettschau recherche ensuite. « Nous avons besoin, dit-il, d’une guerre prochaine. La France et l’Allemagne restent en présence aujourd’hui, comme deux fortes et méchantes bêtes dont l’une aboie après l’autre et guette l’occasion de lui tomber dessus ; l’autre, plus grande, se tient tranquille, mais dresse cependant la tête et montre ses dents chaque fois que son adversaire l’approche d’un peu près. » Nous reproduisons ce passage sans commentaires. Plus loin, l’auteur constate que la possession de l’Alsace-Lorraine était pour la France un sujet d’orgueil et d’immense satisfaction ; la présence de ces deux provinces « allemandes » dans l’unité française accusait chaque jour la supériorité de la France sur l’Allemagne.

        La France a perdu l’Alsace et la Lorraine ; ses armées ont succombé, durant la guerre de 1870-1871, sans pouvoir seulement prolonger la résistance – c’est M. Koettschau qui parle – et voilà bien des raisons pour expliquer l’animosité de la génération contemporaine française et son désir d’entreprendre, le plus tôt possible, la guerre de revanche.

M. Koettschau aborde enfin un autre ordre d’idées : les armements exigent constamment de nouveaux sacrifices pécuniaires ; l’Allemagne souffre de cette situation aussi bien que la France. Comment douter, dans ces conditions, qu’une guerre soit inévitable ? C’est ici que nous arrivons, après cette trop longue introduction, à la partie intéressante de l’ouvrage de M. Koettschau. Que sera cette guerre ? Où se déroulera-t-elle ? Tels sont les problèmes que l’auteur essaye de résoudre : son expérience lui a suggéré des hypothèses ingénieuses qui méritent d’être reproduites. Et, d’abord, il pose en principe que la lutte sera très courte ; la France et l’Allemagne seront d’accord pour poser les armes aussitôt après les premiers combats. De quoi s’agira-t-il, au fond ? De la possession définitive de L’alsace-Lorraine et du payement d’une indemnité. Ne pense-t-on pas que le vaincu se résignera volontiers, ne serait-ce que pour éviter les charges écrasantes de l’occupation ? Les leçons de 1870 sont présentes à la mémoire de tous ; Français et Allemands les ont médités, et nul ne se soucie de faire la guerre sur le territoire de son pays.

Tout cela est assez bien raisonné ; il n’y a qu’un petit inconvénient : le vaincu des premières batailles ne garderait-il pas l’espoir de prendre l’offensive à son tour et de connaître une meilleur fortune ? Pour qu’il n’en fût pas ainsi, il faudrait que l’issue des premières batailles exerçât une influence décisive sur les événements ultérieurs. En sera-t-il ainsi ? C’est ce que nous allons voir en examinant, avec M. Koettschau, le théâtre de cette prochaine guerre.

Les Allemands ne songeaient pas autrefois à transporter au-delà de leurs frontières  le théâtre de la guerre ; c’était toujours chez eux que les armées se heurtaient, dans leurs plaines qu’elles campaient ; c’étaient leurs villes qu’on pillait. Aujourd’hui, l’Allemagne est couverte par l’alsace et par la Lorraine ; elle possède, comme dit M. Koettschau, les clefs de sa maison. Deux cas peuvent se présenter : ou l’Allemagne n’aura qu’un adversaire, la France, où elle sera obligée de tenir tête à la France et à la Russie.

Diverses considérations, qu’il serait trop long d’énumérer, conduisent l’auteur à cette conclusion : si la guerre ne s’engage qu’entre l’Allemagne et la France, c’est en France que seront tirés les premiers coups de canon ; sinon, l’Allemagne, rejetant les deux tiers de son armée vers l’Est, se bornera à défendre le passage du Rhin, pendant que les garnisons considérables de Metz et de Strasbourg essayeront d’intercepter les routes, de couper les chemins de fer et d’enlever les convois. « L’Allemagne, ajoute M.   Koettschau, a le droit d’envisager sans effroi l’une et l’autre de ces éventualités. »

Dans l’un et l’autre cas, d’ailleurs, la frontière franco-allemande jouera le même rôle, et l’emploi des chemins de fer ne souffrira pas de modifications. Or, si l’on admet avec M. Koettschau que, de toute façon, l’armée allemande entrera en France soit dès le premier jour de la mobilisation, soit seulement quinze ou vingt jours plus tard, il est utile de connaître l’opinion des Allemands sur nos forts d’arrêt et nos forteresses de l’Est ; résumons les passages essentiels de la description qu’en trace M. Koettschau.

La France possède trois lignes de défense : la première s’étend de Verdun à Belfort, en passant par Epinal et Toul. Ces quatre places sont à, proprement parler, de vastes camps retranchés. Entre les places on a construit des forts isolés, de telle sorte que la frontière est, sur une longueur de 33 lieues, littéralement hérissée de canons ; c’est ainsi qu’entre Belfort et la frontière suisse s’élève le fort de Lomont. Outre les remparts, l’armée française s’appuierait sur les obstacles naturels ; la vallée de la Savoureuse et celle de la Moselle constitueraient de sérieux points d’appui. ( ce n’est pas l’avis de tous les stratégistes ; on considère généralement la vallée de la Moselle comme une sorte de débouché accessible aux forces d’invasion.)

M. Koettschau considère Toul comme le centre de la première ligne de défense.

La seconde ligne s’appuie à sa droite sur Langres, Dijon et Besançon ; à sa gauche, sur Reims et Laon ; la position de Vitry-le-François offre une certaine importance ; la place d’Auxonne serait aussi appelée à rendre de grands services, si jamais la neutralité helvétique était violée. De toutes les places fortes que nous avons citées, Reims est peut-être celle qui mérite le plus de fixer notre attention : treize forts détachés protègent cette vaste et industrieuse cité ; mais le fort Condé, qui est destiné à fermer les routes et voies ferrées à hauteur de Soissons, ne résisterait évidemment pas à l’action d’une armée d’invasion.

Passons à la troisième ligne de défense, qui comprend trois immenses camps retranchés : ceux de Lyon, de Paris et de Lille. Après avoir décrit l’enceinte de la capitale, l’auteur reconnaît qu’aucune des pièces de l’artillerie allemande ne pourrait envoyer ses projectiles jusque dans l’intérieur de la ville elle-même ; si l’on voulait cerner Paris et pousser les avant-postes jusqu’à deux kilomètres seulement des forts détachés, on atteindrait un développement de dix-huit lieues, tandis qu’en 1870 les lignes allemandes, bien qu’elles fussent à quatre ou cinq kilomètres des forts de Paris, ne s’étendaient que sur une longueur de onze lieues. M. Koettschau rend ensuite justice aux efforts du genre français ; les forts ont été construits avec art ; leurs emplacements ont été soigneusement choisis. Si les forts isolés ne semblent pas destinés à une résistance prolongée, on n’en saurait dire autant des places qui abriteront de nombreuses garnisons.

Nous arrivons à la question des chemins de fer. Ici, l’auteur constate que, depuis vingt ans, les Allemands se sont appliqués à employer méthodiquement les voies ferrées pour le transport rapide des troupes, tandis qu’en France ces problèmes n’avaient pas même été soulevées avant 1870. On a créé, depuis lors, quatre voies qui relient les dépôts de matériel et les principaux établissements militaires avec les villes où se fera probablement la concentration des armées. Quelles seront ces villes ? On sait leurs noms ; mais ne peut-on pas deviner le plan de mobilisation ? Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte ; les armées allemandes pénétrant  en France seraient forcées de suivre deux routes différentes : les unes, traversant la Moselle entre Epinal et Toul, se dirigeraient vers Neufchâteau. C’est là que serait établi, dès le début des hostilités, le quartier général du chef des armées françaises ; les autres marcheraient sur Sedan en passant entre la frontière belge et la ligne, l’état-major français serait fermement résolu à laisser pénétrer les armées allemandes dans cette espèce de souricière ; il les ferait attaquer, presque aussitôt après, de face et de revers, les ramènerait, désorganisées, sur le revers du Rhin et s’emparerait sans coup férir, profitant de cette bousculade, de Strasbourg et de Metz.

 Vingt-huit ans après commençait la grande guerre de 1914 - 1918 

 

Le 09 janvier 1887

 

          Les réceptions du jour de l’an ont fourni au président du Conseil l’occasion de parler un peu de la politique intérieure du cabinet et de s’expliquer, en même temps, sur les dangers que la France pouvait courir au milieu de l’Europe en armes.

          M. René Goblet a été très affirmatif sur les questions d’ordre secondaire, notamment sur celle de la mairie centrale ; quant aux éventualités fâcheuses pouvant naître du dehors, il n’a promis au pays qu’une sécurité toute conditionnelle.

          Il ne pouvait promettre plus. Et, du reste, constatons-le tout d’abord, si quelque danger prochain existe, c’est bien celui que le cabinet nouveau va courir à la rentrée du Parlement

          Sa situation est, en effet, bien précaire : sans autorité réelle sur la Chambre, sans majorité ; par conséquent il est à prévoir que son existence sera de peu de durée.

          La coalition de droite et de gauche qui a jeté bas le ministère d’hier, se réformera à la première occasion, et le ministère d’aujourd’hui aura vécu.

          Il est vrai que l’ancien grand maître de l’Université ne tombera pas de bien haut !

          Cette chute prochaine est, paraît-il, envisagée déjà sous toutes ses faces.

          Une combinaison nouvelle est prête. Elle est basée sur la réconciliation récente de M. Freycinet et de M. Jules Ferry.

          Si, disent les intéressés, les deux hommes qui ont jusqu’à ce jour acquis le plus d’autorité dans le Parlement voulaient s’entendre, et si le plus acceptable, tout en s’appuyant sur l’autre, prenait la tête des affaires, il réunirait sûrement une majorité assez compacte pour défier les coalitions des partis extrêmes de la Chambre.

          Cela est-il possible ? Un ministère Freycinet soutenu par M. Jules Ferry, a-t-il plus de chance qu’un ministère Freycinet soutenu par M. Clémenceau ?

          Pour nous, nous ne fondons pas de grandes espérances dans des alliances que la moindre question de personne, la moindre rivalité d’intérêt  peut dissoudre.

          La difficulté est insurmontable. Elle restera la même pour tous les cabinets ; elle vient de la composition même de la Chambre et n’aura d’issue qu’avec des résolutions viriles.

          Mais quel esprit assez puissant saurait les oser ? On cherche vainement : il n’existe pas. Ah ! si Gambetta était là – cette pensée est dans tous les cerveaux, l’exclamation est sur toutes les lèvres – si Gambetta était là ! son patriotisme ardent apporterait quelque remède aux embarras du pays. Mais, puisque sa grande intelligence nous fait défaut, il devient nécessaire qu’une volonté au moins, qu’elle vienne d’un homme ou d’un parti, se fasse jour bientôt.

          Partout au-dedans comme au dehors, nos affaires se compliquent et notre situation décroît. De tous côtés naissent d’insurmontables difficultés. Nulle part l’horizon politique ne s’éclaircit. La question égyptienne n’a pas encore reçu de solution, celle de Madagascar s’éternise et celle du Tonkin (Vietnam) semble rouverte. Le Tonkin que l’on avait représenté comme pacifié, ou à peu près, ne l’est pas encore.

 

                                                                                                                                 *****

          On devait, au 1er janvier de 1887, rapatrier 1.300 hommes d’infanterie de marine. Ils ne le seront pas longtemps. Pourquoi ? Parce que les rebelles annamites (Annam = Vietnam, nord et sud) et chinois ont pu compter la faiblesse de notre corps d’occupation, et que partout ils reprennent l’offensive, attaquant de nuit et de jour nos postes et nos canonnières.

          Les nouvelles les plus alarmantes circulent de tous côtés.

          Les opérations combinées du général Munier et de notre flottille seraient impuissantes.

          Chaque jour, une famille recevrait la nouvelle du décès d’un de ses membres tué à l’ennemi ou terrassé par la fièvre.

          Voilà comment le Tonkin serait pacifié ! Voilà où en serait l’œuvre de Paul Bert ! Il faut que le pays sache au plus vite ce qui se passe là-bas. On ne doit pas laisser l’opinion s’égarer.

          S’il était nécessaire, - M. Jules ferry l’a dit de façon pittoresque, - que la France digère ses colonies, il ne faut pas non plus que ses colonies l’étouffent.

          Mais comme il ne saurait être question d’abandonner le Tonkin, il faut qu’on se décide à envoyer assez d’hommes pour le défendre.

          Il est probable qu’à la rentrée des Chambres une interpellation sera posée sur ce grave sujet. Il est urgent que le gouvernement y réponde sérieusement.

 

                                                                                                                                 *****

          La situation embarrassée de l’Europe n’a pas sensiblement changé depuis huit jours. La question bulgare demeure stationnaire. Partout, les délégués ont été éconduits. Mais ils sont infatigables.

          Demain ils seront peut-être à Paris ! Ce nouveau voyage est bien inutile. La France n’a aucun intérêt en Bulgarie. En se faisant médiatrice entre cette puissance et la Russie, elle ne peut que se compromettre.

          Par une contradiction curieuse, pendant que chaque gouvernement pousse ses armements à outrance, le désarmement est à l’ordre du jour ; des concessions semblent probables, des rapprochements s’établissent.

          L’Autriche n’est pas sans avoir reconnu aujourd’hui le jeu de l’Allemagne ; les intérêts qu’elle a dans les Balkans ne sont pas si grands qu’elle paraît le croire.          

          Que le plus petit accord se fasse entre les cours de Saint-Petersbourg et de Vienne, et la paix générale est chose faite !

          Quant à l’alliance annoncée à grand bruit par le Times, ces jours derniers, elle est de pure fantaisie.

          L’alliance de l’Allemagne et de la Russie n’a aucune raison d’être, parce qu’il y a entre les deux puissances voisines antagonisme de races, antagonismes d’idées et rivalité d’intérêts.

          Et, pour cette stipulation hypothétique qu’auraient conclue le czar et l’empereur Guillaume, elle n’existe que dans le cerveau mal équilibré de M. de Blowitz.

          Que nos bons voisins, le Times en particulier, nous laissent en paix et s’occupent de leurs propres affaires ! Ces dernières sont assez embrouillées et méritent toute leur attention.

          Qu’ils mettent d’abord un terme à la crise ministérielle qui vient de disloquer leur Parlement et remue encore étrangement leur pays.

          Qu’ils essayent ensuite de panser les plaies profondes que leur patrie traîne à ses flancs, et que son égoïsme a faites incurables peut-être !

          Cela vaudrait mieux que de chercher dans quelle dernière étreinte la France doit succomber.

                                                                                                                                  

                                                                                                                                   *****

 Le 23 janvier 1887

          Les événements d’Allemagne ont laissé bien loin derrière eux tous les autres événements de la politique étrangère.

          Le discours de M. Bismarck et la dissolution du Reichstag ont soulevé partout une émotion qui n’est pas près de s’apaiser.

          Jamais ministre n’a exposé avec autant de franchise mais aussi de brutalité, ses désirs et ses craintes.

          Plusieurs points de ce discours sont à retenir ; celui surtout qui a trait à la puissance militaire de la France. Le chancelier juge cette puissance incontestable.

          Il faut que le prince se sente acculé à une situation bien critique et ait bien besoin de cet argument sans réplique, pour consentir à un semblable aveu.

          Un autre point, moins caressant pour la fibre nationale, mais plus sérieux, c’est l’impassibilité avec laquelle une guerre contre la France est envisagée.

          M. de Bismarck en recule l’échéance à six mois, comme à dix ans, mais cette échéance arrivera.

          Le litige séculaire qui existe entre notre pays et l’Allemagne ne sera résolu que par une guerre.

          Quand cette guerre éclatera-t-elle ? Le chancelier n’en sait rien ; ce n’est pas l’Allemagne qui la provoquera ; ce n’est pas non plus le gouvernement français actuel.

          Cependant, un conflit terrible est inévitable dans l’avenir, lorsque la France aura à sa tête un pouvoir qui remuera le feu qu’on laisse aujourd’hui couver sous la cendre, lorsqu’enfin ce pouvoir se sentira assez supérieur en armements pour demander la revanche de Metz et de sedan.

          L’Allemagne doit donc se prémunir contre semblable éventualité, car la lutte qui s’engagera tôt ou tard sera formidable. A côté d’elle, la guerre de 1870 semblera un jeu d’enfants.

          Pour caractériser cette lutte, M. de Bismarck a employé un mot effrayant : « Quel que soit le vaincu, il sera saigné à blanc ! »

          Le chancelier pense aussi que la France victorieuse ne se contenterait pas de l’Alsace-Lorraine, et qu’elle exigerait non seulement le démembrement partiel de l’empire allemand, mais encore son anéantissement pour un demi-siècle.

          Malgré ces terribles évocations, le Reichstag s’est prononcé contre le septennat, et le lendemain de son refus, il a été dissous.

          M. de Bismarck passera outre, comme il l’a déjà fait au début de sa carrière, et demandera les crédits qui lui sont nécessaires au Landtag prussien. Son échec ne change rien à la situation respective de la France et de l’Allemagne.  Quant à l’Allemagne elle-même, ces dissentiments prouvent que le peuple en a assez du régime dictatorial militaire auquel il se plie humblement depuis vingt ans. Il est évident aussi que si les députés allemands n’étaient pas assurés de voir les électeurs ratifier leur vote, ils n’auraient pas poussé l’audace jusqu’à se mesurer avec le chancelier, dans une partie aussi complètement décisive.

Quoi qu’il en soit, la colère de notre vainqueur doit être à son paroxysme.

Souhaitons qu’il ne cherche pas à sortir de ses embarras par une guerre ?!

Gare à la puissance qui lui tendrait le flanc en se prêtant à un désarmement anticipé.

 

                                                                                                                *****

 

Le 09 janvier 1887

 

Les réceptions du jour de l’an ont fourni au président du Conseil l’occasion de parler un peu de la politique intérieure du cabinet et de s’expliquer, en même temps, sur les dangers que la France pouvait courir au milieu de l’Europe en armes.

M. René Goblet a été très affirmatif sur les questions d’ordre secondaire, notamment sur celle de la mairie centrale ; quant aux éventualités fâcheuses pouvant naître du dehors, il n’a promis au pays qu’une sécurité toute conditionnelle.

Il ne pouvait promettre plus. Et, du reste, constatons-le tout d’abord, si quelque danger prochain existe, c’est bien celui que le cabinet nouveau va courir à la rentrée du Parlement

Sa situation est, en effet, bien précaire : sans autorité réelle sur la Chambre, sans majorité ; par conséquent il est à prévoir que son existence sera de peu de durée.

La coalition de droite et de gauche qui a jeté bas le ministère d’hier, se réformera à la première occasion, et le ministère d’aujourd’hui aura vécu.

Il est vrai que l’ancien grand maître de l’Université ne tombera pas de bien haut !

Cette chute prochaine est, paraît-il, envisagée déjà sous toutes ses faces.

Une combinaison nouvelle est prête. Elle est basée sur la réconciliation récente de M. Freycinet et de M. Jules Ferry.

Si, disent les intéressés, les deux hommes qui ont jusqu’à ce jour acquis le plus d’autorité dans le Parlement voulaient s’entendre, et si le plus acceptable, tout en s’appuyant sur l’autre, prenait la tête des affaires, il réunirait sûrement une majorité assez compacte pour défier les coalitions des partis extrêmes de la Chambre.

 Cela est-il possible ? Un ministère Freycinet soutenu par M. Jules Ferry, a-t-il plus de chance qu’un ministère Freycinet soutenu par M. Clémenceau ?

Pour nous, nous ne fondons pas de grandes espérances dans des alliances que la moindre question de personne, la moindre rivalité d’intérêt  peut dissoudre.

La difficulté est insurmontable. Elle restera la même pour tous les cabinets ; elle vient de la composition même de la Chambre et n’aura d’issue qu’avec des résolutions viriles.

Mais quel esprit assez puissant saurait les oser ? On cherche vainement : il n’existe pas. Ah ! si Gambetta était là – cette pensée est dans tous les cerveaux, l’exclamation est sur toutes les lèvres – si Gambetta était là ! son patriotisme ardent apporterait quelque remède aux embarras du pays. Mais, puisque sa grande intelligence nous fait défaut, il devient nécessaire qu’une volonté au moins, qu’elle vienne d’un homme ou d’un parti, se fasse jour bientôt.

Partout au-dedans comme au dehors, nos affaires se compliquent et notre situation décroît. De tous côtés naissent d’insurmontables difficultés. Nulle part l’horizon politique ne s’éclaircit. La question égyptienne n’a pas encore reçu de solution, celle de Madagascar s’éternise et celle du Tonkin (Vietnam) semble rouverte. Le Tonkin que l’on avait représenté comme pacifié, ou à peu près, ne l’est pas encore.

 

                                                                                                                          *****

 

On devait, au 1er janvier de 1887, rapatrier 1.300 hommes d’infanterie de marine. Ils ne le seront pas longtemps. Pourquoi ? Parce que les rebelles annamites (Annam = Vietnam, nord et sud) et chinois ont pu compter la faiblesse de notre corps d’occupation, et que partout ils reprennent l’offensive, attaquant de nuit et de jour nos postes et nos canonnières.

Les nouvelles les plus alarmantes circulent de tous côtés.

Les opérations combinées du général Munier et de notre flottille seraient impuissantes.

Chaque jour, une famille recevrait la nouvelle du décès d’un de ses membres tué à l’ennemi ou terrassé par la fièvre.

Voilà comment le Tonkin serait pacifié ! Voilà où en serait l’œuvre de Paul Bert ! Il faut que le pays sache au plus vite ce qui se passe là-bas. On ne doit pas laisser l’opinion s’égarer.

S’il était nécessaire, - M. Jules ferry l’a dit de façon pittoresque, - que la France digère ses colonies, il ne faut pas non plus que ses colonies l’étouffent.

Mais comme il ne saurait être question d’abandonner le Tonkin, il faut qu’on se décide à envoyer assez d’hommes pour le défendre.

Il est probable qu’à la rentrée des Chambres une interpellation sera posée sur ce grave sujet. Il est urgent que le gouvernement y réponde sérieusement.

 

                                                                                                                         *****

 

La situation embarrassée de l’Europe n’a pas sensiblement changé depuis huit jours. La question bulgare demeure stationnaire. Partout, les délégués ont été éconduits. Mais ils sont infatigables.

Demain ils seront peut-être à Paris ! Ce nouveau voyage est bien inutile. La France n’a aucun intérêt en Bulgarie. En se faisant médiatrice entre cette puissance et la Russie, elle ne peut que se compromettre.

Par une contradiction curieuse, pendant que chaque gouvernement pousse ses armements à outrance, le désarmement est à l’ordre du jour ; des concessions semblent probables, des rapprochements s’établissent.

L’Autriche n’est pas sans avoir reconnu aujourd’hui le jeu de l’Allemagne ; les intérêts qu’elle a dans les Balkans ne sont pas si grands qu’elle paraît le croire. Que le plus petit accord se fasse entre les cours de Saint-Petersbourg et de Vienne, et la paix générale est chose faite !

Quant à l’alliance annoncée à grand bruit par le Times, ces jours derniers, elle est de pure fantaisie.

L’alliance de l’Allemagne et de la Russie n’a aucune raison d’être, parce qu’il y a entre les deux puissances voisines antagonisme de races, antagonismes d’idées et rivalité d’intérêts.

Et, pour cette stipulation hypothétique qu’auraient conclue le czar et l’empereur Guillaume, elle n’existe que dans le cerveau mal équilibré de M. de Blowitz.

Que nos bons voisins, le Times en particulier, nous laissent en paix et s’occupent de leurs propres affaires ! Ces dernières sont assez embrouillées et méritent toute leur attention.

Qu’ils mettent d’abord un terme à la crise ministérielle qui vient de disloquer leur Parlement et remue encore étrangement leur pays.

Qu’ils essayent ensuite de panser les plaies profondes que leur patrie traîne à ses flancs, et que son égoïsme a faites incurables peut-être !

Cela vaudrait mieux que de chercher dans quelle dernière étreinte la France doit succomber.

 

                                                                                                                   *****

Le 10 juillet 1887

 

        La nomination du général Boulanger au commandement du 13 ème corps d’armée, le pèlerinage de Jersey, la présence du nonce Mgr Rotelli à une soirée donnée par le président de la droite, M. de Mackau, et le complot supposé des gauches ont soulevé dans la presse des polémiques violentes.

Nous laisserons de côté ces questions d’ordre secondaire, que la passion grossit outre mesure, pour deux questions où l’intérêt national est en jeu.

        Celle de la baie d’Adulis est la plus importante, en raison du conflit qu’elle pourrait soulever. Dans une des dernières séances du Parlement italien, M. Depretis a constaté les droits de la France.

Le langage du ministre italien paraît d’autant plus étrange qu’il n’est pas sans savoir que cette baie nous fut cédée, en 1862, par un traité négocié avec les rois de Tigré, par M. Russel, officier de marine.

        Notre droit est tellement indiscutable qu’en 1868, les Anglais, alors engagés dans leur guerre avec le roi Théodoros, évacuèrent, sur les observations du gouvernement français, cette même baie d’Adulis ou de Zoula qu’ils avaient prise comme base de leurs opérations.

        La seconde question qui nous touche de près est relative à la convention anglo-turque. L’avortement de cette convention préparée à Constantinople est à peu près certain. On sait qu’elle devait être ratifiée par le sultan le 20 juin dernier, mais celui-ci a demandé des ajournements successifs. On sait aussi que cette convention n’est autre chose que l’abandon de sa souveraineté sur l’Egypte, qui était déjà réduite à l’état de suzeraineté, et l’établissement virtuel et officiel du protectorat. La France et la Russie ont protesté. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que le sultan revienne sur son aveuglement et refuse sa satisfaction.

       

 

                                                                                                                                  *****

 

 

Le 17 juillet 1887

 

        On sait qu’à la suite de l’incident Rotelli et des manifestations monarchiques de Saint-Hélier, l’extrême-gauche avait décidé d’interpeller le ministère ; mais ces deux faits précis n’étant pas de nature à justifier la nécessité d’une interpellation, elle a pris comme prétexte la complicité apparente de la droite et du gouvernement pour essayer une nouvelle tentative de renversement. La séance où cette interpellation a été faite, a été une des plus agitées et des plus bruyantes de l’année.

        A lieu de préparer la déroute du cabinet, cette interpellation a fourni au contraire l’occasion d’un grand succès parlementaire. Le ministère a eu l’habileté de mettre la question sur un terrain où il était sûr de vaincre. Accuser ses adversaires, au lendemain du tumulte de la gare de Lyon, d’être les partisans du général Boulanger et d’attribuer leur suspicion à son absence dans le cabinet, c’était les frapper d’impuissance. M. Pelletan et M. Cémenceau l’ont si bien compris, que leur éloquence a été pour ainsi dire paralysée. Leurs attaques n’ont eu ni leur netteté ni leur vigueur ordinaire. M. Clémenceau, généralement maître de l’attention générale, a vu celle-ci lui échapper pour la première fois. Aux déclarations nettes de M. Fallières et du président du Conseil, que le gouvernement serait toujours un gouvernement républicain, mais non un gouvernement de combat, il n’a opposé que des paroles malheureuses. Son rêve, plus que jamais, réside dans une République fermée, violente, persécutrice.

        Deux cents voix républicaines et cent quatre-vingts voix de droite ont répondu à son odieuse formule.

La journée s’est terminée par des incidents regrettables. M. Laisant, ayant brutalement accusé le ministère d’être le résultat d’une pression étrangère, et M. Floquet n’ayant pas relevé cette accusation, M. Rouvier l’a rappelé à ses devoirs de président. Très vivement froissé, M. Floquet a donné, séance tenante, sa démission. Il a même officiellement donnée le lendemain, mais, par 485 voix, la Chambre a refusé de l’accepter.

        Cette interpellation montre à quel point le parti radical subordonne l’intérêt du pays à sa politique étroite. Après avoir renversé le cabinet Goblet sur la question retentissante des économies, il entrave aujourd’hui l’action d’un ministère qui s’est donné l’équilibre du budget pour principale tâche. Du reste, cette grosse question des économies paraît oubliée de tout le monde. C’est au milieu de l’inattention générale que M. Rouvier a déposé sur le bureau de la Chambre son budget rectifié, réalisant une économie de cent vingt-neuf millions.

 

 

                                                                                                                                  *****

 

 

        Ce n’est pas sans tristesse que nous avons vu se produire le tumulte de la gare de Lyon. Les nouvelles tendances de la population parisienne sont pleines de danger.

        Tant que le général Boulanger est resté sur le terrain militaire et qu’il a borné son action à relever cette confiance en soi que l’armée avait perdue depuis la guerre, nous avons été sans inquiétude ; mais, à l’heure actuelle, il est trop sorti de ce rôle patriotique pour que nous n’applaudissions pas à son départ. Il est impossible  qu’il ne soit pas lui-même effrayé d’une popularité qui, dans le peuple, n’a pas de fondement sérieux. S’il faut en croire sa réponse à la municipalité de Clermont, il se rendrait parfaitement compte de la fausse situation que lui ont faite ses amis trop bruyants des faubourgs.

 

        C’est la fête, le 14 juillet est commencé, favorisée par un soleil de splendide. L’agitation est grande dans les rues ; les partisans du général Boulanger et les membres de la Ligue des Patriotes montrent une attitude assez bruyante, mais en somme aucun désordre sérieux n’a éclaté nulle part. On est moins tranquille pour la soirée. Quoi qu’il en soit, la police et le gouvernement paraissent décidés à faire leur devoir. Il est temps que le calme revienne dans la rue, car les manifestations séditieuses de ces jours derniers pourraient, en se renouvelant, porter un tort irréparable à la République.

 

 

                                                                                                                                  *****

 

 

        La fête nationale n’a été signalée à Paris par aucun trouble sérieux. Jamais la gaieté n’avait été plus franche, ni la tranquillité plus parfaite. La revue a démontré une fois de plus l’excellente tenue de nos troupes. Elles ont été acclamées. Les quelques centaines de gamins embrigadés par MM. Déroulède et Rochefort ont en vain cherché par les cris répétés de « Vive Boulanger ! » « A bas Ferron ! » à troubler la bonne harmonie de la journée. Les retour de la revue a été signalé par un incident assez curieux.

        Quelques jeunes gens, vestons de coutil, pantalons de toile et coiffés de chapeaux de paille, suivaient l’avenue du Bois-de-Boulogne en chantant : « C’est Boulange, boulange, boulange… » lorsqu’ils rejoignirent une voiture de place découverte dans laquelle un officier de la marine anglaise, en tunique rouge et en casque noir, était assis en compagnie d’une dame.

-         Tiens, voilà un officier russe, s’écrit tout à coup un des joyeux manifestants.

Aussitôt des vivats chaleureux éclatent et le cortège entoure la voiture de l’officier anglais.

Les cris de « Vive la Russie ! » alternent avec ceux de « Vive Boulanger ! »

Dans leur enthousiasme, les plus exaltés voulaient dételer le cheval. Mais le cocher s’y est opposé.

Qu’il reste quelque chose de la revue dont nous avons été les spectateurs enthousiastes ! Comme les années précédentes, le public n’a pas ménagé ses applaudissements au général Saussier. Pourquoi ? C’est que le gouverneur de Paris apparaît comme le vivant symbole de la discipline et de l’esprit militaire ; c’est que le général Saussier – un républicain de la veille cependant – s’est constamment tenu à l’écart des querelles politiques et que, d’un élan unanime, la nation et l’armée l’ont désigné pour les hautes fonctions de « généralissime » au jour de la mobilisation.

 

 

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Le 7 août 1887    

 

        Le discours d’Epinal est le grand fait politique de la semaine. M. Jules Ferry, que les intransigeants considéraient comme définitivement écarté des affaires, vient de jeter brusquement l’alarme dans leur camp, en demandant au pays de se prononcer entre une république généreusement ouverte à toutes les bonnes volontés et la République fermée, ombrageuse et tracassière chère au parti radical.

        Les paroles de M. Jules Ferry ont eu un retentissement très grand. Elles sont tout à la fois une justification de l’évolution politique, qui s’est accomplie à la suite de la dernière crise ministérielle, et la condamnation de la politique étroite dont M. Clémenceau faisait dernièrement l’apologie. Reprenant cette idée déjà développée par M. Spuller à Lyon et à Rouen, M. Jules Ferry l’a résumée en quelques phrases saisissantes.

        «  Ce n’est pas, a-t-il dit, au bruit de tocsin de la guerre civile qu’un grand peuple marche vers son relèvement. Pour être prête, il ne faut pas seulement à une nation des canons et des soldats, il faut encore et surtout cette grande préparation morale qui unit toutes les âmes, tous les cœurs dans la résolution des communs sacrifices. C’est pourquoi, au lieu de fermer la République, il faut l’ouvrir à tous les hommes de bonne volonté. »

        « Croyez-en un homme qui a manié pendant quelque temps les grandes affaires de son pays, et sait un peu ce que c’est que l’Europe : ce qui nous fait le plus de mal dans le monde, ce qui nous empêche de peser dans les affaires européennes de tout notre poids, ce sont nos divisions intestines, le fractionnement de nos opinions et des partis, la faiblesse ou l’absence de gouvernement ; je ne sais quelle apparence d’anarchie politique et gouvernementale. »

        On ne pouvait juger plus nettement la situation et indiquer plus heureusement au pays la politique à suivre.

        Toutefois, il est regrettable qu’à ce langage aussi magnifique que clairvoyant, M. Jules Ferry ait mêlé des paroles amères, injurieuses mêmes contre un général investi d’un grand commandement. Il est certains écarts qu’un chef de parti doit savoir éviter.

 

 

 

 

                                                                                                              *****

 

 

 

Le 11 décembre 1887

 

        M. SADI CARNOT  nouveau Président de la République

 

        Le nouveau Président de la République, M. Carnot, est né à Limoges le 11 août 1837. A son baptême, célébré le 18 du même mois, il reçut les prénoms de Marie-François-Sadi. En 1857, M. Carnot entra à l’école polytechnique avec le numéro 5 et sortit ensuite de l’Ecole des Ponts et chaussées avec le numéro 1. Après avoir été quelques temps secrétaire-adjoint du Conseil des Ponts et chaussées, il fut nommé ingénieur à annecy. Le 10 janvier 1871, il fut nommé préfet de la Seine-Inférieure et commissaire extraordinaire charger d’organiser la défense dans les départements de l’Ouest. Aux élections du mois de février 1871, les électeurs de la Côte-d’Or l’envoyèrent à l’assemblée nationale où il fut un des principaux fondateurs du groupe de la gauche républicaine. Il vota pour toutes les mesures propres à assurer l’établissement de la République et pour les lois constitutionnelles. Aux élections du 20 octobre, après le 16 mai, il fut réélu à une grande majorité. Le 20 août 1878, il accepta le poste de sous-secrétaire d’Etat au ministère des travaux publics. Travailleur infatigable, esprit méthodique et précis, il déploya dans ces fonctions les plus rares qualités. Hargé du portefeuille des travaux publics dans le premier ministère présidé par M. Jules Ferry, il se retira avec ses collègues le 10 novembre 1881 et fut élu président de l’Union démocratique. Il reprit le portefeuille des travaux publics dans le cabinet présidé par M. Brisson le 6 avril 1885, et passa quelques jours après au ministère des finances, en remplacement de M. Clamageran. Aux dernières élections générales de 1885, il refusa énergiquement de se laisser porter sur la liste radicale que M. Clémenceau était venu soutenir en personne. Seuls, les deux candidats républicains, MM. Joigneaux et Dubois, qui figuraient sur la liste radicale et la liste républicaine modérée, passèrent au premier tour. M. Sadi Carnot n’obtint que 39.000 voix ; mais au scrutin de ballottage, il fut élu le premier de la liste républicaine par 55.000 voix. Il garda son portefeuille dans le cabinet reconstitué par M. de Freycinet (7 janvier 1885).

        Après avoir préparé plusieurs plans budgétaires bien conçus qui ont été écartés par la commission, il suivit M. de Freycinet et ses collègues dans la retraite. C’est au cours de son dernier passage au ministère des finances qu’il s’est opposé formellement, malgré l’intervention pressante de M. wilson, à la restitution à un particulier de sommes régulièrement perçues par les agents du fisc. Cet incident, révélé à la tribune par M. Rouvier dans la séance du 5 novembre dernier. C’est de ce jour-là que sa candidature à la Présidence de la République est née spontanément dans beaucoup d’esprits. M. Sadi Carnot s’est surtout occupé dans les chambres des questions de finances. Il a été constamment membre de la commission du budget dont il a été nommé président il y a quelques années. Cette année, il a été élu le premier, au scrutin de liste, membre de la commission du budget.

        M. Sadi Carnot a épousé Melle Dupont Withe, fille du célèbre économiste, l’ami de Stuart Mill. Il a quatre enfants. Sa fille est mariée à M. Paul Cussinet, docteur en droit, qui, après un brillant passage au barreau de Dijon, a été nommé avocat général à la Cour de Dijon. Son fils aîné est officier, en ce moment en garnison à Dijon. Ses deux autres fils font leurs études dans un des lycées de Paris. M. Sadi Carnot a deux frères, l’un est un des ingénieurs les plus distingués du corps des mines, et l’autre habite Nolay, le berceau de la famille du grand Carnot.

 

        Le septennat du nouveau président de la République commence par des difficultés. Cela était prévu.

        Au lendemain du Congrès, n’était-il pas puéril de croire à la concentration, parce que le parti républicain tout entier s’était rencontré dans un vote ? Quelques hommes cependant ont été assez optimistes pour le croire et M. Carnot tout le premier. Il a cru qu’il pouvait maintenir l’union qui venait de se faire sur son nom. Les personnages politiques qu’il a consultés l’ont aidé dans son erreur. M. Barodet, entre autres, lui a mal traduit les résolutions de son parti. Il lui a laissé croire que l’extrême gauche ajournerait jusqu’en 1889 la réalisation de son programme.

        M. Goblet l’a-t-il cru sincèrement, comme le président ? Nous ne saurions le dire ; en tout cas, il s’est offert le premier à réaliser l’utopie du moment. Il a essayé de constituer un ministère allant du centre gauche à l’extrême radicalisme. MM. Ribot et Sigismond Lacroix devenaient collaborateurs ; c’était l’idéal de la concentration. La combinaison était si haute qu’elle a échoué. Elle devait échouer. Un ministère doit être avant tout homogène, il doit avoir un programme commun ; ce n’est pas un assemblage de personnes, une réduction proportionnelle des partis, c’est un faisceau de volontés  réunies dans une idée commune.

        Si les combinaisons du député de la Somme étaient mauvaises, il était lui-même d’un choix détestable. Dans son programme, il entrebâillait d’une manière inquiétante la porte aux utopies de l’extrême gauche. Enfin, pour ce qu’on voulait faire, c’était le dernier homme à aller chercher. Nous dirons plus, dans l’état actuel de l’Europe, il eût été un danger.

        On se rappelle son attitude  lors de l’incident Schnoebelé. Privé de tout sang-froid, il nous aurait, si M. Flourens n’avait été là, conduit à la guerre aussi légèrement que le dernier ministre de l’Empire.

        Dès que M. Goblet eut fait à M. Carnot l’aveu de sa déconfiture, celui-ci, revenant à une de ses premières inspirations, chargea M. Fallières de reprendre les démarches. Pendant un instant on crut que le ministre démissionnaire avait réussi, mais le groupe radical, après quelques coquetteries, ayant refusé les deux portefeuilles qu’on avait pensé devoir lui offrir, le nouvel essai de concentration républicaine échoua comme le premier.

        C’est alors que le vénérable doyen d’âge du Sénat amena l’Elysée M. Tirard, qui est enfin parvenu, mais non sans peine, à former un ministère qui n’est toutefois ni un ministère homogène, ni un ministère de concentration parfaite.

        Ce ministère est constitué de la façon suivante :

                               Présidence du conseil et finances, M. Tirard, sénateur

                               Justice, M. Fallières, député

                               Intérieur, M. Sarrien, député

                               Instruction publique, beaux-art et cultes, M. Faye, sénateur

                               Guerre, le général Logerot

                               Marine, M. de Mahy, député

                               Travaux publics, M. Loubet, sénateur

                               Commerce, M. Dautresme, député

                               Agriculture, M. Viette, député

        Le cabinet Tirard comprend donc trois sénateurs et cinq députés ; M. Flourens et le général Logerot seuls n’appartiennent pas au Parlement. MM. Tirard et Loubet font partie de l’Union républicaine ; quant à M. Faye, il était hier encore président de la gauche républicaine du Luxembourg.

        Pour les députés, M. Fallières et M. de Mahy appartiennent à l’Union des gauches ; il est vrai que M. Mahy est en même temps inscrit à la gauche radicale et qu’il assiste même aux réunions intermittentes des indépendants à côté de M. Sarrien.

        Aussitôt sa constitution, le ministère s’est présenté pour lire le Message du Président et déposer une demande de douzièmes provisoires.

     

      Le message est assez développé. Après avoir confessé la modestie de sa personnalité, M. Carnot y déclare qu’il a fait appel à tous les républicains, sans distinction de nuance, et qu’il compte sur leur concours pour poursuivre la politique d’union et de concorde républicaines dont son élection a été l’un des premiers effets. Le Président s’attachera à l’amélioration des finances, au sérieux équilibre des budgets, à la simplification du fonctionnement administratif et judiciaire, enfin à l’irréprochable gestion des affaires publiques. Bref, le Message n’a pas grande portée, et, en eût-il, il est à croire qu’il pèserait encore peu dans la balance des partis.

 

        Mais, enfin, nous avons des ministres. Reste à savoir si nous avons un gouvernement, reste à savoir si les hommes qui viennent de prendre le pouvoir sont en mesure d’arrêter le désordre qui monte de partout et menace de submerger nos institutions.

        L’heure est grave. Hier, la rue dictait, pour ainsi dire, le vote du Parlement, et voilà qu’aujourd’hui le parti des assassins entre en scène. Conduit par les excitations d’une presse immonde, une espèce d’halluciné politique a essayé de tuer M. Jules Ferry.

        C’est au Palais-Bourbon que l’attentat a eu lieu. Sous un prétexte quelconque, le misérable en question s’est présenté, a remis une lettre, et, dans un moment que le député des Vosges l’ouvrait, il lui a tiré, à bout portant, trois coups de revolver. Les deux premiers seulement atteignirent M. Ferry, l’un dans la région du cœur et l’autre à la hanche. Le troisième coup dévia, une personne ayant saisi à temps le bras de l’assassin.

        Sans perdre un instant son sang-froid, et moins ému que ses amis et que ses adversaires politiques eux-mêmes, l’ancien président du conseil se remit aux mains des médecins, pendant que le meurtrier, fort maltraité, mais en proie à une sorte de délire et gesticulant comme un forcené, était conduit à la questure. Là, tout en s’applaudissant cyniquement de son crime, il déclara être Lorrain, s’appeler Aubertin et faire partie d’un groupe de conjurés qui a numéroté ses victimes. « C’est la justice sommaire qui commence, a-t-il crié à M. Ferry en l’ajustant, c’est la Lorraine qui se venge. »

        Voilà à quelles erreurs, à quels crimes ont abouti les odieuses accusations des feuilles révolutionnaires. Ce n’est pas impunément qu’on fait des appels sauvages aux passions politiques et qu’on désigne un homme aux coups des assassins. Il se trouve qu’un jour ces excitations tombent dans le cerveau d’un fanatique, qui court au crime  comme un devoir.

        Au milieu de la réprobation unanime qu’à soulevée cet attentat, il n’y a eu qu’une voix pour désigner les vrais criminels. Berckeim est l’assassin, mais c’est la presse démagogique qui a armé son bras.

        C’est contre elle qu’il faut sévir, et si l’arsenal de la répression est dégarni, il est facile aux Chambres de voter une loi nouvelle ! Quant à l’attentat lui-même, il a produit en faveur de M. Jules Ferry un revirement complet. Toutes les basses accusations dont on le chargeait depuis deux ans sont tombées d’un seul coups. Il apparaît aujourd’hui comme un patriote ardent, comme un grand politique et il s’en faut de peu que l’homme si impopulaire hier ne soit regardé comme le sauveur de demain.

 

 

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        Pendant que nous nous débattions dans toutes ces journées de crise, de graves événements ont, au dehors, menace la paix de l’Europe.

 

 

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Le 22 janvier 1888

 

        En montant au fauteuil présidentiel, M. Floquet a prononcé un discours qui serait excellent s’il n’était démesurément optimiste. Le nouveau président ne désespère pas de la concentration des forces républicaines. L’élection même de M. Floquet donne à cette assertion un éclatant démenti, puisque cent cinquante républicains, pour le moins, ont refusé de voter pour lui.

        Si la concentration ne peut se faire sur un nom qui a, jusqu’à ce jour, recueilli l’unanimité des suffrages, à plus forte raison sera-t-elle impossible lorsque la Chambre se trouvera devant une question d’ordre purement politique.

        L’allocution présidentielle est bonne néanmoins, en ce qu’elle contient à l’adresse du groupe radical des conseils que le parti modéré ne désavouerait pas. « Ce qui est vrai, a dit M. Floquet, c’est aujourd’hui les problèmes touchant à la procédure politique intéressent moins vivement la nation que les questions qui atteignent au fond même des grandes affaires, à ses finances publiques, à son commerce, au sort de ses travailleurs, à son état militaire, à sa situation internationale. »

        Un semblable aveu, venant d’un homme que la politique pure a élevé si haut, est précieux à enregistrer.

        Pour qu’un des chefs les plus autorisés du parti radical en arrive à tenir le langage que tenait hier M. Rouvier et que tient aujourd’hui M. Tirard, il faut que la nécessité d’une politique nouvelle se fasse bien sentir.

        Reste à savoir si ces paroles, quelque sages qu’elles soient, seront entendues ? Nous en doutons fort ! La Chambre, ou plutôt la partie la plus avancée  de la Chambre, a trop pris l’habitude de se passionner uniquement pour les questions de procédure politique et de laisser de côté les lois d’affaires pour que, d’une session à l’autre, elle abandonne des errements qui lui sont chers.

        La nouvelle législature s’est déjà ouverte sur des questions irritantes, telle que cette demande d’amnistie générale qui aurait été un encouragement aux passions violentes pour ne pas dire à l’assassinat.

        Ce n’est certes pas là un prélude de sagesse.

        La Chambre elle-même sent si bien qu’elle joue partie dangereuse pour elle et fatale à la longue pour le pays, que les propositions s’y font jour pour contrebalancer le jeu de bascule qui lui plaît tant.

Les deux propositions identiques de M. Michelin et de M. Gaudin de Villaine sont de celles-là.

Ces députés proposent de rendre inamovibles les trois ministres de la guerre, de la marine et des affaires étrangères. L’idée est mauvaise, selon les uns ; excellente, disent les autres ; en tout cas, elle correspond parfaitement au sentiment du public et de cette partie de la Chambre où l’on déplore l’instabilité de plus en plus grande du gouvernement.

Une question encore plus irritante que l’amnistie de M. Basly, la question du Conseil municipal, est venue devant la Chambre sous la forme d’une interpellation.

Il est vrai que cette interpellation-là avait sa raison d’être.

Elle était presque exigée par les menées scandaleuses du Conseil municipal la veille et le jour du Congrès. Ces mesures sont connues. On n’a pas oublié que, le 2 décembre 1888, le bureau du Conseil fit auprès des députés de la Seine une démarche hostile à la candidature de M. Jules Ferry. Les délégués municipaux firent entendre aux députés de Paris des paroles menaçantes qui eurent un echo dans le Parlement et influencèrent certainement, le lendemain, sur les décisions du Congrès.

Cette démarche fut d’autant plus grave qu’elle était inspirée et presque imposée par les comités révolutionnaires de Paris ; nos édiles pourtant ne s’en contentèrent pas, et, le jour même du Congrès, ils installèrent en plein Hôtel de ville un bureau révolutionnaire décidé à proclamer la Commune si M. Jules Ferry avait été élu président de la République.

Ces empiètements monstrueux, qui font souvenir des mauvais jours de 1793, appelaient une interpellation. C’est un membre de la droite qui s’est chargé de la faire. Son résultat a été négatif. Venant d’un membre du parti modéré, elle aurait eu un résultat tout autre.

La discussion n’aurait pas dévié et ne se serait pas changée en une sorte de débat entre la droites et les républicains.

Les insinuations qu’on a portées  contre le cabinet n’auraient pu se faire jour. Elle aurait enfin obligé le gouvernement à répondre catégoriquement s’il voulait installer le préfet à l’Hôtel de Ville et procéder à une dissolution en cas de rébellion.

Au lieu de cela, le ministre de l’ intérieur a, pour ainsi dire, excusé les empiètements du Conseil et a répondu d’une façon embarrassée : « Les droits de l’administration, a-t-il dit, ne font aucun doute, et si l’on n’en a pas usé, c’est par respect pour le Parlement qui est saisi d’un projet de M. Goblet destiné à régler la question. »

Ce subterfuge n’a fait illusion à personne et n’a servi qu’à rendre évidente la faiblesse du gouvernement.

Et cependant, un membre autorisé de la gauche modérée, M. Waldeck-Rousseau, dans une éloquente improvisation, lui avait montré la voie à suivre. L’ancien collaborateur de M. Jules Ferry a, seul du parti républicain, osé tenir un langage énergique et indiquer de quel côté était le devoir.

« Si vous estimez que la loi existe, s’est-il écrié, votre devoir strict est de l’appliquer sur l’heure et de ne pas la mettre en chômage.

« Prenez garde qu’on se demande, lorsque votre opinion sur le droit est si ferme, pourquoi vous êtes aussi incertains dans sa mise en application.

« Ne dites pas que c’est parce que les lois sont anciennes qu’il faut nécessairement les rajeunir, les lois ne vieillissent pas, elles ne s’affaiblissent qu’autant que s’affaiblit la main qui est chargée de les défendre. »

En somme, l’interpellation qui pouvait consolider le ministère, s’il avait montré un peu plus de décision, n’a fait que démontrer sa faiblesse et son insuffisance.

 

 

***** 

Le 11 mars 1888

 

        La Chambre a consacré deux séances à la discussion du budget des affaires étrangères. Cette discussion restera comme une des plus intéressantes de la session. Le marquis de Breteuil a, pour quelques instants, ramené la Chambre au temps où le Parlement français ne craignait pas de par ler de la situation politique en Europe, et d’indiquer où se trouvaient nos intérêts ; en outre, M. Jules Ferry, qui n’avait pas pris la parole depuis l’échec de Lang-Son, a fait à la tribune une réapparition brillante.

Le discours du marquis de Breteuil était très attendu. Mêlé depuis près de deux ans à la haute société russe, en relations suivies avec le prince de Galles, le député des Hautes-Pyrénées était en effet savamment de notre situation extérieure. L’attente n’a pas été trompée. M. de Breteuil a discuté la triple alliance en homme qui connaît le dessous des cartes.

Cette alliance, a-t-il dit, ne doit pas effrayer la France ; elle est fragile. Le prince de Bismarck, malgré ses discours et ses menaces, n’y attache lui-même qu’une importance momentanée ; les sacrifices qu’il ne cesse de demander à l’Allemagne en sont la meilleur preuve.

L’Europe indépendante est là d’ailleurs pour faire contrepoids à la coalition des puissances centrales de l’Europe. La Russie, qui nous est naturellement liée moins par une communauté d’antipathies que par une communauté d’intérêts, tient à l’existence de la France. Une France libre et forte lui est nécessaire pour rendre l’Allemagne plus coulante dans la question d’Orient, car jamais elle n’a perdu de vue le Bosphore et la politique de Pierre-le-Grand.

Malheureusement, a cru devoir ajouter le marquis de Breteuil, la France a contre elle la forme de son gouvernement.

Cela est-il bien vrai ? L’intérêt seul ne noue-t-il pas toutes les coalitions ? Si le czar est décidé à s’allier à la France, une seule chose peut le retenir, c’est moins notre forme de gouvernement que le peu de solidité de nos ministères et le peu d’envergure de nos ministres.

Quant aux efforts tentés par l’Italie pour modifier à son profit l’équilibre de la Méditerranée, le député des Hautes-Pyrénées ne les croit pas durables. Il ne pense pas que notre sœur latine veuille compromettre trente années d’efforts dans une aventure.

M. Crispi ne représente pas d’ailleurs la majorité du peuple italien ; il peut tomber d’un moment à l’autre .

En résumé, le marquis de Breteuil a confirmé ce que l’on dit depuis longtemps dans la presse modérée, que les intérêts des puissances libres se trouvent liées aux nôtres, et que plus la France se montrera forte et modérée, plus son gouvernement aura de stabilité, plus l’Europe attachera de prix à son existence.

En terminant, le député de la droite a demandé au ministre des affaires étrangères de ne pas lui répondre, et chacun a compris à demi-mot à quelle pensée il obéissait.

M. Flourens n’a donc pas répondu ; mais, à propos de notre ambassade près le Vatican, il a beaucoup insisté sur les visées pacifiques de la France et  sur la nécessité d’une politique de concentration nationale.

On sait que la Commission du budget refusait les crédits alloués à notre ambassadeur. M. Flourens s’est opposé à cette suppression, au nom de l’influence séculaire que la France possède en Orient.

Cette influence est, en effet, énergiquement battue en brèche par les missions italiennes et autres.

Qui donc pourrait contrebalancer leurs menées si nous n’avions pas d’ambassadeur auprès du Pape ?

Prenant, du reste, la question de plus haut, le nouvel élu des Hautes-Alpes a montré qu’un gouvernement ne pouvait, parce qu’il est républicain, se désintéresser de certaines questions.

Etre représenté auprès du chef de l’Eglise catholique est plutôt une question d’intérêt national qu’une question confessionnelle. Cela est si vrai que tous les Etats se sont rapprochés les uns après les autres du Vatican.

Cet appel au bon sens a été entendu de la Chambre et les crédits ont été rétablis. Ils l’ont été malgré une vive démonstration de M. Pelletan, qui a perfidement pris à partie le président du Conseil, lui rappelant que, le premier, il avait demandé la suppression de notre ambassade près du pape.

 

 

 

 

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Les attaques de M. Delafosse contre notre protectorat en Tunisie ont amené M. Jules Ferry à prendre la parole.

Ce n’est pas sans émotion réelle que l’ancien président du Conseil a repris possession de la tribune, et son émotion a été partagée. Sur tous les bancs, sur les bancs mêmes de l’extrême-gauche et dans les parages de M. Clémenceau, on a écouté sans interrompre.

M. Jules Ferry a opposé  à l’impression décourageante que M. Delafosse avait, selon sa coutume, apportée à la tribune, ses impressions bien différentes : on se souvient, en effet, que le député des Vosges s’était joint au groupe parlementaire qui a longuement visité l’Algérie et la Tunisie. M. Jules Ferry a fait bonne justice du reproche d’inaptitude coloniale qu’on jette à tout propos à la tête de nos compatriotes.

Ce qu’il a vu en Tunisie donne, paraît-il, un éclatant démenti à ce dire général.

Partout notre protectorat est accepté, partout le pays est sûr, et, quoi qu’on en dise, la plus grande partie du commerce est dans des mains françaises.

Il n’existe pas dans l’histoire coloniale, a dit M. Jules Ferry, d’organisation qui ait apporté à une civilisation inférieure un développement intellectuel, moral et économique aussi rapide. M. Ferry d’ailleurs n’a pas caché que l’entreprise n’était pas sans difficultés, et il a réclamé pour les produits tunisiens les droits de franchise.

Finalement, le budget de la Tunisie a été voté et M. Jules Ferry a repris possession de la tribune pour ne pas dire du Parlement.

En intervenant dans la discussion, l’ancien président du Conseil a certainement cédé au reproche qu’on a tout dernièrement adressé aux chefs du parti opportuniste de garder le silence et de se désintéressser de la lutte, pendant que le radicalisme bataille de la plume et de la parole, pendant que les leaders se déplacent à la moindre élection et courent porter à leur coreligionnaires politiques la bonne parole.

Le reproche est fondé, et la faute est réelle ; Elle a porté ses fruits. Or, le parti modéré a oublié trop longtemps, qu’en politique la lutte est constante et que le silence, et l’abstention sont deux formes de la défaite.

 

 

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Le budget des travaux publics a été voté sans autre incident remarquable qu’un discours de M. Raynal sur les conventions. M. Raynal a sans doute obéi aux mêmes préoccupations que M. Ferry. Cela est de bon augure.

La Chambre vient enfin d’aborder le budget de la guerre ; malgré sa diligence, elle s’est trouvée tellement en retard qu’elle a décidé de siéger deux fois par jour.

Au Sénat, où l’on vient de rejeter le projet de M. Geoges Martin relatif à la séparation du Conseil général et du Conseil municipal, la commission militaire a accordé au général Logerot les crédits qu’il demandait pour organiser les cadres des sous-officiers des quatrièmes bataillons et pour payer l’indemnité accessoire accordée aux cinq inspecteurs généraux des corps d’armée.

 

 

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Au dehors, la situation est toujours la même. Toutefois, des désordres graves ont éclaté en Syrie.

Les haines religieuses, qui sont dans ce pays à l’état latent, semblent vouloir se réveiller. On parle d’envoyer devant Beyrouth ou Saint-Jean-d’Acre une partie de notre division navale du Levant.

La chose devient urgente : on n’a déjà que trop attendu !

                               

 

                                                                                                                          *****

 

 

 

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